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n
LES
COMPLOTS MILITAIRES
LA RESTAURATION
L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de
reproduction et de traduction en France et dans tous les pays
étrangers, y compris la Susde et la Norvège.
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section
de la librairie) en juin 1895.
•vHis. TYi'. i)K i;. l'LON, ^()LIUurr kt c'", H, iiui; (lAn.vNCii-.ui'. . — 5S7
LES
COMPLOTS MILITAIRES
sous
LA RESTAURATION
D'après les documents des Archives
PAR
E. G-U I LLON
D O C T K U R ES LETTRES
PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT et C'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE CARANCIÈRE, 10
1895
Tous droits réservés
PREFACE
Les complots militaires formés contre la
Restauration, de 1820 à 1823, donnent seuls de
l'intérêt dramatique à une période de quinze
ans qui contraste par sa tranquillité avec l'agi-
tation de la Révolution et de l'Empire. Les af-
faires de Belfort et de Saumur, les noms du
général Berton et des sergents de La Rochelle
parlent plus au souvenir du peuple que les dé-
bats parlementaires les plus éloquents.
Ces complots ont trouvé leur place dans les
histoires classiques de la Restauration (1). Mais
(t) Voir : Ch. de Lacretelle, Histoire de France pendant la
Restauration, 3 vol. in-S", 1829-1835. — Lubis, Histoire de la
Restauration. 6 vol. in-8», 1887. — A. de Vaulabelle. Histoire
des deux Restaurations jusqu'à l'avènement de Louis-Phi-
lippe, 8 vol. iu-S", 1844-1854. — A. de Lamartine, Histoire delà
Restauration, 8 vol. iii-S", i85i-i853. — L. de Viel-Castel, His-
toire de la Restauration, 18 vol. in-S", 1860-187(3.
L'histoire de A. Nelleinent, (/( vol. in-8°, iSGo) est inachevée
et s'arrête en 1818.
Il faut lire également Duhmre, Histoire de la Révolution fran-
çaise,de i8j4 à 18J0 ^S vol. in -S", i838), Duvertjier de Haiiranc,
1
2 PREFACE
ils n'ont pas encore été présentés séparément,
avec leur caractère particulier et dans leur
cadre purement militaire. C'est ce que j'ai
essayé de faire dans ce livre, après celui que
j'ai consacré aux Complots militaires sous le
Consulat et r Empire. Aux articles du Moni-
teur, aux travaux imprimés, j'ai ajouté les
documents manuscrits des Archives Nationales
(série F 7). et du Dépôt de la guerre (Correspon-
dance générale), les plus propres à renouveler
celte histoire, et surtout à faire connaître ce
qu'on ne connaît guère encore, l'armée de la
Restauration.
Cette armée a porté des couleurs que le pays
avait oubliées. Pendant quelques années, on
s'est efforcé de les lui rendre odieuses, on l'a
même poussée à les trahir. En dépit d'excita-
tions imprudentes ou coupables, l'armée est
restée fidèle, et cette leçon d'hier est une espé-
rance pour demain.
On est heureux de rappeler, en effet, que,
iH.sLoire du f/ouvenument parlementaire, et les Mémoires du
cliancclier l'asijiiicr, roccinment publiés, 0 vol. in-8°, i8()5.
Va\ (leliors de celte source commune do renseignements, on
Irouvcra pliis loin la bililio^raiiliie iiarliculièrc ;^ cl:n(iuc cliaiii-
Ire.
PRÉFACE 3
malgré toutes les vicissitudes de la politique
dans notre pays, quand il s'est agi de devoir,
d'honneur et de sacrifice, notre armée n'ajamais
regardé aux couleurs du drapeau. 11 lui a suffi
de savoir que c'était celui de la France.
LES COMPLOTS MILITAIRES
sous LA RESTAURATION
CHAPITRE PREMIER
La Restauration et l'Armée.
La Restauration et l'armée s'étaient senties enne-
mies dès le premier jour.
Dans l'armée impériale que lui livraient les événe-
ments inattendus de i8i4, que trouvait, en effet, la
Restauration ? Les débris de ce million d'hommes,
enthousiastes et terribles, que la Révolution avait fait
sortir du sol de la patrie en danger, et lancés contre
la coalition des rois.
En vain Napoléon avait marqué les nouvelles levées
de son empreinte puissante ; l'esprit de la Révolution
survivait dans les armées de l'Empire ; c'étaient les
6 LES COMPLOTS MILITAIRES
principes de la Révolution qu'elles avaient propagés
partout dans leur marche victorieuse.
La politique de la Restauration à l'ég-ard de l'armée
était donc toute tracée. C'est cette politique qui lui
inspira les fautes de i8i4 et qui, après i8i5, souleva
contre elle tant d'hostilité.
En i8i/i, la première Restauration ne se borna pas
à proscrire le drapeau tricolore, à confier le ministère
delà g-uerre au g-énéral Dupont, à honorer la mémoire
de Cadoudal, de Pichegru, de Moreau. Pour des rai-
sons d'économie, elle décida la réduction de l'effectif.
Elle ne g"arda que io5 régiments d'infanterie, 50
de cavalerie, 12 d'artillerie, 3 du génie : en tout
824.000 hommes et 82.000 chevaux. Une ordonnance
du 12 mai 18 14 renvoya tous les officiers qui, par
par l'ancienneté des services, les blessures ou les
infirmités, avaient droit à la retraite. Les autres, ceux
qui excédaient le complet réglementaire, furent mis
en non-activité avec le traitement de demi-solde. Le
nombre s'en éleva jusqu'à i4.ooo.
En revanche, on organisa une maison du roi,
petite armée privilégiée qui fut inscrite au budget
pour plus de -m) millions (i).
(i)La maison du roi en i8i/( comprenait : a rct!;imcnts d'infan-
terie de la vieille f^arde sous le nom de corps royal des grena-
diers fit des c/tasseiirs de France; 4 rcy;imenls de cavalerie,
iransfbrmcs ét;;a!emenl en corjis ruyau.c : cuirassiers, dragons,
chasseurs, clievaii-lég'ers, lanciers ; l\ anciennes compagnies
LA RESTAURATION ET L'ARMEE 7
Dupont, au bout de quelques mois, fut remplacé
par le maréchal Soull (,3 déccmt>re). Mais les impru-
dences continuèrent et ce fut bientôt contre les Bour-
bons une conspiration g-énérale. « On conspirait,
comme on dit, sur les bornes, au coin des rues. Per-
sonne, si ce n'est le ministère, n'ig-norait ce qui se
passait. » (Savarj.)
L'irritation n'était nulle part plus g-rande que dans
l'armée. Elle y était entretenue par les propos et
les allures des officiers à la demi-solde (i). Dès i8i4,
on avait parlé de complots militaires contre la famille
royale. Au commencementde i8i5, un g-rand nombre
de g-énéraux, groupés autour du maréchal Davout,
Drouet d'Erlon, Lefebvre-Desnouettes, les deux Lalle-
mand, Merlin, Chastel, Corbineau, Chouart, Sebas-
tiani, Freg-eville, Fressinet, etc., comptaient sur un
mouvement militaire qui devait éclater dans le Midi
et g-ag-ner Paris. Les Bourbons renversés, on serait
allé cherché Napoléon à l'île d'Elbe. On ig-norait alors
le coup de théâtre qu'il méditait.
Un autre complot, plutôt orléaniste, avait été formé
dans le Nord sous l'inspiration personnelle de Fon-
des gardes du corps et 2 nouvelles (sous Marmont et Borthicr),
plus I compagnie de ciievau-légers, i de mousquetaires, i de
gendarmes de la porte, i de gardes de la porte, i de Cent- Suis-
ses, I de grenadiers du corps de Monsieur, et i de grenadiers à
cheval : eu tout, io.33y hommes.
(i) Pour cette période, voir le livre de M. Henry Houssaye,
j8i^>, qu'il est inutile de refaire et difficile de résumer.
8 LES COMPLOTS MILITAIRES
ché. Il y était entré Drouet d'Erlou, en g-arnison à
Lille, sous les ordres supérieurs dumaréchalMortier,
Lefebvre-Desnouettes, ancien colonel major des chas-
seurs de la g"arde, actuellement chasseurs royaux,
cantonnés à Cambrai ; les deux Lallemand, l'un
Henri, dit Lallemand aîné,g-énéral de cavalerie, éner-
g'ique, ambitieux, turbulent, charg-é delà subdivision
de l'Aisne ; l'autre, Charles, ancien colonel d'artil-
lerie de la g-arde et quelques autres.
Il était convenu, vers la fin de février i8i5, que,
sur un mot d'ordre envoyé de Paris, les troupes de la
iG** division militaire (Lille) descendraient sur Paris
en ralliant toutes les autres garnisons, entreraient
dans la ville et s'empareraient du roi et de la famille
royale. Qui mettrait-on à la place ? On ne savait
trop. L'essentiel était de jeter bas Louis XVIII. Le
g-énéral Ghouart disait, dans son lang-age pittoresque
d'ancien cuirassier : « Moi, tout ça m'est égal, pour-
vu que le g"ros cochon s'en aille. »
Pendant qu'on se livrait à ces menées. Napoléon
revint de l'île d'Elbe (i'''' mars).
Fouché apprit le débarquement dès le 5 mars,
mais n'en résolut pas moins d'ag-ir. Ou bien le mou-
vement du nord fermerait à Napoléon la route de
Paris, ou bien il tournerait en sa faveur. Dans tous
les cas, il était avec le vainqueur.
Le 7 mars, profitant d'une absence de Mortier,
LA RESTAURATION ET L'ARMEE 9
Drouet expédia aux troupes de la rég-ion l'ordre "de
descendre sur Paris. Ne doutant pas que l'ordre ne
vînt du ministère, plusieurs rég-inients se mirent en
marche, le 8 et le 9. Mais le maréchal Mortier étant
revenu brusquement à Lille, Drouet révoqua l'ordre
de la veille, et la plupart des troupes reg-ag-nèrcnt
leurs cantonnements.
Lefebvre-Desnouettes persista. Parti, le 9, de
Cambrai avec ses chasseurs, il arriva le soir à La
Fère. II y fut rejoint, dans la matinée du 10, par
les deux Lallemand. Ils essayèrent alors d'entraîner
la g-arnison de La Fère. Ce fut en vain. Le g-énéral
d'Aboville, qui commandait l'artillerie, et le major
Pion des Loches, qui nous a laissé le récit de cette
équipée, ne voulurent rien entendre (i).
Les conjurés s'éloignèrent et se l'abattirent sur
Chauny, dont ils soulevèrent les troupes, puis sur
Compièg-ne, où était le 7""' chasseurs. Le 7""' chas-
seurs ne boug'ea point. Les chasseurs royaux, eux-
mêmes, édifiés sur ces manœuvres bizarres, refu-
sèrent d'aller plus loin et rentrèrent à Cambrai,
laissant là leur colonel. Le coup était manqué.
Lefebvre se réfug-ia auprès du g-énéral Rig-au, qui
commandait à Châlons. Les deux Lallemand, le colo-
(i) Voir Moniteur, 181O (12 mai). Procès Lefebvre-Dcs-
noueltcs. — Pion des Loches, Mes coiii/iafjnes, i vol., 1889.
in-S".
1.
10 LRS COMPLOTS MILITAIRES
nel Marin, de l'artillerie de l'ex-g-arde, le capitaine
Brice et quelques autres conçurent alors le projet de
se jeter à travers champs et de rejoindre Napoléon.
Ils g-alopaient à toutes brides sur la route de Lyon,
quand ils furent arrêtés par la g-endarmerie. Drouet
était déjà sous clef à Lille ; les deux Lallemand
furent incarcérés à Laon. Le 20 mars les sauva, mais
la seconde Restauration ne les oublia pas.
Le retour de Napoléon fut un malheur. Il n'était
souhaité que par l'ar.mée qui espérait voir s'ouvrir
une nouvelle carrière de fortune et de g-loire. Les
Bourbons n'y virent, ne voulurent y voir que le
triomphe, habilement préparé, d'une vaste conspira-
tion militaire.
C'était une erreur, nous le savons aujourd'hui.
Mais comment s'en défendre alors, devant la défec-
tion, immense et rapide, qui se fit autour de la
famille royale, devant ce mouvement extraordinaire
et spontané qui jeta l'armée dans les bras de son
Empereur? Voilà pourquoi, au lieu d'en accuser ses
propres fautes, la Restauration ne s'en prit qu'à
l'armée impériale. Ce qui n'était qu'aversion en 18 14
se tourna en ressentiment en i8i5. En i8i4, on s'é-
tait contenté de réduire l'armée. Après Waterloo, on
la supprima,
L(; lO julMet iHi5, huit jours après .sa rentrée à
Paris, dans uiu; ordonnance contre-sitii-née pur (Jou-
LA RRSTAURATrON ET L'ARMER 11
vion Saint-C'yr, Louis XVIIf prononça la dissolatlon
de l'armée impériale. L'armée nouvelle devait être
composée pour l'infanterie de 80 légions, dites dé-
partementales ; de 4? r%iments de cavalerie,
12 d'artillerie, et 3 du g-énie.
On travailla alors au licenciement de l'armée qui
s'était retirée sur la Loire avec Davout. On lui cacha
l'ordonnance du iG, et on lui demanda d'abord de se
soumettre aux événements de Paris, c'est-à-dire au
rétablissement de la royauté ; puis de renoncer,
encore une fois, au drapeau tricolore. Davout lui dit,
au quart! er-g'énéral d'Orléans : «... C'est à vous, sol-
dats, à compléter cette soumission par votre obéis-
sance. Arborez la cocarde blanche. Je vous demande,
je le sais, un g-rand sacrifice ; nous tenons tous
à ces couleurs depuis ving-t-cinq ans. Mais ce sacri-
fice, l'intérêt de la patrie vous le commande. »
Quelques jours après, Davout, qui avait promis
(( qu'aucune réaction n'était à craindre », apprit
qu'une nouvelle ordonnance (du 24 juillet) était
dirig'ée contre ses compag-nons d'armes. Il donna sa
démission et fut remplacé par Macdonald.
Macdonald transféra le quartier g-énéral à Bourges,
mais ne prononça pas encore le mot de licenciement.
Il se contenta d'annoncer que, pour soulag'er les habi-
tants du poids des log-ements, il allait étendre l'ar-
mée. Ce fut le commencement de la dissolution.
42 LES COMPLOTS MlLlTAlRIiS
On disloqua les divisions et les biMgadcs ; les régi-
ments d'un même corps furent séparés. On éparpilla
jusqu'aux bataillons et aux escadrons de certains
régiments. Une fois tous les liens brisés, on rendit
publique l'ordonnance pour la réorganisation de
l'armée (12 août), et l'on procéda au renvoi par déta-
chements de manière à isoler toutes les résis-
tances (i).
Avant même le départ des hommes, on avait
commencé de frapper les chefs.
Tel fut l'objet dé l'ordonnance du 2^ juillet, qui
envoyait devant les conseils de guerre compétents,
« pour avoir trahi le roi, etc. » : Nev, Labedoyère,
les deux Lallemand, Drouet d'Erlon, Lefebvre-Des-
nouettes, Ameilli, Braver, Gilly, Mouton-Duvernet,
Groucliy, Clauscl, Delaborde, Bertrand, Drouot,
Cambronne, Lavalette, Rovigo ; et qui soumettait à
la surveillance de la police, en attendant qu'il fût
statué sur leur .sort, 89 autres personnes, parmi les-
quelles les généraux Allix, qui avait défendu Sens
(i) Le licenciement s'étendit des bords de la Loire aux {gar-
nisons des villes et des j)laces fortes. 11 n'y eut de difdcultés
qu'à Strasbourg, où couimandait Rapp. La i^arnison de Stras-
bourij (iCi.ooo 11. y, à latpiclle il était dû 700.000 francs de solde
arriérée, refusa de se séparer avant d'avoir été payée. Elle prit
pour cbef un seri^cnt-inajor du 7' léger, nommé Dalbousie,
consii^'na ses officiers, occupa avec de l'artillerie les places et
les rues, et mit la ville comme en état de siège. La solde payée,
tout rentra dans le <lcvoir.
LA RESTAURATION ET L'ARMEE 13
contre les alliés, en i8i4; Exelmans, ancien aide de
camp de Murât ; Lamarque qui venait de contenir la
Vendée, avec Travot; Vandamme, vétéran des armées
de la République ; Mouton comte Lobau, un des
héros de la vieille g-arde; Pire, combattant de Water-
loo ; Marbot, dont les Mémoires ont remis l'Empire
à la mode; Hullin, un des « vainqueurs de la Bas-
tille », juge du duc d'Eng-hien ; Dejean fils, Fressi-
net et Mellinet.
Les excès populaires dans le midi avaient précédé
la réaction juridique. Le maréchal Brune fut assassiné
à Avig-non, le g-énéral Ramel à Toulouse; le g-énéral
Lag-arde fut grièvement blessé à Nîmes.
La réaction juridique s'ouvrit dès i8i5 par les pro-
cès de Labedoyère et du maréchal Ney.
« Pourmoi, s'étaitécrié Labedoyère, après Waterloo,
si les Bourbons reviennent, mon sort est certain; je
serai fusillé le premier. » Il ne se trompait pas. Ar-
rêté à Paris, il fut condamné à mort et fusillé dans
la plaine de Grenelle, le 19 août iSif). II n'avait que
ving-t-neuf ans.
Traduit devant un conseil de g'uerre composé de
maréchaux et qui l'aurait épargné, le maréchal Ney
eut la malheureuse idée d'en décliner la compétence.
Il fut alors renvoyé devant la Chambre des pairs qui
ne demandait qu'à témoig^ner de son zèle. Il fut
condamné à mort par 189 voix contre 17, et fusillé
14 LES COMPLOTS MILITAIRES
sur l'avenue de l'Observatoire, le 7 décembre (i).
A Paris, au commencement de 181 G, la prison mi-
litaire de l'Abbaye renfermait les g-énéraux Belliard,
Berton, Cambronne, Debelle, Decaen,Drouot,Dufour,
Ornano, l'amiral Linois, les colonels Boyer, de Fau-
doas, le capitaine Thomassin, aide de camp du g-é-
néral Rig-au, le lieutenant Leblanc, des chasseurs de
la g-arde, et beaucoup d'autres officiers. Dans les dé-
partements, les arrestations n'avaient pas été moins
nombreuses, grâce à l'ardeur des autorités nouvelles,
et grâce à une loi du 2g octobre i8i5 dirigée contre
les suspects, comme au beau temps de la Terreur.
Aussi, cette époque est-elle restée tristement célèbre
sous le nom de terreur blanche.
Il suffit d'en rappeler les procès militaires qui rem-
plirent toute l'année 1816, et qui achevèrent d'aliéner
ù la Restauration l'ancienne armée.
Tels furent, à Paris, celui de l'amiral Linois, g'ou-
verneur de la Guadeloupe, et du colonel Boyer, com-
mandant en second, coupables d'avoir replacé nos
colonies des Antilles sous la domination impériale,
pendant les Cent-Jours (i i mars 181O). Linois fut
acquitté, mais Boyer condamné à mort (:>). Le g'éné-
(1) CF. Wclscliingcr, Procès du Mcircc/uil Ne;/, 1 yoL in-8".
l'Ion.
(3) La peine de Moyen fut commuée. Sur rct épisode, voir
Eotinemcnts du lu (liuidrloui>e en :8ii et pendant les Cent-
Jours. A\f'c une rcliilioii du ju-ocrs du c. :t. I.in()is,i^nnverncur,
LA RESTAURATION RT L'ARMER 15
rai Debelle, condamnéà mort le 22 mars, vit sa peine
commuée en dix ans de détention. Drouot, le sage
de la grande année, compag-non de Napoléon à l'île
d'Elbe, accusé «d'invasion de la France à main armée
et d'attentat contre l'autorité légitime du roi », ne
fut déclaré absous qu'à la minorité de faveur, le
G avril, ainsi que Cambronne, le 20 avril.
Le g-éuéral Bonnaire, gouverneur de Condé pen-
les Cent-Jours, et son aide de camp, le lieutenant
Mietton, furent condamnés, le premierà la dégradation
militaireetà la déportation, le second àmort. Bonnaire
en mourut de douleur dans sa prison. Mietton fut
fusillé à Grenelle, le 29 juin.
Les généraux Bertrand, maréchal du palais, et
Savary, duc de Rovigo, ancien ministre de la police,
furent condamnés à mort. Mais Bertrand était à
Sainte-Hélène, et Savary dans les prisons de Malte.
Les généraux Lefebvre-Desno nettes, Rigau et Gilly
furent condamnés à mort par contumace. Enfin,
Drouet d'Erlon, les deux Lallemand, Clausel, Braver,
Ameilh furent également condamnés à mort ; mais
ils avaient pu gagner l'étranger.
Dans les départements, les généraux Travot à
Rennes, Gruyer à Strasbourg, Vaudoncourt à Metz,
Chartran à Lille, Mouton-Duvernet à Lyon, furent
et de l'adjudant-général Boyer de Peyreleau, commandant en
second; par le gênerai IJoyer de Peyreleau. Alais, i84<), in-S".
16 LES COMPLOTS MILITAIRES
condamnés à mort. Travot etGruyer furentcommués ;
Vaudoncourt s'était réfug-ié en Belgique; mais Ciaar-
tran fut fusillé à Lille, le 22 mai, et Moulon-Duvernet
le fut à L\on, le 29 juillet.
A ces condamnations capitales, s'ajoutèrent le
bannissement pour Vandamme, Lamarque, Grouchy,
et bien d'autres ; l'emprisonnement, et surtout la
mise en réforme qui jeta hors des rang-s plusieurs
milliers d'officiers, et sema partout l'irritation et la
haine. C'était une politique désastreuse. « L'armée
avait été coupable, dit Marmont ; mais toute l'armée
avait participé à la faute. On voulut faire des caté-
g-ories, établir mille nuances entre ceux qui avaient
servi plus ou moins Napoléon , et on ne vit pas les
conséquences injustes, funestes et absurdes qui de-
vaient en résulter, » [Mémoires, t. vu.)
Et le chancelier Pasquier écrit de son côté : « Je
crois pouvoir affirmer que ces exemples, si persé-
véramment exigés par les royalistes, loin de produire
l'etlet sur lequel ils comptaient, ont provoqué chez un
grand noniljrc de militaires des désirs de veng-eance
dont on trouvera la trace dans une quantité de com-
jilots, assez peu redoutables sans doute, quelquefois
même fort méprisables, mais qui n'en ont pas moins,
pendant plusieurs années, fatig-ué le g-ouvernement
royal (i). »
(1) Mémoires, t. iv, iR 14- 1820.
LA RESTAURATION ET L'ARMÉE 17
La dissolution de l'armée impériale, la proscription
de ses chefs les plus populaires, s'accomplissaient,
sous l'œil satisfait des alliés dont les troupes occu-
paient notre territoire. En dépit de leur présence,
n'était-il pas temps de donner à la France une armée
nouvelle et dévouée à la royauté ?
Gouvion Saint-Cyr n'avait fait que passer au mi-
nistère de la g-uerre, où l'avait appelé tout d'abord la
confiance de Louis XVIII (9 juillet-24 septembre
i8i5). II y avait été remplacé par Clarke, duc de
Feltre.
Ministre de l'Empire de 1807 à i8i4, ministre de
la Restauration du 11 au20 mars 18 1 5, Glarke s'était
attaché à la fortune de Louis XVIII qu'il avait suivi
à Gand. Rappelé au pouvoir, au lieu des qualités
administratives que lui avait imposées Napoléon, il
n'y apporta que les passions politiques inspirées par
son nouveau maître. Il travailla à épurer l'armée de
tout élément suspect, et la ferma à tous ceux qui
avaient servi pendant les Gent-Jours.
En vertu d'une décision ministérielle du 12 octobre
i8i5, une commission composée du maréchal Victor,
président, des lieutenants -g-énéraux Lauriston et
Bordesoulle, du maréchal-de-camp prince de Broglie,
ancien émig"ré, du sous-inspecteur aux revues Du-
porreux, du commissaire-ordonnateur Ghefdebien,
et du chevalier de Querelles, ancien chef de bandes
18 LES COMPLOTS MILITAIRES
royalistes dans l'Ouest, secrétaire, fatchargée d'exa-
miner la conduite des officiers de tout grade
ayant servi sous rusurpation.
Après avoir déclaré que l'intention du roi, en ins-
tituant la commission, était « d'écarter du tableau
d'activité les hommes dang-ereux , capables de cor-
rompre encore l'esprit des troupes, et d'établir une
distinction nécessaire entre les officiers qui s'étaient
associés avec empressement à l'attentat de l'usurpateur
et ceux qui avaient seulement cédé à un exemple
funeste », le ministre ajoutait que « le travail de la
commission devait se réduire à constater la conduite
dechaque officier, et à désigner, d'après cet examen,
la classe dans laquelle il fallait le ranger ».
Tous les officiers inscrits sur les contrôles de l'ar-
mée au 20 mars i8i5 se trouvèrent répartis dans une
des vingt et une catéfjories(\m furent alors établies,
et la place de chacun d'eux guida le gouvernement
dans son indulgence ou sa sévérité.
Mais il ne suffisait pas de suspendre ou d'écarter
les officiers, il fallait en trouver d'autres. Il était, en
outre, nécessaire d'examiner les titres de cette foule
d'ihnigrés, de Vendéens, de volontaires royalistes du
Midi et d'ailleurs qui réclamaient le droit exclusif
d'occuper tous les grades de la nouvelle armée.
Ce soin fut dévolu h une deuxième coimiiission
nommée le 9.\\ octobre, et dans l;i(|U('lle (ig niaient,
LA RESTAURATION ET L'ARMÉE lî
SOUS la présidence de Beurnon ville, MM. de la Tré-
mouille et d'Andig-aé, anciens chefs vendéens, le duc de
Caylus, ancien émig-ré, le maréchal-de-camp Decon-
chy et le g-énéral Paultre de Lamothe.
Ce fut d'après les tableaux dressés par ces deux
commissions, si étrangement composées, que le mi-
nistre arrêta les nominations nouvelles. L'état-major
était constitué. Restait l'armée. Gouvion Saint-Cyr
l'org-anisa.
C'est une fîg-ure originale, entre tant d'autres de
ces temps extraordinaires, que celle du maréchal que
Paul-LouisCourier estimait « un des plus habiles dans
l'art de massacrer son semblable ».
Né en Lorraine, de parents modestes, Gouvion
s'était d'abord tourné vers les beaux-arts. La passion
du dessin l'avait entraîné tout jeune en Italie et
jusqu'en Sicile, parmi les monuments du passé. Puis
il s'était senti la vocation dramatique. De belle taille
et de mine avantag'euse, aux côtés de Talma et de
Baptiste, il s'était essayé sur des théâtres de quartier,
à Paris, sans beaucoup de succès. La Révolution le
jeta dans une voie nouvelle, celle qui lui convenait
et qui devait le conduire à la g-loire.
Enrôlé, en 1792, au i^' bataillon des chasseurs de
Paris, il avait fait campag-ne plusieurs années sur
le Rhin, avec des camarades comme Kléber, Desai.v,
Championne!, Dessolles, Grenier, Molitor, et bien
20 LES COMPLOTS MILITAIRES
d'autres. Après avoir été désigné pour succéder à
Hoche, en 17g7.il avait été envoyé à l'armée de Rome,
où la faiblesse de Berthier et les exactions deMasséna
avaient fait éclater une sédition militaire qu'il répri-
ma. Ambassadeur en Espag-ne, sous le Consulat,
chargé de l'armée de Naples, sous l'Empire, il avait
quitté l'Italie pour l'Espagne, et s'était signalé par
ses belles opérations de Catalogne, en 1809.
Désigné pour servir en Russie sous Oudinot, il
avait sauvé son corps d'armée à Polotsk, triomphé
de l'antipathie de Napoléon, et gagné son bâton de
maréchal (1812). Enfin, il avait achevé de s'illustrer
par la défense de Dresde, après nos revers de 181 3.
Froid, précis, méthodique, Gouvion vivait plus
souvent parmi ses cartes qu'au milieu de ses hommes.
Mais il avait tout prévu pour eux et tout assuré. «Le
maréchal n'ordonne rien pour demain, disaient-ils:
nous serons tranquilles. » Et le maréciial, le soir,
seul dans sa tente, jouait du violon.
Volontiers frondeur et naturellement ombrageux,
comme la plupart des anciens officiers de Moreau et
de l'arméedu Riiin, Couvion Saint-Cyr n'aimait pas
Bonaparte. Pendant la première Restauration, il s'é-
tait tenu à l'écart ; mais pendant les Cent-Jours, il
offrit ses services à Louis XVIII, qui ne put les em-
j)loyer.
(]'est à lui que le roi s'adressa dès son retour.
LA RESTAURATION ET L'ARMÉE 21
Remplacé par Clarke, il fut appelé en juin 1817 au
ministère de la marine. Il y montra, sur la réorg-ani-
sation de nos forces navales, des idées très justes qu'il
n'eut pas le temps d'appliquer. Il était rappelé au
ministère de la g-uerre, le 12 septembre.
Il s'occupa d'abord des légions départementales
dont il avait fait décider la création par l'ordonnance
du 16 juillet, mais dont la formation avait été nég-lig-ée
par Clarke.
On n'a pas beaucoup compris ces lég-ions. Elles
étaient formées, au chef-lieu, de tous les militaires
nés dans le département. Chaque soldat y trouvait sa
place, car elles comprenaient les trois armes (3 ba-
taillons d'infanterie, avec 3 cadres de compagnies de
dépôt, 1 compag"nie d'éclaireurs à cheval, i compag-nie
d'artillerie), de façon à constituer un petit org-anisme
complet. En outre, elles pouvaient servir de cadres à
des g-ardes nationales mobilisées, ce qui doublait,
sans beaticoup de frais, nos ressources militaires (i).
(i) Signalons l'avantage de ce recrutement régional^ auquel
on aurait dû revenir dans l'organisation militaire de 1872.
Aujourd'hui, notre recrutement est national et notre mobi-
lisation régionale. Le soldat rappelé sous les drapeaux ne re-
trouve pas son ancien régiment. Il prend place dans un régi-
ment nouveau, où il ne connaît plus ses chefs, ni ses cama-
rades. Dès lors, comment obtenir cette cohésion nécessaire aux
grands efforts? Notre corps d'armée n'est qu'une juxtaposition
d'unités, et non pas, comme le nom le voudrait, un corps orga-
nisé et vivant où l'action de chacun concourt à i'ensemhip.
Au contraire, en Allemagne, le recrutement et la mobilisation
22 LES COMPLOTS MILITAIRES]
Chaque lég-loa devait être portée au complet de io3
officiers et de 1.584 sous-officiers et soldats. En temps
de paix, l'effectif s'élevait à environ i45.ooo hommes.
C'était là toute notre infanterie, car on avait renvoyé
les corps étrang-crs qui avaient été si longtemps à notre
service, et on n'avait conservé que 4 rég'iments suisses.
La cavalerie, licenciée le 3o août i8i5, et réorg-ani-
sée depuis à plusieurs reprises comprenait46 rég'iments
à six escadrons, savoir : 8 pour la g-arde royale, 2 de
carabiniers, 10 dé cuirassiers, 12 de drag-ons, 8 de
chasseurs, 6 de hussards.
L'artillerie, avec 2 rég-iments de la g'arde, comptait
8 rég'iments à pied, 4 à cheval, i bataillon de ponton-
niers, 12 compagnies d'ouvriers et 8 escadrons du
train. Le génie avait 3 régiments cantonnés à Mont-
pellier, Metz et Arras (i).
L'armée, depuis la Révolution, manquait d'une loi
organique. Celle de Jourdan, en 1798, n'avait pas été
fonctionnent par région, avec une précision remarquable. Nous
avons voulu fondre les deux systèmes, et cette fusion n'aboutit
(ju'à l'incobcrcncc.
(i) La ;,^arde royale, organisée par une ordonnance du i">''sept.
181.'), et complétée par une seconde ordonnance du 5 nov. 181G,
comprenait : /( brigades d'infanterie (G régiments français cl
2 suisses) ; /( brigades de cavalerie {:> régiments de grenadiers,
2 de cuirassiers, 1 de dragons, i de cliasseurs, j de lanciers,
I de bussards) ; i brigade d'artillerie (r! régiments à clicval et
à pied), avec la maison militaire proprement dite, formée de
/( compagnies de gardes du corps, i compagnie de Cent-Suis-
ses, et ■.'. compagnies ilu corps de Monsieur. Le total dépassait
28.000 hommes.
LA RESTAURATION ET L'ARMEE 23
appliquée. Le recrutement, assuré sous la République
par les réquisitions, l'avait été, sous l'Empire, par
la conscription, dont les exig-ences étaient devenues
intolérables, et que la Restauration s'était empres-
sée d'abolir. L'avancement n'avait pas eu de règ-les
précises.
Gouvion Sainl-Cyr a eu l'honneur d'attacher son
nom à une loi mag-istrale, à laquelle avaient travaillé
avec lui son secrétaire Allent. officier distingué du
génie, et le général Préval, administrateur renommé,
secrétaire général du ministère de la guerre.
Le projet de loi soumis à la Chambre des députés
le 20 novembre i8i 7, et divisé en 6 titres et 3o articles,
présentait trois dispositions principales : le recrute-
ment, l'établissement d'une réserve sous le nom de
uétérance, les règles de l'avancement.
La Charte, en supprimant la conscription, avait
eu recours à l'enrôlement volontaire qui avait été la
principale source de recrutement de l'ancien régime.
La garde rojale, la cavalerie et les armes spéciales
se recrutaient exclusivement par ce moyen. Mais
comme l'enrôlement était insuffisant à remplir les
cadres des légions, la loi de 1818 stipulait que l'Etat
y suppléerait à l'aide d'un contingent annuel de
40.000 hommes fournis par le tirage au sort entré
tous les jeunes gens de l'âge de vingt ans. Ceux que le
sort n'atteignait pas étaient libérés d'une faî^-on défi-
24 LES COMPLOTS MILITAIRES
nitlve.En outre, comme le contingent demeurait fixe,
les enerag-ements volontaii^es venaient en déduction
d'un nombre égal d'appelés et les libéraient à leur
tour. La durée du service était de six ans.
La grande nouveauté du projet de loi consistait
dans l'institution d'une réserve formée de légion-
naires vétérans, composés de sous-officiers et de
soldats rentrés dans leurs foyers et astreints, en cas
de guerre, à un service territorial dont la durée était
encore de six ans.^
Enfin, pour l'avancement, Gouvion Saint-Cyr récla-
mait les dispositions suivantes : pour le grade de
sous-officier, 20 ans d'âge, et 2 ans de service actif;
pour celui d'officier, 2 ans de service comme sous-
officier, ou 2 ans passés dans une école militaire avec
des examens de sortie. Les deux tiers des sous-lieu-
tenances étaient destinés aux élèves des écoles ; les
deux tiers des grades de lieutenant et de capitaine
réservés à l'ancienneté. Les grades supérieurs restaient
sans condition à la nomination du roi.
Cette loi, qui nous paraît si sage, et qui, complétée
par les lois sur le recrutement du 21 mars i832 et
sur l'avancement du iG mars i838, est restée pen-
dant un demi-sit'cle la loi organique de notre armée,
fut vivement attaquée dans la (xliambre, j>ar MM. de
Villcle, de lîonald, de La Bourdonnaye, et d'autres
ultras. Ils rejetaient tout du projet. Eu fait de recru-
LA RESTAURATION ET L'ARMEE 25
tement, ils n'admettaient que l'enrôlement volontaire.
L'avancement, ils voulaient le faire dépendre unique-
ment du roi. Dans la réserve, ce qu'ils repoussaient
surtout, c'étaient les anciens soldats de l'Empire. La
discussion g-énérale fut close le 26 janvier 18 18.
Ce jour-là, le ministre de la guerre, qui avait eu le
tort de mettre sa sig-natureà l'ordonnance du 16 juil-
let, dirig"ée contre ses compag-nons de fatigues et de
gloire, plaida noblement leur cause. Après avoir
rôpondu à toutes les attaques contre les dispositioHS
organiques de la loi, il dit, en parlant de la réserve :
« Des ci'aintes mal déguisées, bien qu'exprimées
avec une sorte d'embarras, ont porté quelques orateurs
à repousser l'institution des légionnaires vétérans, non
à cause de l'institution en elle-même, mais à cause
des hommes qui seront appelés les premiers à j pren-
dre place. La franchise est ici un devoir, car la ques-
tion que nous agitons au sujet de l'armée est une
question nationale.
« Il s'agit de savoir s'il existe par/ni nous deux
armées, deux nations, dont l'une sera fi*appée d'a-
nathème et regardée comme indigne de servir le roi
et la France. Et pour me renfermer dans ce qui me
regarde directement, il s'agit de savoir si nous appel-
lerons encore à la défense de la patrie les soldats qui
ont fait sa gloire, ou si nous les déclarerons à jamais
dangereux pour son repos.
26 LES COMPLOTS MILITAIRES
(( Ce dernier arrêt serait injuste^ car ces soldats
étaient admirables au jour du combat. Une ardeur
infatig-able les animait, une patience héroïque les sou-
tenait ; jamais ils n'ont cessé de croire qu'ils sacri-
fiaient leur vie à l'honneur de la France ; et quand
ils ont quitté leurs drapeaux, ils avaient encore à lui
offrir d'immenses trésors de force et de bravoure.
Faut-il que la France renonce à les leur demander?
Faut-il que, dans ses adversités, elle cesse de s'enor-
g-ueillir de ces hommes que l'Europe n'a pas cessé
d'admirer? Non, Messieurs, je ne puis le croire. Notre
salut ne réside pas dans l'oubli de tant de services,
dans la méfiance de tant de courag-c, dans l'abandon
d'un boulevard si sûr. Nos soldats ont beaucoup
expié, car ils ont beaucoup souffert. Qui donc s'obsti-
nerait à les repousser encore ? »
Ce discours, que les royalistes trouvèrent indécent
dans la bouche d'un ministre du roi, était, en effet, si
nouveau, on était si étonné d'entendre rendre justice
à l'ancienne armée, que de long-s applaudissements
partis des bancs de la g-auche purent s'étendre aux
tribunes, sans que le président de la Chambre, qui
était alors M. de Serre, song-eût à les réprimer.
La discussion des articles occupa quatre séances.
Les amendements hostiles de la commission furent
écartés, et le projet de loi fut voté, le 5 février, par
1/J7 voix contre 92.
LA RESTAURATION ET L'ARMÉE 27
Porté à la Chambre des pairs quelques jours plus
tard, il y fut ég-alement attaqué par Chateaubriand,
les ducs de Doudeauville et de Brissac, MM. de Bois-
gelin et de Fitz-James, et, le croirait-on ? par Macdo-
nald, Victor et Lauriston. En revanche, il fut défendu
parles g-énérauxDessolles, un camai'ade de l'armée du
Rhin, ancien chef d'état-niajor de Moreau, et Ricard,
ancien chef d'état-major de Soult en Portug-al. Il fut
voté le g mars, par 96 voix contre 74.
C'était un beau succès. Gouvion toutefois ne put
organiser la vétérance. Il se heurta aux incurables
défiances du roi et de son entourag-e, même après le
départ des alliés, qui eut lieu dans le courant de l'an-
née, comme on sait, grâce à M. de Richelieu.
Il n'en fut pas découragé et continua de travailler
aux institutions militaires qu'il regardait comme le
complément de sa loi.
Telles furent les écoles régimentaires pour l'ins-
truction des troupes et la préparation des sous-
officiers, et V Ecole d'élat-niajor à laquelle nous
avons dû tant de brillants officiers et une carte admi-
rable commencée dès 18 18.
Le ministre s'occupait également delà défense géné-
rale. Il nomma une commission chargée, sous la pré-
sidence du général Marescot, de déterminer l'espèce et
la quantité déplaces de défense nécessaires pour cou-
vrir nos frontières. Les événements de 181 4 et de 1 810
28 LES COMPLOTS MILITAIR?:s
lui démontrèrent la nécessité de fortifier Paris. L'idée
ne fut mise à exécution que sous Louis-Philippe, en
i84o. Le mérite en revient à Gouvion Saint-Cyr.
Enfin, le maréchal, décidément fidèle à l'ancienne
armée, rappelait au service les nombreux officiers à
la demi-solde que le licenciement avait laissés sans
emploi. Les officiers incapables introduits par le duc
de Feltre sortirent des rangs; les g-énéraux de l'Em-
pire remplacèrent les g-énéraux des bandes de l'Ouest
et ceux de l'émig-ration. C'est ainsi que l'armée, bien
encadrée, bien commandée, soumise à un système
d'avancement qui assurait le g-rade au mérite, non
plus à la naissance ou à la faveur, promettait d'être
excellente. « Il faut, avait dit Louis XVIII, avec
beaucoup d'à-propos, il faut que chaque soldat sache
qu'il a dans sa giberne son l)âton de maréchal. »
Gouvion avait quitté le ministère lorsque le duc
de Richelieu en était sorti (décembre 1818). Mais il
avait été repris par M. Decazes, qui donna les affaires
étrangèresau général Dessolles. M. Decazes, au bout
de quehjues mois, ayant voulu uiodifier la loi élec-
torale, Dessolles, Gouvion et le baron Louis, minis-
tre des finances, donnèrent leur déuiission (17 no-
vembre 1819) (i).
(1) Ni; ;i Toul, le i .'î avril i/li/j, (iouvioii mounil à Ilyrros, où
il était allé clicrclicr la sanlé, le 17 mars i8.'<o.
Il avait passé SCS (Icrniércs années à défendre sa loi contre ses
surcesscurs, surtout eonlie le baron de Damas (ministre du
LA n!:STA['RATION KT L'ARMEP: 29
Gouvion Saint-Cyr fut remplacé par le g-énéral de
LatoLir-Maubourg- (i).
D'une famille de vieille noblesse du Vivarais, La-
tour-Maubourg- s'était d'altord attaché à Lafajette,
qu'il avait accompagrié dans sa captivité. Puis il avait
servi en Ég-ypte, sous Kléber.
Pendant l'Empire, il s'était battu bravement en
Prusse, en Espag-ne, en Russie, en Allemag-ne, partout
où il avait conduit sa division de dragons. Mais il
avait laissé une jambe à Leipzig-. Il disait à son do-
mestique qui se lamentait pendant l'amputation :
i9oct. 1828 au 4 août iSfî/i), et à rédiger ses Mémoires mili-
taires, d'un haut inlérêt :
i» Journal des opérations de L'année de Catalogne en 1808
et i8o9 ou matériaux pour servir à 1 histoire de la guerre d'Es-
pagne. Paris, 1821.
.*?" Mémoires sur les campagnes des armées du Rhin et de
Rhin et Moselle, de 1792 jusqu'au traité de Campo Formio
(1797). Toul et Paris, 4 vol., 1829.
'A' Mémoires pour servir à l'histoire militaire sous ie Direc-
toire, le Consulat et l'Empire, l\ vol.in-8". Paris, 1829-1831. —
Ces derniers ont été achevés sur ses notes.
Voir : Vie du maréchal Gouvion Saint-Cyr, par Gay de
Veruon, i vol. in-8", Paris, i85G, et Vie du général l'réval,
pair de France, 3' éd., Paris, in-8", 1842.
(i) Marie- Victor-Nicolas du Fay de Latour-Maubourg
(i7G8-i8,')o). Au sortir du ministère, il devint gouverneur des
Invalides. Démissionna de sa charge et de la Chambre des pairs
en i8.'5o. Gouverneur du duc de Bordeaux en i835.
11 avait un frère aîné, César ( 1 758-18.31), qui (ut membre de
la Constituante, puis des Assemblées de l'Emjjire.Sous la Restau-
ration, il adhéra aux Cent-.Jonrs. Exclu de la Chambre des
pairs en i8i,t, il y rentra en 1819, et vota avec le parti libéral.
11 laissa des fils qui servirent dans l'armée et dans la diplo-
matie.
2.
30 LES COMPLOTS MILITAIRES
« Pourquoi pleures-tu, imbécile ? Tu n'auras plus
qu'une botte à cirer ? »
Pendant les Gent-Jours, il s'était tenu à l'écart, et,
en 1 817, il avait été envoyé à l'ambassade de Londres.
C'est de là qu'il vint au ministère de la guerre, où il
resta deux ans (19 novembre 18 19-14 décembre 1821).
II n'y continua pas son prédécesseur. Il commença
par supprimer les légions départementales.
Leur organisation avait déjà été modifiée en 18 18.
On en avait disjoint les deux bataillons de ligne. Le
cadre de l'un et l'état-major restaient au chef-lieu ;
l'autre était dit bataillon de garnison. On en avait
fait une nouvelle répartition en 181 9; enfin, une
ordonnance du 28 octobre 1820 y substitua les anciens
régiments. Latour-Maubourg disait, dans son rap-
port au roi : « Les avantages que pouvait promettre
l'adoption du système légionnaire ont été recueillis et
n'offrent plus aujourd'hui que des inconvénients
graves... »
L'inégalité de la taille et des forces des jeunes sol-
dats donnait des légions robustes formées d'hommes
de choix, tandis que d'autres, par leur composition,
étaient incapables de supporter les fatigues de la
guerre. Certaines légions manquaient de sujets pro-
pres aux emplois de sous-officiers; d'autres en regor-
geaient, et par conséiiin'iil n'offraient pas assez de
cliaiiccs (l'avaiirniK'iit |hiiii- les retrnir au service.
LA RESTAURATION ET L'ARMÉE 31
Enfin, les difFérences de patois, de mœurs, d'habitudes
physiques et morales qui avaient séparé nos anciennes
provinces isolaient trop les lég-ions les unes des autres,
tandis que lesrég-iments donnaient à notre armée plus
de cohésion et d'unité.
La formation de l'infanterie fut désormais rég-lée à
80 rég-iments, dont 60 de lig^ne, et 20 d'infanterie
lég-ère. Le régiment était à trois bataillons ; en tout,
2^0 bataillons. Toutefois le ministre proposait de n'en
former pour le moment que 200.
Le complet des compagnies était fixé à 80 hommes,
ce qui portait la force des 200 bataillons à 157.000
hommes. Mais les besoins du service en temps de paix
n'exig-eant pas un pareil effectif, on pourrait laisser,
par économie, une partie des soldats en cong-é. En
revanche, comme les cadres institués par le nouveau
système devaient toujours être complets en officiers et
sous-officiers, il serait facile de porter en peu de temps
les compag-nies de 80 à 100 hommes, d'obtenir ainsi
les 240 bataillons et d'élever l'eft'ectif, avec la g"arde, à
plus de 260.000 hommes.
En même temps que leur ancien nom, les rég"iments
retrouvaient l'habit bleu.
L'habit' bleu avait été long-temps odieux à Louis
XVIIL C'était celui des soldats de la Révolution et de
l'Empire. Il rappelait trop de choses désag-réables aux
Bourbons, cet habit que chantait alors le poète :
32 LES COMPLOTS MILITAIRES
Cet habit bien par la victoii'e usé (Bkhangeu).
Clarke, en i8i5, avait donné aux troupes Ihabit
blanc, le pantalon en drap blanc avec la guêtre noire
montant jusqu'au jarret. La coupe de Thabit et la
forme du shako étaient celles des derniers temps de
l'Empire.
Mais les troupes reii;rettaient leur uniforme bleu,
et M. de Richelieu avait plaidé pour lui auprès du
ministre, pour fournir, comme il l'écrivait à M. de
Serre, le 2 août 1820, « un regret de moins à la
malveillance et une couleur de moins à la révolte ».
Il fut écouté, et Louis XVIII se résig-na.
Le remaniement des cadres entraîna des modifica-
tions dans le commandement. Il supprimait i4 états-
majors, 6 légions, et de i5 à 1.800 officiers qui furent
mis à la demi-solde. C'était une occasion d'éliminer
les officiers hostiles ou suspects.
Latour-Mauboiui^-, enetl'et, au contraire de Gouvion
Saint-Cvr, revenait au système de l'épurafion.
L'esprit de (Clarke (mort en 181 8) revivait dans M. de
Perccval, député d'Indre-et-Loire et secrétaire g-énéral
du ministère de la guerre. L'influence du député
l'cinporlail sur celle du i^énéral Decaux, bon mili-
taire, devenu excellent administrateur, et dont on lit
un ministre de la i^ncrrc, un peu plustard( 1828-1829).
Pa.squier raconte la surprise (c'est son expression)
LA RESTAUlUirON ET L'ARMÉE 33
(liie Latour-Mauboarg- fit un jour à ses collèg-ues
du Conseil.
Dans le courant d'octobre 182 1, il leur donna
lecture d'un projet d'ordonnance qui mettait à la re-
traite i5o officiers j^énéraux. La liste était arbitraire-
ment composée de généraux ayant passé cinquante-
cinq ans, sans que tous ceux qui étaient dans le même
cas y fussent compris.
Pasquier (alors ministre des affaires étrang-ères)
examina cette liste et n'eut pas de peineà discerner les
raisons qui l'avaient sug-g-érée. Il s'en expliqua nette-
ment avec Latour-Maubourg- et fut appuyé par M. de
Richelieu. Seul Lauriston, ministre de la maison du
roi, prit la défense de son collèg-ue. Il allég-ua qu'il
fallait faire quelque chose en faveur de tant de
jeunes officiers que désespérait le défaut d'avance-
ment.
(( On fut amené, dit Pasquier, à examiner d'où
sortaient la plupart de ces officiers si exigeants et si
impatients. Il se trouva que le plus grand nombre
sortaient des compagnies rouges qui, dès i8i4,
avaient obtenu des g-rades beaucoup plus élevés que
n'en méritaient des jeunes gens sans antécédents (i). »
(i) Mémoires du chancelier Pasquier, t. v, in-8", 1894. Ces
mémoires ramènent l'attention sur une épocfue un peu délaissée
pour l'Empire. Le t. iv va de iSiT) à 1820 ; le t. v de i8r>o
à 1824.
H est difficile de trouver un témoin mieux inl'ormé ((ue Pas-
34 LES COMPLOTS MILITAIRES
La liste avait été dressée par dePerceval, sous l'in-
spiration de M. de Bru2;-es, aide-de-camp de Monsieur.
Le ministre la remporta, mais un des premiers
actes de Monsieur, devenu Charles X, ce fut la mise
à la retraite des i5o officiers g-énéraux que Latour-
Maubourg- n'avait pu obtenir.
Il n'est pas sans intérêt de constater que tous les
anciens g-énéraux de l'Empire passés au service de la
Restauration, Dupont, Soult, Gouvion lui-même, au
début, Latour-lNIaubourg- et Victor, dans le minis-
tère; Lauriston, dans la maison du roi; Macdonald,
dans la g-rande-chancellerie de la Lég-ion d'honneur,
et les autres dans le commandement des divisions
militaires, se sont montrés impitoyables pour les
camarades restés fidèles au drapeau de « l'autre ».
On s'en étonnerait peut-être, si l'on ne savait le coeur
humain coutumier de ces petitesses, qui sont un des
plus beaux produits de la politique.
Cependant les épurations paraissaient si peu justi-
fiées qu'un des ennemis du ministère en prit prétexte
pour l'attaquer. C'était le trop fameux g-énéral Don-
nadieu, récemment élu député d'Arles, et qui mettait
([uier. Il fut ministre de la justice dans le premier cabinet Kiclie-
lieu (i8ir)-i8i8) et dans le cabinet Decazes (1818-1820) ; ministre
des affaires élranijercs dans le second cabinet Richelieu (i8:>o-
i8rji).
11 a rcdii^é ces mémoires dans les derniores années de sa 1res
lorii^uc carrière, l'asiiuier, né à l'aris en i7')7, n'est mort qu'en
18O;!.
LA HESTAUIUTION ET L'AIUIËE 3S
sa viuleiice liaLiluelle au .service tics iillras (i).
Le 8 janvier 1821, à l'occasion d'un débat sur les
finances, le g-énéral s'exprimait ainsi :
« Conduits depuis six ans par une administration
sans plans, sans règ-les, sans principes déterminés,
nous serons encore conduits de même. Partout, au
reste, le caprice et l'arbitraire continuent à être mis à
la place de la justice. Un démembrement g-énéral de
l'armée vient de s'opérer ; mille à douze cents offi-
ciers se voient enlever, sous prétexte d'épuration,
leur carrière, quand la plupart n'ont que leur épée
pour fortune. En supposant que cette mesure n'at-
teig-ne que des hommes dont les sentiments sont dou-
teux, ce qui n'est pas, quels reproches ces malheu-
reux ne sont-ils pas en droit d'adresser à des minis-
tres qui, par leurs variations de systèmes et leurs doc-
trines corruptrices, les ont égarés et mis dans cette
fausse route ! Et pourtant, tandis que ces militaires
se trouveront peut-être sans pain, ces ministres joui-
ront dans leurs palais de toutes les douceursde la for-
tune. Messieurs, sachez-le bien, si un seul officier,
un seul soldat, a pu méconnaître ses devoirs et
trahir le prince et l'Etat, tout le crime et toute la
trahison sont dans les ministres. »
(i) Pour les antécédents de ce personnage, je me permets de
renvoyer à mon autre volume : les Cumpluls mililaires nous
le Uuiisiilat et l'Empire, i894- Uonnadieu avait été républicain
36 LES COMPLOTS MILITAIRES
Un mois après, la question revint devant la Cham-
bre. Le 5 février, un député rendait compte, au nom
de la commission des pétitions, d'une réclamation
dans laquelle un officier supérieur à la demi-solde, le
colonel Simon-Lorrière, se plaig-nait d'avoir été, suc-
cessivement, mis à la réforme, privé de son traite-
ment, enfin rayé sans jugement des contrôles de
l'armée.
Le g-énéral Donnadieu, placé dans le cadre d'inac-
tivité par Gouvion Saint-Gyr, et rayé, le 22 janvier
précédent, par Latour-Maubourg-, pour insultes au
président du Conseil, se trouvait dans uncasanalog-ue.
Il demanda la parole :
(( Les lois sont établies, dit-il, pour g-arantir à cha-
cun la fortune qu'il a lég-itimement acquise. Or, est-
il une fortune, une propriété plus légitime que celle
d'un militaire qui, par ving-t ans, trente ans de services
rendus au pays, a obtenu un grade que la loi lui a
dévolu pour prix de sa jeunesse tout entière, d'une
long-ue servitude et du sang- qu'il a versé ? Cherchez
dans toutes les classes de la société un jjien aussi
chèrement payé. Eh bien, comment pourriez-vous ad-
mettre qu'on pût perdre ce bien, qu'il pût être enlevé
sans raison, sans motif, par un simple caprice de mi-
nistre ?
fOiii,Mieiix avdiil (YrU'o rowilislr forcené, ri il avait été impliqué
buus le Cuiisiilat dans un complot contre Uonaparte (1802).
LA RESTAURATION ET L'ARMÉE 3?
«L'état de l'officier français comprend deux choses:
le grade et Ve/nploi ; un traitement différent est af-
fecté à chacune de ces positions. Le çrade ne peut se
perdre que par un jugement. L'emploi, au contraire,
est à l'entière disposition du roi, chef suprême des
armées de terre et de mer ; le prince peut le donner
ou le retirer selon son bon plaisir. Mais le grade ac-
quis, consacré par un brevet, est une véritable pro-
priété, aussi respectable, aussi inviolable que le pa-
trimoine le mieux reconnu... »
Ces considérations si justes, bien que soutenues
par un si étrang-e avocat, furent appu3'ées par le efé-
néral Foy et les principaux orateurs de la çauche, qui
sig-nalaient dans le colonel Simon-Lorrière, comme
dans un g-rand nombre d'autres officiers, mis comme
lui à la réforme sans traitement, des victimes de
leurs opinions politiques. Elles furent combattues
par la droite, qui réclama l'ordre du jour et qui
l'obtint.
Ainsi, malgré la loi de 1818, l'armée, comme au
lendemain des Cent-Jours, restait à l'entière discré-
tion du gouvernement.
Ce ne serait pas connaître entièrement l'armée
nouvelle que de la savoir réduite à environ
i5o.ooo hommes, sur le pied de paix, après les
effectifs formidables qu'elle avait comptés depuis
plus de viniit ans ; que de la voir soumise à des
38 LES COMPLOTS MILITAIRES
lieutenants-généraux pour la plupart recrutés dans
l'ancienne aristocratie (i), livrée à des colonels plus
que médiocres, les uns anciens émigrés, les autres
plus jeunes, sans aucun titre que la faveur, et sans
expérience ; tandis qu'après les épurations de Glarke,
renouvelées par Latour-Maubourg-, les officiers de
l'Empire étaient relég-ués dans les g-rades inférieurs»
quand ils n'étaient pas réduits à l'inactivité, ou
mis en réforme, ou renvoyés sans traitement ; enfin,
tandis que de vieux sous-officiers, pour reprendre du
service dans la g-arde royale, étaient forcés de rede-
venir simples soldats.
(i) Lieutenants-généraux ayant le titre d.e gouverneurs de di-
visions militaires, en 1820 :
Marquis de Maison, duc de Damas, Dupont, Souham, comte
de Durfort, duc d'Aumont, comte de Puységar, marquis d'Au-
tichamp, duc de Gramont, comte de Bethisy, comte d'Escars,
comte de Willot, comte Charles de Damas, Roger de Damas,
marquis de Lagrangc.
11 est juste d'ajouter que les 21 divisions qui se partageaient
alors le territoire, étaient en réalité commandées par les géné-
raux suivants : 1" division (Paris), général Defraiice ; 2" (Clià-
lons), Villatte ; 3' (Metz), comte de llazout ; 4° (Tours), comte
de Lovcrdo; 0" (Strasbourg), Dubrclon ; c'était l'énergique
défenseur de lUirgos, en 181a; C' (Besan(;on), baron Caslcx ;
7° (Grenoble), l^edru des Essarls ; 8° (Marseille), baron de
Damas; (j' (MoatiicUier), vicomte de Briclie ; io« (Toulouse),
général J'arlouncaux ; 11" (Bordeaux), d'Autichamp ; 12"' (La
Kocliclle, transférée ensuite ù Nantes), baron Péclieiix ; i3'
(Itennes), général comte de Coulard ; i/J' fCacn), La lloussayc,
(jui avait commandé une division de dragons en Espagne;
!.')• (Uoucn), Maurin, ancien aide-de-camj) de Hcrnadotle ;
i(i* (Lille), de Jumilhac; 17* (Corse), N... ; i8* Dijon), de la
llamclinaye; ly* (Lyon), Maurice-Malliieu ; 20'' (l'érigucux),
Darmagnac; 21' (Dourgcsl, général llcy ,
LA RESTAURATION ET L'ARMÉE 39
Ce qui achevait de donner à cette armée une phy-
sionomie toute particulière, c'était l'influence du
cléricalisme qui est resté le caractère même de la
Restauration.
On sait que, dans les idées de ce temps^ la Révo-
lution et l'Empire n'étaient que d'efl^rojables iniquités
dont le pays devait s'accuser devant Dieu et pour
lesquelles il importait de faire amende honorable. Tel
fut l'objet des célèbres missions, organisées en 1816
par les abbés de Ranzan et Forbin-Janson, et qui
soulevèrent dans les provinces les débordements d'une
piété enthousiaste et bruyante. Dans les flots du
peuple, dans le tumulte des cantiques, ajustés sur des
airs en vog-ue d'opéras ou de vaudevilles, les mis-
sions entraînaient les préfets, les mag-istrats, les
fonctionnaires de tout ordre et les chefs de l'armée.
On imag-ina d'}-^ associer les soldats eux-mêmes.
Le zèle des missionnaires fut secondé activement par
les aumôniers de régiments. Ceux-ci travaillèrent à
combattre, parmi les soldats, l'esprit d'indifférence et
d'impiété, beaucoup plus que les mauvaises mœurs
ou les mauvais instincts. Les résultats furent mer-
veilleux (i).
(i) D'après Marmont, le zèle intempcraat des aumôniers de
régiments obligea beaucoup d'officiers à quitter le service.
Tout cela faisait dire au général Foy, le 3o mai 1891 : « Il n'y
a plus de place en France que pour les prêtres et les émigrés. »
40 LES COMPLOTS MILITAIRES
Les journaux orthodoxes ne parlaient plus que des
conversions obtenues dans l'armée.
Un jour, c'étaient les grenadiers d'une compagnie
de la g-arde, nés pendant la Révolution, alors que le
culte officiel était suspendu, qui recevaient en masse
le baptême ou faisaient leur premièi'e communion.
Un autre jour, c'étaient de nombreux détachements
d'officiers et de soldats qui se rendaient à des cal-
vaires, s'agenouillaient devant chaque station, en
psalmodiant des cantiques, se confessaient ensuite et
communiaient aux cris de : Vive la croix ! Vive la
religion I Vive le Roi !
Le Drapeau blanc racontait que, pour ramener
dans la bonne voie une g'arnison ég-arée dans l'im-
piété, il avait suffi de quelques heures et de l'éloquence
d'un missionnaire, et que les soldats étaient sortis de
l'ég-lise, « muets de ravissement, enivrés de délices
inconnues, étonnés à force de félicités ».
Telle était rarmce rovale en 1820.
CHAPITRE II
L'insurrection de la Tribune.
Gouvion Saint-Cvr n'avait que trop raison, lorsque,
dans le beau discours duaG janvier 1818, il montrait
en présence f/ewJ? nations, deux armées, (i[\x\\s,'i}\s.\\.
efforcé pour sa part de réconcilier. A côté de l'armée
réo-ulière, bien pourvue, entourée d'honneurs et de
caresses, choyée des g-rands et bénie par l'Eg-lise,
il y en avait une autre, pauvre, honnie, tracassée
par la police, et comme exilée dans son propre pays.
L'une était l'armée du roi ; l'autre, qui reg-ardait
de travers la cocarde blanche, semblait rester, mal-
g-ré tout, l'armée de l'Empereur : c'était l'armée des
officiers à la demi-solde.
D'après un état publié par les soins du ministre de
la guerre, à la fin de 181 7, et distribué aux députés,
il V avait alors lO.G^g officiers à la demi-solde, à
savoir : dans l'état-major général, 996; dans l'infan-
terie, 10.904; dans la cavalerie : 3.256; dans l'artil-
lerie, 409; dans le yénie, 74; auxquels il convenait
42 LES COMPLOTS MILITAIRES
d'ajouter 2.775 hommes de la g-endarmerie (i).
La plupart de ces officiers provenaient du licencie-
ment de 181 5. Beaucoup avaient été réintég-rés par
Gouvion ; mais, g'ràce aux épurations de son succes-
seur, leur nombre étaitresté lemême. Ils conservaient
la propriété de leur grade, et les deux tiers des em-
plois vacants devaient leur revenir, par droit d'ancien-
neté. Cependant ils n'obtenaient rien ; ils étaient mis
à la retraite d'office, dès qu'en sonnait l'heure, et
leur dénuement pécuniaire s'accroissait de vexations
de tout g'enre.
D'abord, ils étaient .astreints à une résidence fixée
par le ministre de la g-uerre.
Beaucoup auraient voulu vivre à Paris. C'était là,
ou dans les environs, que vieillissaient leurs anciens
chefs, tombés comme eux en disg-râce, et dont la
maison et la bourse leur restaient ouvertes, à défaut
d'un patronag"e désormais impuissant. Masséna, le
plus ilUistre de tous, le plus grand homme de g"uerre,
après l'autre, le héros de Zurich, de Gènes et d'Ess-
ling-; Masséna, victime d'un injuste oubli, vivait
(1) « Ktat g-énéral des officiers en domi-solde, dresse parordre
du ministre secrélaire d'Etat de la piierre, conrornicmenl à l'ar-
liclc 'i'> de la loi du 2') mars 181 7 sur les finances, i"^' octobre
1817." Imprimerie royale, i^rand in-4°.
Il est dressé par ordre alpliabéliquc dans chaque arme. Les
observations portent sur l'époque de l'enti'ée au service, la du-
rée du service, les motifs de la concessiou de la demi-solde, le
lieu de résidence.
L'INSURRECTION DE LA TRIBUNE 43
triste et malade à Rueil, où il acheva de s'éteindre,
en 1817. Mais ses funérailles furent une imposante
manifestation de l'ancienne armée. Aug-ereau, bourru,
vantard et médiocre, mais admirable soldat et cama-
rade excellent, mourut à son tour, en i8ig (i). Da-
vout restait, disgracié lui aussi; mais dans sa terre de
Savig-ny-sur-Org-e, il aimait à traiter ses compag-nons
d'armes ; et ces réunions où le lang-ag^e d'autrefois se
donnait carrière, où s'échang-eaient les souvenirs des
victoires passées, pi*enaient parfois des airs de cons-
piration qui alarmaient la police.
Leurnombre, leurs relations, leurs allures rendaient
les officiers à la demi-solde dang-ereux à Paris. Il
importait de les disséminer. Pendant la première
Restauration, Soult les avait renvoyés dans leurs pays
d'origine. Telle avait été la cause de ses débats avec
le g-énéral Exelmans, qui refusait de s'exiler à Bar-
le-Duc, et qu'il fallut faire enlever de chez lui par la
g-endarmerie.
Il en fut de même au lendemain de Waterloo. Le
g-énéral Maison, qui avait suivi le roi à Gand, et
qui reprit le 8 juillet le commandement de la l'indivi-
sion militaire (Paris), se signala par une activité po-
licière dont il revendiquait tout l'honneur. Dans un
(i) Voir dans les Mémoires de Marbot (t. II) un intéressant
cha[iitrc sur Aiij^crcau, avec les preuves de sa générosité et de
son bon cœur.
44 LES COMPLOTS MILITAIRES
rapport adressé au roi, le i5 octobre suivant, le g'é-
néral disait :
«... Après le licenciement de l'armée, une foule
d'officiers privés de leur état, rentrés dans la classe
commune des citoyens, et dég^agés par cela même
de toute discipline militaire, sont revenus à Paris.
Je n'avais ni le droit ni la force de les empêcher d'y
arriver, mais ces difficultés ne m'ont pas arrêté.
J'ai appelé sur eux l'attention des ministres de la
guerre et de la police. J'ai réclamé le concours de
l'autoritécivile. J'ai assujetti, de ma propre autorité,
à des formalités, lolitention des permis de séjour, et
tous ceux qui n'ont pu remplir les conditions impo-
sées par moi ont été forcés de quitter Paris. Etc.
« Toutes ces mesures, qui m'ont été dictées par le
bien de l'Etat, ne sont pas conformes aux lois exis-
tantes. Mais je ne crains point et ne craindrai jamais
de rien prendre sur moi tant qu'il s'agira du bien du
service de Votre Majesté. »
Ce rapport était accompagné d'un état qui consta-
tait ({u'en trois mois, du 8 juillet au i5 octobre, la
surveillance du commandant de la division de Paris
s'était exercée sur 19.742 militaires, dont plusieurs
centaines avaient été, par surcnut, arrêtés et enfermes
dans \a prison de l'Abbaye. Toiitelois, comme on ro-
[)i(>(li;nt h Maison d'avoir mis dans sa poche une
soiiinic (1(! 5oo.<)()o francs (pu; le roi l'avait chargé do
LINSURUECTION DE LA TRIBUNE 45
distribuer entre les officiers les plus pauvres de
l'armée licenciée, il fut, malgré tout son zèle, remplacé
par leg-énéralDespinois.
Despinois, d'ailleurs, continua ces pratiques, ap-
prouvées par Clarke, et, plus tard, par Latour-Mau-
bour^. Celui-ci ne permit le séjour de Paris qu'aux
officiers qui avaient leur domicile léi-al dans les dé-
partements de la Seine et de Selne-et-Oise.
Aussi bien, ils ne pouvaient se déplacer qu'avec
un passeport des autorités civiles, visé par l'autorité
militaire de leur résidence, et qui n'était accordé que
dans d'étroites limites. Les circul aires ministérielles
abondent au sujet du déplacement des officiers en non-
activité : circulaires du 3 février; du 20 mai 181G;
du 20 mars 1818 ; du 3i mars 1820; etc. Et nous
possédons, en outre, de nombreux états nominatifs
des officiers signalés par l'autorité militaire à la police
générale comme autorisés à se déplacer (1). Pour
échapper à ces entraves, beaucoup prétendaient appar-
tenir à l'industrie et au commerce, et pour quelques-
uns ce n'était pas une fiction. Ils y étaient contraints
par la nécessité de subsister. Mais ce cumul nourris-
sant leur fut interdit par une ordonnance du 7 mars
1817, et une circulaire ministérielle du 19 avril 1822
(,, Arrh. Nat., F;, G702, G703, 0743, G744 (Officiers en dis-
ponibililc).
46 LES COMPLOTS MILITAIRES
les mit en devoir de choisir entre leurs oblig'ations
militaires et les professions civiles (i).
C'est ég-alement pour ajouter à leur demi-solde un
supplément nécessaire que beaucoup d'entre eux
avaient eu recours au mariag-e, et qu'une fructueuse
conquête matrimoniale avait souvent marqué leur
dernière campag-ne. C'est un trait de mœurs indiqué
par les auteurs du temps, et notamment dans une
comédie {l'Artiste ambitieux, 1820), où Théaulon
fait parler ainsi un ancien officier réduit à chercher
fortune :
Mes affaires déjà n'allaient vraiment pas mal ;
Encor dix ans de g-uorre et j'étais général.
La paix a dérangé mes projets de fortune.
Cette calamité (car la paix en est une)
A mis bien des héros dans la nécessité
. De regarder l'hymen comme une Indemnité,
Et mainte veuve antique a vu sur son douaire
Affecter notre solde et les impôts de guerre.
Le type de l'officier à la demi-solde a été consacré
par le roman, le lliéàtre et la gravure.
Vers 1820, les principaux officiers de l'ancienne
(i) Dispositions relatives aux officiers qui occupent des em-
plois civils. — « ... Il est bien entendu que l'officier (jui pré-
férera l'emploi civil dont il pourrait être pourvu sera consi-
(iéi'é roinini; ayant forniellcmcnt renoncé au service, ainsi qu'.n
tous les avantai^cs attachés ;\ sa position militaire, et sera
consé(pieinmcnt rayé (iélinitivementdes cadres tlo raruiée. litc, »
— Juurnul rnililaire, uvril i8aa.
L'INSURRECTION DE LA TRIBUNE 47
armée, les plus suspects à la Restauration, ceux qui
étaient honorés de la plus constante sollicitude de
la police, étaient, ù Paris : les g-énéraux Berton, Mer-
lin, Pajol, Fiat, Solig-nac et quelques autres; les
colonels Alix, brave et entreprenant, un des ag-ents
de la propagande dans l'Ouest ; Barbier-Dufay, tur-
bulent et brctteur, qui avait tué en duel un officier
des g-ardes du corps, et blessa grièvement le g-énéral
Montélég-ier ; Bourbaki, d'orig-ine grecque et tué plus
tard au service de la Grèce; Combes, Dentzel, Fab-
vier, Ordener, dont les dra""ons avaient sabré si
vigoureusement les Russes au pied de Montmartre,
le 3o avril i8i4; Pailhès, Sauzet, Simon-Lorière, et
surtout le lég-endaire Touquet,Touquet qui publiait
une édition de la Charte à un sou, qui reproduisait la
Charte sur le couvercle des tabatières qui portaient
son nom, Touquet qui désolait le g-ouvernement de
la fertilité de ses inventions baroques et malveillantes.
Ces ("(anciens braves » avaient leur tenue, leurs
cafés, leurs journaux.
Leur costume, on le connaît. C'était le chapeau
dit Bolivar, aux larges ailes, la longue redingote
bleue, pincée à la taille et militairement boutonnée,
épanouie d'un éclatant ruban rouge, quand elle n'é-
tait pas fleurie d'un œillet rouge ou d'un bouquet de
violettes (i) ; la cravate noire et le pantalon à la hou-
(j) Napoléon, la Petit tondu, étaitCDCore, depuis i8i5, le l'ùre
48 LES COMPLOTS MILITAIRES
zarde, tombant sur la botte g-arnle d'éperon. Avec
cela, une grosse canne, la moustache retroussée et
l'air vainqueur. La moustache surtout révélait l'an-
cien brave, car les g-ardes du corps affectaient de ne
la point porter et les civils n'ont osé l'arborer qu'a-
près i83o.
La vie politique de Paris était alors concentrée au
Palais-Royal. C'est là, sous les galeries de bois, que
s'ouvraient les cafés que ces temps ont rendus histo-
riques.
L'ancienne salîe de spectacle Montansier était
devenue un café où l'on avait mené grand tapage
pendant la première Restauration. On y avait allu-
mé des punchs tumultueux et vociféré de violents
couplets politiques. Officiers de la maison du roi et
de l'ancienne garde y avaient échangé maintes pro-
vocations, et les tabourets s'y étaient parfois trans-
formés en projectiles.
Les royalistes fréquentaient au Café de Valois.
Avec les gcirdes du corps, on y voyait de vieux émigrés
et des revenants de l'armée de Condé (|ue les libé-
raux appelaient les iHj//i;/eiirs de Louis XIV. Ou y
eulendait Théaulonel Dartois,les deux auteurs roya-
listes les plus féconds de cette période, habiles à sai-
/,« ViolPtle. — Voir la pièce ciiricisp : La violdlp el Ifs œil-
Iris raui/rs-. H()iniii;it;i! à Tliéinistocle — .NapolL-on-le-Grand,
l'.ii'is. iri-X", ;if)iU 1 !S i .">,
L'INSLlRnnCTION DE LA TRIBUNE 49
sir l'actualité et à la porter sur le tiiéàtrc. Ou y en-
tendait surtout Martainville, le plus foug-ueux cham-
pion de la légitimité, le fondateur du Drapeau
Blanc (1819).
Au contraire, le Café Lemblin, dans la g'alerie de
Chartres, était celui des libéraux. On rencontrait là,
le soir, Cambronne, Fournier-Sarlovcse, le colonel
plus tard général Dulac, Sauzet, Barbier-Dufay,
Simon-Lorière, etc. Avec le café Montansier, le café
Lemblin se partageait cette clientèle militaire qui no
lisait que la Minerve, et, quand elle eut disparu, le
Constitutionnel.
C'est ég'alement au Palais-Royal que se trouvaient
les principales librairiesdu temps, Ladvocat, Corréard,
Dentu, Delaunay, Barlja, Ponlhieu, Gosselin, dont
quelques-unes, celles de Ladvocat et de Corréard,
avaient la spécialité des publications militaires et
attiraient les officiers de l'ancienne armée (i).
Dans les départements, les officiers à la demi-solde
(i) Ladvocat fut le plus célèbre de ces libraires. Il avait d'a-
bord fondé un cabinet de lecture (ju'il avait cédé à un ancien
officier amputé du nom de Gautliier. Sa première publication
fut un opuscule envers d'un sous lieutenant de l'ex-j^arde : /ùn-
jdui de ma denii-solde ou Budget d'un sous- lieutenant en e.r-
spectutiue, qui eut un succès considérable. Il édita ensuite une
notice sur le Champ d'asile^ i8-!0. — C'est chez Corréard que
fut publié, pendant plus d'un demi-siècle, le Journal des scien-
ces militaires des armées de terre et de nier (182.5-1 88,3), ■>.\-}.
volumes in 8°. — Il est sorti de ces librairies, avec beaucoup de
Mémoires intéressants, de nombreuses compilations médiocres
ou suspectes.
50 LES COMPLOTS MILITAIRES
étaient plus malheureux que leurs camarades de
Paris.
Astreints à la résidence, surveillés comme des
malfaiteurs, appelés, sous le moindre prétexte, de-
vant les autorités locales, oblig-és, dans beaucoup
d'endroits, d'aller à la messe, isolés au milieu des
bourg-eois dédaigneux ou effrayés, ils étaient con-
damnés à sécher d'ennui, ou à se laisser aller aux
sug*g"estions de l'impatience et de la colère.
En outre, avec les années, la g-êne aug-mentait.
Elle pesait lourdement sur les officiers subalternes,
réduits à leur maigre pension. Déduction faite de la
retenue de deux et demi pour cent, les capitaines ne
touchaient que 70 francs par mois, les lieutenants [\f\,
les sous-lieutenant 42. Les épaulettes et la passemen-
terie étaient depuis long-temps chez le brocanteur.
Quelques-uns portaient la capote d'ordonnance dont
ils avaient enlevé les boutons de cuivre, et la misère
courbait ces hommes qui avaient conquisdes royaumes.
Si pauvres qu'ils fussent, cependant, ils savaient, à
force de privations, économiser un écu pour fêter les
g-lorieux anniversaires de leurs victoires et pour boire
ensemble, entre quatre murs, à l'abri des mouchards,
au pclit Tondu, et ù la Grande année ! {\).
(i) Sur la vie dos officiers ;'i la demi-solde dans les déparie
incnts et sur les trarasseries dont ils étaient eiiloiirés, voir :
SauDenir.s hisloriqiipii du ccipilainc Krell/y, ancien tronipclle-
pojor aux guides, recueillis par Grandin, a vol. in-S", P, iSSg.—
L'INSURRECTION DK L\ TRIBUNE 51
Ce n'est pas seulement à Paris et sur tous les points
du pays que les officiers en inactivité formaient au-
tant de foyers de dénii^-rement et d'hostilité contre
les Bourbons. A l'irritation du dedans se joignaient
les excitations du dehors.
Beaucoup des bannis de i8i5 et de 181G, de nom-
breux exilés volontaires avaient trouvé refug-e en
Belgique et en Hollande. La Belg-ique nous avait été
enlevée pour faire partie du nouveau royaume des
Pays-Bas constitué au profit de la maison d'Orang-e,
mais elle restait française de lang-ue, d'habitudes et
de souvenirs administratifs. Bruxelles, où l'archi-
chancelier Cambacérès tenait table ouverte, où l'on
voyait auprès de lui Sieyès, David le peintre, Merlin de
Douai, Thibaudeau, Teste et d'autres fonctionnaires
de l'Empire; des généraux comme Gérard, Mouton,
Hullin, Vandamme, Lamarque, Berthezène ; les
colonels de Faudoas, Desaix, Combes, etc. ; Bruxelles
était en correspondance régulière avec Paris (i). Les
Souvenirs et camparjnes d'un vieux soldat de l'Empire, par le
commandant Parquin, in-8", P.i843. Krettl y et Parquin furent
compromis dans le procès de 1820. — Souvenirs de J. Roch
Coiffnet, soldat de la qG» demi-brigade, capitaine d'état-major
en retraite, in-8*. Auxerre, i85i et i853.
Le roman ne pouvait manquer d'en tirer parti. Voir, dans
Balzac, les deux types saisissants de Philippe Brideau et de
.Maxence Gilet (Un ménaije de garçons).
(i) Voir Mémoires et souvenirs du général Lamar<iue, pu-
blics par sa famille, 3 vol. in-8", i835. Le tome 11 est consacré
à la correspondance et nous met au courant de la vie et des pro-
pos des réfugies de Bruxelles .
52 LES COMPLOTS MILITAIRES
allées et venues étaient IVé(]uentes, et on y mesurait
de jour en jour, on y exaç;érait volontiers les pro-
g-rés de l'impopularité des Bourbons.
« C'est ainsi, dit Pasquier, qu'à côté des réfugiés
était venue s'établir en Belgique, surtout à Bruxelles,
une émigration volontaire^ libérale ou impérialiste.
Bien qu'elle ait eu de moins graves conséquences, elle
n'a pas été dans son genre plus raisonnable que ne
l'avait été, ving-t-cin([ ans auparavant, celle de Co-
blentz. Comme au temps de Coblentz, il fut de bon
air, parmi les bonapartistes, de courir à Bruxelles,
connue s'ils avaient eu à se mettre à l'abri des plus
graves persécutions ; là, ils avaient au moins la joie
de parler lij)rcment, d'exprimer leurs regrets, leurs
espérances. » [Mémoires, t. iv.)
C'est de Belgique que partit une tentative d'assas-
sinat, peusérieuse d'ailleurs, contre Wellington, alors
à Paris (ii février 1817). Elle avait pour auteur un
nouuué Cantillon, ancien sous-ofHcier de hussards,
qui fut arrêté, et pour complice présumé un ancien
auditeur au Conseil d'Etat, Marinct, réfugié à Bruxel-
les, et dont il fallut demander l'extraililion au gouver-
ueinciit bcli-i;. (iràce à ces lenteurs, l'ai-i'êt ne fu
rendu par la Cour d'assises ([u'au mois de mai 1819.
L(;s deux accusés furent actpiittés.
C(; <|ui donne quchjue intérêt à l'inrident, c'est que
Napnli'dii, dans le (|Ui(tricnie codicille de son lesta-
L'INSURRKCTION DE LA TRIBUNE 53
ment (art. 5),léq-ua lo.ooo francs à Cantillon, « qui
a, écrit l'empereur, essuvé un procès comme prévenu
d'avoir voulu assassiner lord \Yellin^ton. Cantillon
avait autant le droit d'assassiner cet olig-arque que
celui-ci de m'envoyersur le rocher de Sainte-Hélène».
C'est en Belgique également que furent conçus des
projets singuliers qui disposaient de la France sans
tenir compte de l'Europe ni de la France même. Ce
n'était ni plus ni moins que le renversement des Bour-
bons au profit de la maison d'Orange, et la réunion
de la Belgique à la France, comme don de joyeux
avènement d'un prince étrang-er et protestant.
Le prince d'Orange, fils du roi des Pays-Bas, avait
combattu contre nous à Waterloo, avec une valeur
qui l'avait signalé à l'estime de la coalition. Il était
devenu le beau-frère de l'empereur Alexandre en
épousant la errande-duchesse Anne de Russie. Actif
et ambitieux, il se laissa aller, comme Bernadotte en
i8i4, à l'espérance de remplacer les Bourbons.
C'est lui-même qui en parla à un réfugié français
en 1817 (i). Son plan était simple. Les troupes étran-
gères d'occupation comptaient, dans nos départements
du Nord, plusieurs régiments belges, ainsi qu'un
corps nom])reux de troupes russes, sous le comman-
dement du général Woronzofl".
(i) Vaulabnllc, t. iv, cli. 6.
54 LES COMPLOTS MILITAIRES
Ce fut avec l'aide de ces réii;-imentsf[ue l'on projeta
la tentative. Toutefois il y fallait l'aveu d'Alexandre.
On convint de le faire solliciter par le g-énéral La-
marque, estimé de l'empereur pour ses talents et
la probité de son caractère. Lamarque déclina cette
mission. On s'adressa à Garnot, retiré à Mag-debourg-.
Carnot accepta, mais il ne s'était pas mis en route
qu'Alexandre, informé des projets de son beau-frère,
lui envoyait le g-énéral Czernitchef pour l'inviter à
rester tranquille et à s'abstenir de tout dessein contre
Louis xvin.
Deux ans s'écoulèrent. Les Bourbons ne deve-
naient pas plus sag-es, les réfug-iés ne cessaient pas
d'affluer à Bruxelles, et le prince d'Orange ne re-
nonçait pas à ses rêves. Vers la fin de 1819, un de
ses aides-de-camp, officier supérieur de l'armée belg-c,
vint à Paris, ofl^rant le concours de son maître pour
délivrer la France des Bourbons. Commandant en
chef de toutes les troupes des Pays-Bas, le prince
franchirait la frontière à la tête d'une partie de son
armée, arborerait le drapeau tricolore, proclame-
rait la réunion de la Belgique à la France, et descen-
drait sur Paris après avoir rallié autour de lui un
nombre suffisant de mécontents. Mais il demandait
deux choses : la présence, au milieu des troupes, de
quclipics liornnics considéraljlcs, députés etg-énérauv,
qui .se constitueraient en i^ouverncuient provisoire.
L'INSURRECTION DE LA TRIBUNE 55
puis la promesse de succéder ensuite à Louis XVIII.
Le comité directeur Je l'opposition libérale, dans
lequel, avec Lafayette et Voyerd'Arg-enson, fig-uraient
les g-énéraux Tarayre, de Thiard, Gorbineau, Merlin,
entendit l'émissaire du prince d'Orange cjui lui fut
amené par Voyer d'Argenson. Le prince avait des
chances de succès. ^lais pouvait-il être accepté pnr
des généraux ? Le prince avait été un de nos adver-
saires de Waterloo. En outre, quand on reprochait
aux Bourbons d'être revenus dans les bagages de
l'étrang-er, comme le faisait l'opposition, il était diffi-
cile de rouvrir aux étrangers les portes de la France.
Lafayette fut charg-é de répondre à ces offres, mais
il fit attendre sa réponse. Ces retards allaient mal à
l'impatience de certains réfugiés de Bruxelles ; des
indiscrétions furent commises, le roi des Pays-Bas fut
averti, et, peu disposé à seconder l'ambition de son
fils, il l'invita à voyager, pour changer d'air.
L'impossibilité de recourir à l'intervention étran-
gère força les ennemis des Bourbons à se grouper
derrière l'opposition libérale de la Chambre des dé-
putés.
Les historiens l'ont fait observer, et justement,
l'opposition libérale sous la Bestauration s'est, pen-
dant quelques années, confondue avec le bonapar-
tisme. Mais le courant était plus fort qu'elle. C'est en
vain que des esprits élevés comme Royer-Collard, des
56 LES COMPLOTS MILITAIRES
polémistes habiles comme Benjamin Constant, des
orateurs véhéments comme Manuel invoquaient, dans
les débats parlementaires, les principes des libertés
constitutionnelles. Ces doctrines aljstraites, nouvelles
pour un pays si long-temps déshabitué de la liberté,
ne trouvaient d'écho que dans la bourg-eoisie éclairée
et la jeunesse des écoles, tandis qu'avec les souvenirs
militaires de l'Empire, on était assuré de remuer le
pays tout entier (i).
Le g-énéral Lamarque le disait, avec sa fierté de
soldat : « Il n'est, avec la masse du peuple, qu'un
point de contact, c'est le souvenir de la g-loire passée
à laquelle le plus mauvais hameau, la plus petite
cabane ont pris une part active ; car dans tous les
hameaux, sous le toit de toutes les cal)anes sont les
g-uerriers delà vieille armée... Ils ignorent sans doute
cette disposition de la nation les d'Arg-enson, les Bi-
g-non, les Chauvelin qui ne cessent de répéter qu'on
parle trop de l'armée^ (juon s'occupe trop de nos
victoires passées... »
Les d'Arg-enson, les Binnon, les (Chauvelin avaient
pourtant jaison. (]ai', dans cette gloire de l'Empire,
ce n'était pas la part la iiieilleure que l'on exaltait. Ce
n'était pas cet imiiionse eflort de réorg-anisation admi-
nistrative, où Napoléon avait déployé autant do
(i) Voir Tlmroaii l)ari;^Mn, te Parti tibéruL suas la Hcslaura-
liiiii, iii-H", l'Ion, 187G.
L'INSURRECTION DE LA TRIBUNE 57
génie que sur les champs de batailles. Ce n'était pas
le Code Napoléon, qui consacrait tous les principes
de la Révolution anéantis dans le gouvernement. Ce
n'étaient pas ces grands travaux qui contribuaient
au progrès et au bien-être des peuples : les Alpes tra-
versées, des canaux ouverts, l'Italie, la Hollande, la
Dalmatie, vingt peuples soumis et transformés par
nous.
Ce que l'on vantait, ce n'était pas cette œuvre
paciHque. vraiment glorieuse et la seule durable;
c-était la guerre; ce que l'on rendait popula.re, c était
le sabre ; et l'idéal qu'on offrait à la France, hum-
liée par les Bourbons, c'était celui où étmcelaU la
baïonnette, dans les plis du drapeau tricolore, sous
l'aigle de la Grande Armée.
Et toute la littérature libérale s'y mettait. L his-
toire, avec les souvenirs militaires, les mémoires des
généraux, la collection des Victoires et Conquêtes;
fe théâtre, avec l'invasion des colonels au Gymnase,
et les pièces de Scribe, comme Michel et Chratme,
où le vieux militaire apparaissait paternel, vertueux
et sensible-, le pamphlet, avec Paul-Louis, qui
avait été l'artilleur le plus indiscipliné, et qui avait
détesté l'Empire, mais qui, en haine des,, cagots»
devenait bonapartiste; la poésie, la poésie surtout.
avec Déranger.
Béranger. qui avait célébré le Rot d'Yoetot, en
58 LES COMPLOTS MILITAIRES
i8i3, quand on était las de la g-aerre, chantait
l'Empire dès qu'on n'en sentait plus le poids, et le
peuple chantait avec lui le Vieux Servent (i8i5),
le Champ d'Asile (1818), les Enjanfs de la France
(1819) et surtout le Vieux Drapeau (1820).
11 est caché sous l'hurahle paille
Où je dors pauvre et mutilé,
Lui qui, sur de vaincre, a volé
Ving't ans de bataille en bataille.
Chargé de lauriers et de fleurs,
11 brilla sur L'Europe entière.
Ouand secouerai-je la poussière
Qui ternit ses nobles couleurs ?
Enfin Charlet et Raft'et achevaient de rendre popu-
laires les grognards, par contraste avec ces troupes
nouvelles, tout de blanc habillées et qui suivaient
les processions.
Voilà pourquoi, dans les rang-s de la g-auche, la
popularité s'attachait surtout aux g-énéraux.
L'opposition militaire est restée personnifiée dans
le g-énéral Foy, car aucun autre ne réunissait à un
ég-al degré l'éclat des services, l'intégrité du carao
tère et le talent oratoire (i).
D'une iiuiiillc de bonne bourgeoisie et d'une édu-
(1) Fo//, né à Ilatn (Somme), en i77o.]Dcpiité de 1819 à i8:>ô.
Mort ù Paris, le rî8 nov. i8"!5. Sa morl fui un deuil aalionai.
Une s()us(;ri])lion ouverte en laveur de sa veuve cl de ses en-
fants produisit un million en quelques jours. Ses Discours ont
cté[)ul)Iics en i82(), :>. vol. in-8», cl son Histoire de la guerre
de la l'èiiinsule parut eu 1827, 4 vol. iu-8°.
L'INSUKRECTION DE LA TRIBUNE 59
cation soig-née, 11 avait à peine seize ans quand il était
parti pour la frontière du nord menacée par l'inva-
sion étrang-ère. Lieutenant d'artillerie, il avait été
arrêté par ordre de Lel)on, et jeté en prison à Cam-
brai. Il fut sauvé par le g thermidor.
Général à trente-deux ans, en 1807, il s'était sur-
tout sig-nalé dans les g-uerres de la Péninsule dont il
avait entrepris le récit, malheureusement inachevé.
Il avait servi en Portug-al sous Junot, puis sous
Masséna. Après Salamanque et la blessure de Mar-
mont, il avait conduit la marche sur l'Ebre. Après
Vittoria, il avait couvert encore une fois la retraite.
Louis XVIII l'avait fait inspecteur g-énéral de l'in-
fanterie, et il était resté à l'écart pendant les Cent-
Jours. Mais devant l'invasion il avait couru à Water-
loo. 11 y reçut sa quinzième blessure.
Réduit à l'inactivité, après la deuxième Restaura-
tion, il s'occupait de ses travaux historiques lorsque
les électeurs de l'Aisne l'envoyèrent à la Chambre des
députés (novembre i8i(j).
Député, il parut dès le premier jour à la hauteur
de ses nouveaux devoirs. Adversaire loyal, combat-
tant à visage découvert, étrang-er aux conspirations
dont on lira plus loin le récit, il apportait à la tri-
bune, avec une vie privée irréprochable, avec une
parole élég-ante et sonore, les plus brillantes facultés
de l'orateur.
60 LES COMPLOTS MILITAIRES
Il n'était pas le seul, cependant. Auprès de lui, et
sur les bancs de la g-auche, siég-eaient les g-énéraux
Grenier, Tarayre, Demarçay, Sébastiani, de Thiard,
et quelques autres officiers de l'ancienne armée (i).
Soldat de la royauté, g-énéral de la République,
comte de l'Empire, membre du g-ouvernement provi-
soire de i8i5, député de la Moselle en 1818, Grenier
consacrait au libéralisme les dernières années d'une
carrière bien remplie.
Tarayre, volontaire en 1792, s'était distingué aux
armées d'Italie et d'Egypte. Colonel en i8o5, après
avoir passé dans la garde hollandaise du roi Louis, il
était rentré dans les cadres, en 1810, comme général
de brigade, pour faire les campagnes de Russie et
d'Allemagne. Divisionnaire sous la Restauration, il
avait repris du service pendant les Cent-Jours, ce qui
(i) Grenier, né à Sarrelouis en 17C8, comme le maréchal
Ney, mort en 1827.
Tarayre (1770-180.")), né dans l'Aveyron. Après i83o, il se re-
tira dans son pays natal et s'y occupa d'açriculture. 11 a laissé
quelques ouvrai^es d'économie rurale. Cf. /Jiur/rufj/iies Aueyron-
naises, t. 11. L'article sur Tarayre est de J. Duval.
Demarçaij (i77-î-i83ij), né dan» la Vienne. Il avait un fils qu
fut député sous Louis-l'liilippc, et vota avec la tjauche avancée.
Sébastiani (Horace), né en Corse (i77-2-i8r)i). Il avait servi
surtout dans la cavalerie, et il avait été un des plus beaux hom-
mes de son temps, avec les t^énéraux de Coll)ert(Edouard), Dor-
senne, Lasalle, Préval, etc. Son frère (Tiburce)fit l'expédition de
Morée, en 1838.
Tliiard de liissi/ !i']-]9.-iH'f.), né à Paris, d'ime vieille famille
de l'aiicieu i'c(^iine. Inspecteur général des {gardes ualiuualcs en
i83o.
L'INSURRECTION DE LA TRIBUNE 61
lui valut la non-activité en i8i5. Député de la Cha-
rente-Inférieure, membre de l'opposition libérale et
du comité directeur, il mettait dans ses attaques
plus de violence que le général Foy. Tandis que Fov
acceptait les Bourbons et la Charte, Tarayre restait
bonapartiste, et inclinait vers la République.
Demarçay, entré jeune au service, avait fait les
campag-nes de la Révolution. Colonel en 1802, com-
mandant de l'Ecole de Metz en 1806, il s'était retiré
en 18 10, avec le g-rade de g-énéral de brigade. Député
de la Vienne en 18 19, il ne faisait pas de longs dis-
cours; mais nul ne savait pousser les interruptions
d'une voix plus tonnante.
Compatriote de Bonaparte, attaché de bonne heure
à sa fortune et toujours dévoué à son souvenir, le
général Sébastiani joignait à l'éclat des services mi-
litaires une expérience diplomatique éprouvée dans
ses missions d'Egypte et de Constantinople. Député
de l'Aisne en 181 5, de la Corse en 181 9, il apportait
à la tribune, avec une grande confiance en lui-même,
qu'il ne faisait pas partager à tout le monde, une
hostilité contre les Bourbons qui le poussait à la Ré-
publique. Mais il oublia la République pour deve-
nir, sous Louis-Philippe, ministre des affaires étran-
gères et maréchal de France.
On était surpris de trouver sur les bancs de la
gauche un homme que sa naissance et ses débuts rat-
62 LES COMPLOTS MILITAIRES
tachaient à la monarchie. Officier de l'ancien rég-ime,
colonel de l'Empire, maréchal de camp de Louis XVIII,
le marquis de Thiard croyait avoir à se plaindre des
Bourbons. Député de Saône-et-Loire, de i82oài848,
il siég-ca, sous la ;Restauration, dans les rangs du
parti libéral, où se rencontraient d'ailleurs avec lui
les Voyer d'Arg-enson et les Sainte-Aulaire.
C'est grâce à ces députés militaires que l'opposition
libérale prit un caractère tout particulier. Elle n'était
pas seulement, comme l'entendaient Lafayette, B.
Constant, Manuel_, Chauvelin, de Corcelles, d'Arg-en-
son, et les civils, la lutte des libertés g-aranties par la
Charte contre les passions renaissantes de l'ancien
régime. Les généraux la portaient constamment sur
un autre teiTain, et ce qu'ils remettaient en présence,
c'était surtout deux armées et deux drapeaux.
Les occasions d'ailleurs s'offraient chaque jour.
Le 7 février 1821, la Chambre avait à examiner
une pétition d'anciens officiers qui avaient servi en
Espagne sous le roi Joseph et qui réclamaient le
payement d'an supplément de solde arriéré. La com-
mission appuyait le refus du ministre de la g-uerre et
proposait l'ordre du jour, sous le prétexte que le g"Ou-
vernemcnt n'avait pas à payer les dettes du roi
Joseph.
Foy (lércndit la pétition. Il allégua ([ii'cn réalité
c'était la France (pie les oHicieis avaient servie dans
L'INSURRECTION DE LA TRIBUNE t^3
les rangs de la g-arde espagnole. « Les Anglais, dit-
il, quand ils tiraient sur eux, ne regardaient pas s'ils
avaient la cocarde rouge ou la (/lorieuse cocarde tri-
colore... )) Et comme la droite protestait : « Oui,
Messieurs, la glorieuse cocarde tricolore! »
C'en était assez pour faire oublier la pétition et
déchaîner la tempête. La droite et la gauche échan-
geaient les invectives; la droite, avec MM. Dudon,
de Castelbajac, de Marcellus; la gauche, avec Cons-
tant, Manuel, le général Tarayre.
Quand le silence fut quelque peu rétabli, Foy rede-
manda la parole, et déclara n'avoir parlé de la co-
carde tricolore que « dans son rôle historique ». «La
cocarde blanche, dit-il, est désormais la cocarde du
devoir. » Et il ajoutait, a\ec un grand bonheur d'ex-
pression : « Mais s'il arrivait que des considérations de
haute politique et de haute sagesse, qui peuvent bien
ne pas échapper à l'auteur de la Charte, le détermi-
nassent un jour à revenir aux couleurs du temps
national, ce ne seraient pas les ombres de Philippe-
Auguste et de Henri IV qui s'indigneraient de voir
les fleurs de lis de Bouvines et d'Ivry sur le drapeau
d'Austerlifz. »
Le2i dumêmemois, la Chambre examinait une nou-
velle pétition, celle d'un capitaine de cavalerie à la
demi-solde, qui se plaignait d'avoir été mis ù la
réforme sans traitement, et reprochait au ministre de
64 LES COMPLOTS MILITAIRES
la g-uerre une interprétation almsive de l'ordonnance
du 20 mars 1818.
Le vieux g-énéral de Lavau.v appuyait la pétition.
« L'armée, disait-il, est livrée à l'arbitraire, les lois vio-
lées avec mépris. Les ministres oul)lient que, s'ils sont
responsables envers le roi, ils le sontég-alement envers
la nation et envers l'armée... »
Sur ces mots, tapag-e delà droite qui demande le
rappel à l'ordre. Manuel, Constant, Demarçay es-
sayent, au milieu du tumulte, d'expliquer les paroles
de l'orateur. Constant les ag-g-rave en soutenant» que
l'armée est sous un arbitraire fâcheux, dang-ereux
pour la monarchie ». M. de la Bourdonnaye bondit,
et accuse la g-auche de vouloir soulever les troupes.
Enfin le général d'Ambrug-eac, député de la Corrèze,
demande la clôture de pareils débats, en se portant
g-arant de la discipline et des sentiments de l'armée
envers la monarchie.
La ({uestiondes c/o/«//o/is iiiq:)ériales et des indem-
nités à accorder à ceux dont les dotations avaient
disparu remit plus directement aux prises la Restau-
ration et l'armée impériale (mai).
En dehors des revenus ordinaires de l'Etat, Napo-
léon avait constitué un domaine extraordinaire, com-
posé de biens réservés dans les pays conquis et sur
l(;(|uol il avait fondé un grand nombre de dotations,
en faveur soit de "énéraux, soit do fonctionnaires ci-
L'lNSURHi:CTION DR LA TRIDUNT 6j
vils. Ces dotations étant rég-ies par la loi des niajo-
rats, la nue propriété en appartenait toujours au do-
maine. Or, un des articles secrets (l'art. 5)dutraité de
ParisduSomai i8i4 stipulait Tabandou, sans indem-
nité, de toutes celles de ces dotations établies dans
des territoires auxquels la France renonçait.
Les titulaires, qui avaient pu s'attendreà les recou-
vrer lors de la paix g-énérale^ avaient multiplié les
réclamations. La loi de finances de 1818, en réunis-
sant au domaine les débrisde l'ancien domaine extra-
ordinaire, autorisa le g-ouvernernent à accorder pro-
visoirement des secours aux donataires les plus né-
cessiteux, suivant les ressources disponibles.
]Mais les plaintes n'avaient pas cessé, et depuis, la
clause secrète avait été divulg-uée. Le gouvernement
jugea donc convenable de régler la situation, et le
minisire des finances (^L de Villèle) présenta, en
faveur des donataires, un projet de loi qui souleva
les débats les plus passionnés.
La discussion s'ouvrit le 22 mai. La droite soute-
nait que, si l'on indemnisait les anciens soldats de
l'Empire, il fallait indemniser également les émigTés
et tous ceux qui avaient souffert de la Révolution.
Telle fut la thèse du général Donnadieu.
Mais d'autres royalistes en vinrent à contester le
principe même de la loi, et, dans le nombre, un des
plus fougueux, M. Clausel de Coussergues, député
66 LES COMPLOTS MILITAIRRS
de l'Aveyron : v Ces dotations, dit-il, étaient des fiefs
donnés par la victoire, la victoire les aôtés... Vassaux
de Bonaparte, n'avons-nous pas assez payé vos titres
par le sani^ de nos enfantsque vous meniez enchaînés
à vos armées, après avoir livré nos propriétés au pil-
lag-e de vos colonnes mobiles, après avoir fait subir
des tortures à des vieillards, à des femmes, à des en-
fants pour leur faire dénoncer les conscrits ? Etc.. »
Cettediatribeavaitdéjà indisposé lag-auche.Unautre
ultra, M. Duplessis de Grenedan, ancien mag-istrat,
ancien membre de ]aChaml)re introuvable, et célèbre
pour avoir demandé le rétablissement du g-ibet, profita
de l'occasion pour refaire un réquisitoire contre l'Em-
pire et contre ceux qui l'avaient servi.
<( Parcourez, dit-il, la liste qu'on vous a servie et
qu'on intitule : Etat des donataires qui ont droit à
l'indemnité fixée par la loi proposée aux cham-
bres. Qu'y trouvez-vous? Tous les g-énéraux de
Bonapai'te, tonte sa maison civile et militaire, ses
ministres, ses préfets, ses intendants, ses écuyers,
tonte sa cour... C'est Lavalette, condamné à mort
comme conspirateur, et évadé des prisons après son
jugement. Ce sont les deux frères Lallemand, dési-
g-nés dans l'ordonnance du 2^ juillet iHif), iiumédia-
teiiicnt après Ney et Labédoyère, comme auteurs et
fauteurs de la rébelliau des Cent- fours (i). C'est
(i) Voilà l'erreur de la Roslauration (juo je signalais plus
L'INSURRECTION DE LA TRIBUNE 07
Drouet, comte d'Erlon ; c'est Lefebvre-Desnouettes,
qu'il suffît de nommer, c'est Ameilh, Brayer, Gilly,
tous compris dans cette môme ordonnance. »
Des cris d'indig-nation et de colère éclataient sur les
bancs de la g-auche, pendant que l'orateur citait ces
noms qu'il semblait désigner à une proscription nou-
velle. 11 n'en continuait pas moins. Il alla jusqu'à
citer Mouton-Duvernet. — «. Mais il est mort! lui
cria-t-on. Il a été fusillé! Ne le savez-vous pas? In-
terrogiez l'exécuteur des hautes-œuvres. »
M. Duplessis de Grenedan allait toujours : « C'est
encore le lieutenant-général Clausel. Députés de Bor-
deaux, dites si c'est à tort que le roi avait banni celui"
ci ! (i) C'est encore le baron Debelle, désigné dans
l'ordonnance et mis en jugement. C'est le baron Dar-
ricau, commandant des fédérés dans les Cent-Jours ;
c'est le comte Delaborde, lieutenant-général; c'est
Exelmans, dont toute la France connaît les titres aux
bienfaits du roi ; c'est Maret, duc de Bassano ; c'est
Miollis, comte, lieutenant-général, dont les services à
Rome ne sont que trop connus. »
A ce nom, nouvelles clameurs de protestation par-
haut. On a vu à quoi se réduisait la tentative des Lallemand, en
mars i8i5, ch. i.
(:) Clausel avait empêché la duchesse d'Ani^oulème de sou-
lever IJordeaux, lors du retour de Napoléon, et l'avait forcée de
quitter la ville. Il n'avait pas été banni, il avait été condamné
à mort, par contumace,
68 LES COMPLOTS MILITAFRKS
ties de la g-auche. Le général Foy : « Vous parlez là
du plus honnête homme de France, d'un des meilleurs
officiers de l'armée. C'est une infamie I »
Sans s'émouvoir, l'orateur de la droite citait encore
les g'énérau.v Vandamme, Lamarque, Pire, et quand
il arrivait à quelques autres qui avaient fig-uré dans
le procès du duc d'Eng-hien, il s'écriait dans un
mouvement pathétique : « Dernier rejeton du héros
qui commandait à Frihourg- et à Rocroy, c'est au nom
de la valeur et des vertus g-uerrières qu'on vient de-
mander aujourd'hui des récompenses pour tes assas-
sins, Barois, Bazancourt et le comte Hullin, celui-
ci un des héros de la Bastille !... N'est-ce donc pas
assez d'avoir éparg-né aux créatures de Bonaparte le
paiement des frais de la guerre que la plupart d'entre
eux ont suscitée à la France, sans ajouter encore à
cette amnistie des récompenses absurdes? Le projet
de loi... n'est qu'une nouvelle concession des minis-
tres à la Révolution ou à leur penchant pour elle;
l'état qu'ils y ont joint est une insulte pour la Cham-
bre...»
L'extrême droite avait ap[)hui(]i, par moments, à
cette frénétique harangue. Mais toute la gauche était
soulevée de fureur {-aW niaij. Le lendemain. Manuel
et M. de Sainte-.Vidaire, député du Gard, y répondi-
rent.
L(î surlendemain (:',ô mai), Fo}' trouva l'occasion de
L'INSURRECTION DE LA TRIBUNE 69
veng-er l'armée des accusations lancées contre elle, et
de prononcer le plus éloquent de ses discours, un des
plus beaux qu'aient entendus nos Assemblées.
Un orateur de la droite, le marquis de Bouthilliers,
pour jeter ladéfaveursur les récompenses prodig-uées
par Napoléon à ses compagnons d'armes, avant dit
qu'il ne voyait nulle part trace de dotation accordée
aux vainqueurs de Rocroy et de Fontenoy, le g-énéral
Foy rappela, très justement, que le grand Condé avait
reçu pour ses victoires Chantilly et l'immense do-
maine du Clermontois, et que le maréchal de Saxe
avait reçu le château de Chambord, aux acclamations
de toute la France. Il ajouta :
« La différence entre les temps anciens et les temps
nouveaux est celle-ci : dans les temps anciens on s'oc-
cupait beaucoup moins des officiers inférieurs et des
soldats. On s'en est occupé davantage depuis la Ré-
volution. Et cependant, croyez-vous qu'on ait fait
beaucoup pour eux? Ces malheureux amputés, por-
tés sur la liste des donataires, surnagent au milieu de
leurs nombreux compag-nons tombés sur le champ de
bataille. Savez-vous que, dans nos dernières g-uerres,
la chance de mort contre nos soldats était de soixante
à un ?
(( Et nos officiers inférieurs, ils resplendissaient do
pureté et de s^loire ! Vaillants comme les plus vaillants,
g-énéreux, sol)res, endurcis à la fatig'ue parce qu'ils
70 LES COMPLOTS MILITAIRES
étaient fils de laboureurs, ils marchaient à pied, à la
tête des compag-nies, les premiers à la brèche, les
premiers sur le champ de bataille. L'administration
militaire ne pouvait que rarement, incomplètement,
satisfaire à leurs besoins ; mais doués d'un cœur trop
haut pour participer aux pillag-es que la nécessité
imposait souvent aux soldats, leur vie se consumait
en de cruelles souffrances, en d'éternelles privations.
Et qu'attendaient-ils au bout de tant de maux? La
mort sur une terre inconnue, la mort loin de leurs amis,
loin de leurs parents, sans avoir môme l'espérance
que leurs noms, du moins, pourraient retentir dans la
postérité.
« Si, de cette classe d'officiers, vous passez à ceux
que leurs talents avaient placés dans une sphère supé-
rieure, ils sont là, ces hommes I La puissance française
a passé, et tous ces _^énérau\ qui ont envahi des em-
pires, g-ouverné des royaumes ou des provinces, sont
rentrés dans la classe des simples citoyens. Où sont
donc leurs richesses, leurs champs fertiles, leurs
palais bâtis, comme on l'a })rélen(lu, avec les larmes
des nations? A peine en pourrait-on citer ving't (jui
aient conservé quelque chose des lari^esses du chef
du dernier gouvernement. Pour les autres, ils n'ont
pas un asile où reposer leur tête. »
V()i:i-à (Iroilc — « C'est faux ! »
« C'est vrai, je suis prêt à cit(M' les noms. Les trois
L'INSURRKGTION DE LA. TRIBUNE 71
quarts des donataires de la première classe n'ont pas
un pouce de propriété. Les détracteurs de notre gloire
ont beau faire. Qu'ils citent un pays où, après une
guerre aussi opiniâtre et aussi long-ue,... avec un
maître si indulgent par nature, si corrupteur par
calcul, il y ait eu tant de Décius et si peu de Verres!»
Le g-énéral Foy, réfutant ensuite ceux qui repro-
chaient à l'armée d'avoir, comme celle de César, servi
à l'oppression du pays, demanda si jamais il avait
existé une armée plus obéissante aux pouvoirs civils,
plus dévouée aux intérêts nationaux et à la patrie.
« Et savez-vous pourquoi? dit-il. C'est que cette
armée était citorjenne, et qu'elle ne se formait plus
comme autrefois du trop-plein des campag-nes et de
l'écume des villes. Elle était la fleur de la population,
le plus pur sang- de la France. Ces hommes, sortis de
dessous terre à l'appel de la patrie en dang-er, bravaient
toutes les fatigues, tous les périls. InaccessiJjles à
la cupidité comme à la crainte, c'était en [chantant
qu'ils allaient au combat, à la mort, à une mort trop
souvent certaine (i).
(i) A rapprocher du beau couplet de Bérangcr :
Qui nous rendra, dit cet honimc stoï'iue,
Aux bords du Rhin, .i JL-muiipo, à l'icurus,
Ces paysans, lils du lu Ri-puldiiiue,
Sur la frontière, à sa voix accourus'?
Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches aiarmcsj
Tous à la gloire allaient du nicmo pas...
(Le vieud: Sergent.)
72 LES COMPLOTS MILITAIRES
«On a parlé de la Terreur. Elle pesait sur l'armée
comme sur tous ceux qui étaient i^estés en France,
fidèles au sol de la patrie. Elle n'épargnait que ceux
qui étaient allés sur la rive droite du Rhin, au milieu
des rangs de l'étranger. »
M. de Lafajette, ei les députés de la gauche :
« Bravo t bravo I »
Voix de la droite. — « Le roi y était ! »
« Le roi était en France, répliqua le général Foy,
et vous avait officiellement sommés d'y rentrer.
N'avons-nous pas vu les Custine, les Biron, les Hou-
chard, traînés à l'échafaud? D'autres officiers, dans
un rang inférieur, ont eu le môme sort, ou bien ont
couru les plus grandsdangers. Moi-même, Messieurs,
et on peut bien parler de soi dans de pareilles cir-
constances, j'étais bien jeune alors, je fus axTaché de
l'avant-garde de l'armée du Nord, où je combattais
l'ennemi, pour être jeté dans les cachots de Joseph
Lcbon, à Cambrai. Sans le 9 thermidor, j'aurais péri
comme tant d'illustres victimes. Et savez-vous quel
était mon crime? C'était, alors comme aujourd'hui,
de ne pas savoir dire mollement ce que je sens avec
chaleur, ce que je pense avec énergie. Mon crime,
alors comme aujourd'hui, était de poursuivre avec
une indignation égale les jacobins de la guillotine et
h;s jacobins de la potence, w (Acclamations et applau-
dissements ù gauche.)
L'INSURRECTION DE LA TRIBUNE 73
Le général Foy s'efForra ensuite d'établir que ni le
coup d'Etat du i8 fructidor, ni celui du i8 brumaire
n'avaient été l'œuvre de l'armée ; que la concentration
des pouvoirs entre les mains d'un seul homme avait
été vue par elle avec plus de déplaisir que par le reste
delà nation (i) ; que l'oppression de la France sous
le régime impérial ne pouvait être imputée à cette
armée employée alors tout entière au dehors ; que,
d'ailleurs, à cette époque, partout le pouvoir militaire
était subordonné au pouvoir civil. « Cette discussion,
dit-il en terminant, ne sera pas sans intérêt pour la
France. Si son résultat n'était pas le triomphe de la
cause des donataires, elle servirait du moins à mon-
trer à la nation où sont ses ennemis, où sont les en-
nemis du roi et de la France. »
Cette conclusion fut accueillie par les protestations
violentes delà droite : « Vous tenez le langag-e d'un
factieux ! C'est un appel à la révolte, à la g-uerre
civile 1 »
La loi, mutilée par de nombreux amendements, fut
enfin votée par la Chambre. Elle fut ensuite votée
par les Pairs, le 22Juillet, malgré de nouvelles résis-
tances de la droite.
La discussion du budg-et de la g-uerre, quelque
(i) Je me permets, sur ce point, de renvoyer le lecteur à mon
irécédent ouvrage : Les Coinplols militaires sous le Consulat
ii l'Empire.
74 LES COMPLOTS MILITAIRES
temps après^ fournit le prétexte à de nouvelles atta-
ques^ et le g-énéral Foy y prononça un véritable ma-
nifeste contre les institutions militaires.
Il censura vivement la réforme qui venait de sub-
stituer les rég-iments aux légions, non pas pour cette
substitution même , mais pour les inj ustices qu'elle avait
entraînées; car, dans le choix des officiers, on n'avait
eu ég-ard ni à la durée ni à la nature des services, et
on en avait renvoyé de onze à douze cents sans motif.
(( Ces injustices, dit-il, ont fait une profonde impres-
sion dans l'armée. Aussi, vous y chercheriez en vain
cet attachement au drapeau et cet enthousiasme pour
la France et pour le Roi, qui, dans une armée fran-
çaise, sont les liens les plus saints de la discipline. On
est obligé de s'y cacliev pour parler de la gloire
nationale . La désertion à l'étrang-er, qui avait dis-
paru de nos armées depuis la Révolution, a recom-
mencé avec plus d'activité qu'autrefois. On ne trouve
plus d'étoffe pour faire des sous-officiers, parce que
les anciens soldats ne veulent plus se reng-ag-er. Les
officiers ont l'âme découragée. Mécontents du pré-
sent, incertains de l'avenir, fatigués d'être org-anisés
et désorganisés sans cesse, ils ne voient dans leur
métier qu'un moyen d'existence insuffisant et pré-
caire. Ils tremblent devant les dénonciations, les
provocations et les espions, eux qui ne tremblaient
jamais sous les baïonnettes de l'ennemi.
L'INSURRECTION DP: LA TRIBUNE 75
« Abordons franchement la question. On veut une
armée ou on n'en veut pas. Si le g-ouvernement veut
eu avoir une, qu'il croie à lui-même. . .; qu'il accorde
confiance aux soldats, et il les trouvera fidèles et dé-
voués. Mais si l'armée ne lui inspire que méfiance, si
elle doit être rétrécie dans son avenir, contrariée dans
ses développements,débarrassons le trésor d'une charg'e
inutile, et contentons-nous d'avoir une g-arde pour
le trône et des j^endarmes pour la tranquillité publi-
(]iie. );
Le président du Conseil, M. de Villèle, s'empressa
(le combattre l'efFet de ce discours, dans une courte
et vive improvisation. « On est allé jusqu'à prétendre,
ajouta-t-il, qiiil n'y avait plus d'attachement pour
le drapeau. Est-ce ainsi qu'un bon Français doit
parler de Tarmée française? Mais rassurez-vous,
Messieurs ; si ces faits étalent vrais, ils ne seraient
pas dénoncés à cette tribune. » La droite et le centre
applaudirent bruyamment.
Le lendemain, le ministre de la g'uerre (Lalour-
Maubourg-) apporta des chiffres d'où il résultait que
l'armée, en ce moment, comptait lôo.ooo hommes ;
quBj dans l'infanterie, il serait facile de doubler l'effec-
tif, Ae telle sorte qu'en peu de temps elle pourrait
s'élever à 25o.ooo, sans compter la g-arde. Il affirma
que la désertion avait diminue ; que l'esprit des trou-
pes était bon ; que partout elles se montraient fidèles,
76 LES COMPLOTS MILITAIRES
et témoig-naient une profonde indig-nation des senti-
ments qu'on leur prêtait. Il déclara quil n'avait pas
attenté à la situation des officiers, que la plupart avaient
conservé leurs emplois, et que les autres rentreraient
successivement dans l'activité. Il dit, en terminant:
« Ne craig-nez-vous pas qu'on n'interprète vos dis-
cours, qu'on ne finisse par soupçonner qiiils tendent
à ébranler la fidélité des troupes ? Un ministre du
roi, dont on accuse si hautement les actes, peut, à son
tour, accuser l'apparence des intentions. »
A ces attaques contre le drapeau, contre le budg-et
de la g'uerre, contre les nouvelles institutions mili-
taires, qu'on ajoute, en effet, les allusions sig-ni-
ficatives aux soulèvements militaires de Naples et du
Piémont, les élog-es bruyants prodigués aux chefs de
l'insurrection espag'nole, à l'héroïque Espagne,
comme disait Stanislas de Girardin (q janvier 1821) ;
les paroles comme celles de Lafayette : (( Contemplez
l'Espagne... Nous avons déjà vu, en 1789, les soldats
français s'identifier avec leurs concitoyens... Ici, ce
sont les troupes elles-mêmes qui, sans désordre, sans
chefs ambitieux, ont les premières demandé la Consti-
tution émanée de la volonté g-énérale du pays... »
On comprendra les insinuations du ministre de la
guerre. On comprendra les observations de M. de
Serre, rappelant certains discours de la gauche, et y
dénonçant une a piovocution manifeste à la révolte,
L'INSURRECTION DE LA TRIBUNE 77
provocation qui s'adressait bien moins à la nation qu'à
l'armée. » On comprendra surtout la protestation du
g-énéral d'Ambrug-eac s'écriant : « Il est temps, dans
l'intérêt de la patrie, de mettre un terme aux débats
scandaleux qui ag-itent la Chambre. L'armée oliéit et
ne délibère pas. L'armée est fidèle ; elle n'est pas
tentée d'imiter les criminels exemples qu'on vante
sans cesse à la tribune. »
Ces attaques, en effet, descendaient de la tribune
dans le pays, pénétraient dans les casernes avec les
commentaires malveillants des journaux, se répan-
daient dans les rég-iments où elles affaiblissaient l'au-
torité des chefs, entretenaient l'hostilité des officiers
subalternes, et sollicitaient la désaffection des sol-
dats.
Voilà comment on peut dire, avec quelque raison,
que les complots militaires tentés contre la Restau-
ration ont commencé par l'insurrection de la tri-
bune.
CHAPITRE III
Les premiers complots. — Le complot du
bord de l'eau (1818).
Les Bourbons, qui se voyaient entourés d'hostilité,
cherchèrent d'abord leur protection dans les baïon-
nettes étrang-ères et la demandèrent ensuite à la
police. A aucune autre époque de notre histoire, le
rôle de la police ne fut plus actif ni plus odieux.
Aussi bien, sous la Restauration, il y avait une
autre poli'ce que la police administrative et politique,
qui avait été confiée successivement depuis i8i5 à
MM. Decazes, Ang-lès , Mounier, et qui, de 1821 à
1828, fut entre les mains du directeur-général Fran-
chet, dont le préfet de police Delaveau, ancien con-
seiller à la cour d'appel de Paris, était l'étroit et fana-
tique auxiliaire. Il y avait la police particulière du
roi ; celle de Monsieur, dont le pavillon INIarsan abri-
tait l'influence occulte et néfaste; il y avait enfin la
police du Dauphin.
Celle-ci était toute militaire. D'après Peuchet,
bien rensei'^né, « elle étendait son réseau sur l'armée
LES PREMIERS COMPLOTS 79
entière. Dans chaque régiment, il y avait trois
L'spions en titre : un dans le corps des capitaines;
un dans celui des lieutenants; l'autre surveillait les
sous-officiers et les soldats. Des aides-de-camp, des
généraux, un maréchal de France en faisaient par-
tie(i). »
Le gouvernement avait d'ailleurs trouvé un moyen
(le multiplier la surveillance et d'org-aniser la déla-
tion, surtout dans l'armée. C'était de transformer en
autant de mouchards les membres de la Lég-ion
d'honneur. On oblig-ea les ]ég'ionnaires,par une nou-
velle formule de serment, à dénoncer tout propos sédi-
tieux ou qui leur paraîtrait dirig-é centime la tranquil-
lité publique et les lois de l'Etat. Clarke avait eu
cette ingénieuse idée, et Macdonald n'avait pas
craint de s'y associer par une circulaire du mois
d'août 181G.
Ce qui caractérise la police de la Restauration,
c'est qu'elle ne se borna pas à surveiller tous ceux,
civils et militaires, qui pouvaient exciter ou justifier
les défiances du gouvernement; elle s'étudia à les
compromettre dans des intrigues coupables. Elle ne
chercha pas seulement à prévenir les complots, elle
travailla surtout à les provoquer. En dehors des nom-
breux dossiers que conservent nos Archives nationa-
(i) Pcuchet, Mémoires tirés f/e.ç Arcliives de la police, 6 vol.
in-8", i838, t. v.
80 LES COMPLOTS MILITAIRES
les (je ne sais trop pourquoi) et où s'entassent les
vilenies, il y a peu de lecture plus répug-nante que
celle de quelques imprimés que des policiers nous ont
laissés sur cette administration, après s'être docilement
plies à toutes ses exigences. On est écœuré de la
malpropreté où tombent et se complaisent des prati-
ques politiques qui résistent à toutes les révolutions,
et qui n'ont pas aussi complètement disparu qu'on
pourrait le croire. Car les gouvernements changent,
mais la bassesse humaine est éternelle (i).
Aussi trouve-t-on la main de la police dans la plu-
part des complots de ce temps.
Sans parler des coquetiers séditieux (parce qu'ils
affectaient la fig-ure de Napoléon) qui avaient été
lancés dans le commerce par un agent inventif, de
fi) Le Livre noir de MM. Delavean et Franchct ou Répertoire
alphabétique de la police polilif/ue sous le ministère déplorable.
Oiivrap^e imprimé d'après les registres de l'administration. Paris,
4 vol. in-8", 1829.
On y trouve, en effet, la liste alpliabétique des principairx
T)ersonnai;es soumis à la surveillance, etparticulièrcment des an-
ciens oriiciers, par exemple: Alix, Hcrton, les colonels liourbalci
elHraud; Clauzel, Denizel, Fabvier, le banquier Hainçucriot,
noté pour ses relalions bonapartistes, La Fayette, Lal'file, le
capitaine Maillet, Manuel, Marbot (Adolphe), ex-chef d'esca-
drons, frère de l'auteur des iW(;//iOi'/'e.v, y;'énéral Merlin, capitaine
Persat, f^énéral Piat, Poisson, ex-clief d'escadrons, duc de
Rovigo, colonel Seruzier, etc.
Ces renseignements concordent avec ceux qu'on trouve dans
Froment, Ld Police dévoilée depuis la Restauration, a" éd.,
.'5 vol. in-8", i8.H(). (Froment avaitcté chef de brigade, attaclié au
cabinei du jjréfet Dclaveau.)
LES l'RF.MlF.RS COMPLOTS 81
telle sorte qu'on ne pouvait mander des œufs à la
mouillette sans être suspect ; sans parler des bretelles
non moinf^ séditieuses ,iparcei[a elles étaient tricolores ;
combien de projets mystérieux, combien de machina-
tions subversives de l'autel, du trône, de la société,
sont sorties du cerveau de policiers zélés, besogneux,
ou simplement abjects! Telles furent les affaires du
iXain tricolore, du Lion donnant, des Patriotes,
etc. Telle, celle des Amis de laPatrieou.de l'Epingle
noire, à cause de l'éping-le en émail, à tête noire, que
portaient les affiliés.
Pasquieren parle dans ses Mémoires (t.iv, ch.5).
Suivant lui. l'association était certainement Ijonapar-
tiste, recrutée parmi les officiers licenciés de l'armée
de la Loire. Ils étaient fatigués des tracasseries que
leur suscitait le g-énéral Despinols, alors commandant
de la i""" division militaire (Paris).
« On assurait, écrit Pasquier, qu'elle avait des
ramifications jusqu'en Belgique ; qu'elle comptait
parmi ses affiliés presque tous les réfug-iés français..
La police fit arrêter quelques membres. Ils furent mis
entre les mains du procureur du roi, M. Jacquinot.
excellent ma^istrat. Lorsqu'il eut examiné raffaire,
11 demeura convaincu que c'était moins une cons-
piration qu'une intrig-ue, dans laquelle étaient entrés,
pour se faire valoir, quelques-uns des misérables
agents de police qui, dès l'arrivée de Monsieur en
82 LES COMPLOTS MILITAIRES
France, s'étaient attachés au service du château... »
Ce que Pasquier n'ajoute pas, c'est que, tout
inoffensive qu'elle ait paru à Jacquinot, VEpingle
noire donna naissance à un procès terminé par une
condamnation capitale.
On arrêta, en effet, dans le courant de 181G, deux
anciens adjudants du g-éniCiMonier et Thomas. Monier
(Charles), qui avait accompag-né Napoléon à l'île
d'Elbe, était accusé de complot en g-énéral et, en par-
ticulier, d'avoir voulu s'emparer du fort de Vin-
cennes. Tous les deux comparui^ent devant la cour
d'assises de la Seine, le ig et le 20 septembre. Mal-
gré l'absence de preuves sérieuses, Monier fut con-
damné à mort. On lui avait demandé vainement des
révélations qu'il lui était impossible de faire puis-
qu'il ne savait rien. Thomas fut acquitté (i).
Le 22 octobre suivant, l'échafaud était dressé sur
la place de Grève et Monier allait y être conduit, lors-
qu'il lui vint l'idée in extremis de dénoncer un capi-
taine à la demi-solde, du nom de Contremoulin. Cet
expédient le sauva. L'échafaud fut démoli, et la foule
qui attendait se dispersa.
Contremoulin fut arrêté. Après une long-ue déten-
tion, on lui adjoij^nit comme conqîlices, Dufresne,
e.\-chef de bataillon, Duclos, ancien officier-payeur
(i) Moniteur.
LES PREMIERS COMPLOTS 83
au 27e chasseurs à cheval, Landremont, chef d'esca-
dron en retraite, et Brice (Antoine), ancien capitaine
au i^' rég-iment des chasseurs à cheval de la g-arde.
Nous avons déjà vu Brice dans l'affaire Lallemand,
en i8i5 ; nous le re verrons dans celle de Belfort, en
1820. Tous furent traduits devant la cour d'assises, le
29 septembre, mais acquittés, après une brillante
plaidoirie de l'avocat Merilhou.
Tous les procès n'avaient pas cette heureuse issue.
On ne peut que rappeler, en passant, le complot dit
des Patriotes de 18 16, dont les trois membres prin-
cipaux étaient un maître d'écriture, un cordonnier et
un ciseleur, Garbonneau, Pleig-nier et Tolleron, mais
dans lequel étaient entrés d'autres affiliés de plus
liante condition, tels qu'un ancien magistrat, Gon-
neau, membre de la Chambre des députés des Cent-
Jours, un ancien chef de bataillon attaché à la place
de Paris, Descubes de Lascaux, un lieutenant des
douanes, desofficiers àlademi-solde, naturellement, un
imprimeur, des étudiants, etc. Garbonneau, Pleig-nier
et Tolleron furent condamnés à la peine des parri-
cides, c'est-à-dire qu'ils furent conduits à l'échafaud
pieds nus, couverts d'un voile noir, et qu'ils eurent
le poing- coupé, avant de subir la peine capitale, le
27 juillet 181G (i).
(I) Voir Procès des patriotes. Paris, iSiO, in-8", et deux vo-
lumes in-8", parus sous le iiiênie litre, chez 'l'iger, sans nom
84 LES COMPLOTS MILITAIRES
Qu'avaient-ils donc commis de si épouvantable? Ils
avaient distribué, presque publiquement, des milliers
de cartes, frappées d'un cachet gravé par Tolleron,
et dont un triang-le maçonnique était le principal or-
nement, avec ces trois n^ota: union, /lonneur, patrie.
Ils avaient, en outre, répandu une proclamation qui
débutait ainsi : « Français ! nous sommes arrivés au
terme du malheur; amis du peuple. dont nous faisons
partie, nous avons lu dans lame de nos frères. Nous
nous sommes empressés de prendre les mesures les
plus sages et les plus certaines pour la chute entière
des Bourbons. Que les patriotes de l'intérieur se
rassurent ; nous veillons au salut de tous. » Mais le
reste était un tissu des banalités les plus niaisement
déclamatoires. Enfin, ce qui paraissait plus grave,
on leur attribuait un vague projet de destruction du
palais des Tuileries, où habitait la famille royale.
Ce complot était l'œuvre d'un vulgaire policier,
nommé Schelteln, qui demeura introuva])le pendant
les débats. Ces conspirateurs de 181G n'étaient que
des Imbéciles. C'étaient des anarchistes, dit sévère-
ment Pasquier. On l'était alors à peu de frais.
La police fut étrangère à la conspiration Didier,
de Grenoble, dont la répression a laissé une tache
sanglante sur la mémoire du général Donnadieu,
d'auteur et sans date. Cf. Liibis, t. iv ; Vaulabelle, iv, cli. 3, et
le Moniteur pour les dL-b.-ïts.
LES PUEMIEUS COMPLOTS 80
commandant de la division militaire, et du baron De-
cazes, alors ministre de la police (i).
Il y était entré beaucoup d'anciens soldats et officiers
en retraite ou à demi-solde, très nombreux dans cette
patriotique province de Dauphiné.dont les sentiments
s'étaient fait jour avec tant d'éclat lors du retour de
l'île d'Elbe. Mais Paul Didier, ancien avocat, ancien
directeur de l'école de droit de Grenoble, esprit ar-
dent et inquiet, tour à tour bonapartiste et royaliste,
et mécontent des Bourbons, tout en parlant de Na-
poléon II et en annonçant l'arrivée prochaine de
Marie-Louise, travaillait pour le duc d'Orléans. Il
donnait d'ailleurs à son entreprise des proportions
qu'elle n'avait pas.
Il avait projeté de s'emparer de Grenoble en jetant
sur la ville des bandes de paysans, descendues à la
fois de la vallée du Drac, du massif de la Grande-
Chartreuse, de la vallée du Graisivaudan, et dont
(i) Elle est retracée avec un intérêt dramatique par Vaula-
belle(iv, ch. 2), qui a puisé à deux sources principales : Paul
Didier et la Conspiration de 1816, par Ducoin, Paris, 1844,
et Histoire de la conspiration de Grenoble, par Joseph Rey,
Grenoble, 1847.
Mais il a paru plus tard, à Grenoble, un opuscule curieux et
très rare, qui complète les précédents .S. de Planta (i770-i83i)\
par Albert du Boys, ancien magistrat. 1873, in-8". Sébastien de
Planta, que nous allons voir à l'œuvre, était grand -prévôt de
l'Isère, c'est-à-dire qu'il faisait les fonctions de juge d'instruc-
tion et de ministère public à la cour prévùtale.
Sur cet épisode, on peut consulter encore Rochas, Bioijraphie
du LkïUfjhiné. Didier était né à Upie (Drôme), en 1768.
86 LES COMPLOTS MILITAIRES
l'action était combinée avec un mouvement de l'inté-
rieur. Dans la ville, en effet, on comptait plus de 4oo
affiliés, et on faisait espérer la défection de la légion
de l'Isère, dont les cadres étaient réduits à 4 ou ooo
hommes, et dont plusieurs sous-officiers étaient ga-
g-nés. Drouet d'Erlon, alors réfugié en Suisse et dé-
voué, comme on le savait par le complot du Nord
fi8i5\ à la famille d'Orléans, était prêt à passer la
frontière et à prendre le commandement militaire de
l'insurrection, dès qu'elle serait maîtresse de Greno-
ble.
Le mouvement était convenu pour la nuit du 4 au
5 mai. Mais il fut éventé. Déjà Donnadieu avaitobtenu
du ministère de la guerre de renforcer la garnison.
Dans la soirée du 4, plusieurs des conjurés de la ville
furent arrêtés, et parmi eux l'énergique lieutenant
Arribert qui s'était chargé précisément de surprendre
et de garder Donnadieu, Les autres purent s'enfuir,
quelques heures avant le moment fixépourl'attaque.
Les bandes formées dans la montagne, principale-
ment au Bourg-d'Oisans et à La Mure, n'en descen-
dirent pas moins sur (irenoble pendant la nuit, et se
présentèrent aux portes de la ville, sous la conduite
de Didier. Au lieu de leurs amis, elles y trouvèrent
les troupes. Après une courte fusillade, elles se dis-
persèrent.
Cette tenlative n'avait coûté de sang qu'aux insur-
LES PREMIERS COMPLOTS 87
g-és dont six restaient sur le terrain. Donnadieu et le
colonel Vautré la transformèrent dans leurs rapports
en un soulèvement formidable dont ils n'avaient
triomphé qu'au prix d'un combat acharné. Le g"éné-
ral, avec son exubérance habituelle, écrivait au minis-
tre de la guerre (Clarke) que« les cadavres couvraient
tous les chemins à une lieue autour de Grenoble ».
Suivant lui, la conspiration avait des ramifications
à Lyon, dans les départements du centre et jusque
dans Paris. II n'était pas loin de croire qu'il venait
de sauver la monarchie, et il se flattait déjà, avec son
fidèle Vautré, de la reconnaissance de Louis XVIII.
Ces dépêches causèrent une vive inquiétude au
ministère, qui répondit, par le télég-raphe, en met-
tant le département de l'Isère « en état de siège >>,
et en donnant aux autorités militaires et civiles un
pouvoir « discrétionnaire ».
Donnadieu et le préfet de Montlivault, ancien fonc-
tionnaire de l'Empire, firent un effroyable abus de
l'arbitraire dont on les armait. Non contents de 120
arrestations auxquelles on venait de procéder, ils pu-
blièrent des arrêtés où il n'était question que de peine
capitale.
La cour prévôtale de l'Isère n'était constituée que
depuis le 3o mars, et n'avait pas encore siégé. Elle
commença par condamner à mort deux des prison-
niers, Drevet et Buisson, qui furent exécutés le 8, à
88 LES COMPLOTS MILITAIRES
quatre heures du soir, sur la place Grenette. Mais elle
avait pour prévôt Planta, un enfant du pays, dont
l'existence avait été des plus singulières. Planta, qui
se faisait appeler Falquet de Planta, était parti comme
volontaire en 1792. Il avait servi, et non sans dis-
tinction^ dans les armées de la République et del'Em-
pire. Avec cela, il se piquait de philosophie et il était
lié avec Maine de Biran. D'officier, il était devenu
inspecteur d'académie à Grenoble, en 1810, et d'uni-
versitaire prévôt de justice en 181 6. Tour à tour
républicain, bonapartiste, royaliste, avec une désin-
volture où la politique avait plus de part que la phi-
losophie, il pouvait être g"êné, et surtout gênant, pour
ses opinions successives.
On s'en aperçut dès le premier jour des débats,
quand un des accusés, le vieux David, aubergiste à
Eybens, interpellant le prévôt, lui cria : « N'êtes
vous donc pas ce Planta qui est venu si souvent
chanter la Marseillaise devant ma porte, au pied de
l'arbre de la Liberté, et exciter les jeunes gens du
village à courir à la défense de la République et de
l'Empereur? N'est-ce pas vous qui êtes cause du dé-
part de mes enfants? Aucun d'eux n'est revenu. Je
pourrais vous accuser de leur mort ; cependant, je
ne me plains pas ; car je n'ai pas changé, ajouta-t-il
en frappant sa poitrine; je n'ai pas retourné mon
Italiit, moi ! »
LES PREMIERS COMPLOTS 89
Aussi, à la cour prévôtale on substitua un conseil
(le g-uerre présidé par Vautré. Ce conseil condamna
à mort ving-t et un accusés, dont quatorze furent fu-
sillés, le lendemain (lo mai), au bord de l'Isère, sur
lesplanade de la porte de France. Effrayé lui-même de
ses rig-ueurs, le ministère aurait voulu les modérer.
Le duc de Richelieu, président du Conseil, et Laîné,
ministre de l'intérieur, poussaient à la clémence.
M. Decazes, attaqué par les ultras dans la faveur que
lui témoignait Louis XVIII, voulut leur donner des
gages. Il sacrifia son honneur à son intérêt, et envova
des ordres impitoyables.
Sept autres accusés, dont l'exécution avait été ajour-
née, furent fusillés le i5, et parmi eux un garçon de
seize ans, le jeune Maurice Miard, de La Mure, sur
lequel il fallut tirer trois fois pour l'achever. Le iG,
David, ce vieillard énergique, dont les enfants n'é-
taient pas revenus, et que la cour prévôtale n'avait
( ondamné qu'en sollicitant pour lui la clémence
royale, fut envoyé à l'échafaud. 11 mourut avec le
môme courag"e que ceux qui l'y avaient précédé, en
criant comme eux, d'une voix retentissante : Vive la
France ! Vive l'Empereur !
Didier, qui s'était enfui dans la montagne el qui
avait gag"né la Savoie, y fut découvert et livré par
les autorités sardes. Il comparut devant la cour pré-
""^tale avec beaucoup de dignité et de fermeté. Il re-
90 LES COMPLOTS MILITAIRES
fusa jusqu'au bout de s'expliquer sur ses moyens
d'action, tout en prétendant que le mouvement au-
rait eu la plus g-rande étendue, qu'il aurait g"ag"né
Lyon, et entraîné la chute des Bourbons. Il fut exé-
cuté à Grenoble, le lO juin. Il était la ving-t-cin-
quième victime de cette sinistre aventure dont le re-
tentissement fut énorme sous la Restauration (i).
(( Il faut reconnaître, dit Pasquier, qu'il y a des
moments où la manie de conspirer devient pour cer-
tains hommes une sorte de maladie qui, presque tou-
jours, malgré les catastrophes, est contagieuse. La
conspiration Didier a non seulement enfanté celle qui
éclata à Lyon, en 1817, mais elle a encore été le pre-
mier g'erme de tout ce qui a été tenté dans ce g-enre
pendant les années subséquentes. » {Mémoires, iv,
pag-e 116.)
Si cette maladie, pour parler comme Pasquier,
qui était alors ministre de la justice, fut contagieuse
pendant quelques années, c'est que la police mit une
(1) La famille de Didier ne fut pas oubli(''e par Louis-Pliilippc.
Son fils aîné, Louis Didier, devint, après i8.'5o, jiréfel de la
Somme, conseiller d'Etat, secrétaire-général du ministère de
'inlérieur. Mais ses compatriotes ne lui ont pas pardonné l'é-
quivoiiue pour laquelle il avait compromis et perdu tant de
braves jjens. Il y a quelques années, à Grenoble, lorsque je
lisais les détails de cette histoire, sans me douter que je la raj)-
pellerais un jour, j'allai visiter au cimetière la tombe de Didier.
Elle était livrée au plus complet abandon.
Au cimetière Montparnasse, à l'aris, la tombe des sergents
de la Rochelle est entourée d'un culte touchant, et elle est tou-
jours lleuric. Il y a un enseignement (l;ins ce conirasie.
LES PREMIERS COMPLOTS 91
déplorable sollicitude à l'entretenir et à la propag-er.
Sa main n'apparaît pas dans les événements de Gre-
noble en 1816, mais c'est elle qu'on retrouve dans les
affaires de Bordeaux et de Lyon, en 1817.
Le 6 mai 1817, la cour d'assises de la Gironde se
réunit en session extraordinaire pour connaître d'un
complot ayant pour but de détruire le g-ouvernement
légitime, de chang-er l'ordre de succession au trône
et d'exciter les citoyens à s'armer les uns contre les
autres .
L'acte d'accusation du procureur g-énéral déclarait
qu'il résultait des pièces et de l'instruction « que
ces hommes, qui entrevoyaient dans le trouble et le
déchirement de leur patrie un moyen d'échapper à la
détresse ou à l'obscurité, avaient conçu l'affreux pro-
jet de replacer la France sous un joug" odieux.
Sur la foi d'un aventurier, sans autre g-uide qu'une
imprévoyance aveug-le, sans autre lien de rapproche -
ment que leur haine commune contre le souverain
lég-itime, ils n'ont pas balancé de s'en^-ag-er dans ce
complot criminel.
C'est à Bordeaux qu'était placé le foyer de la con-
spiration ; c'est dans cette ville que devaient éclater
les premiers mouvements. Le plan des conspirateurs
était de réunir par une association secrète les mécon-
tents, les ennemis du g-ouvernement, les partisans
de Buonaparte ; de former en diverses autres parties
92 LES COMPLOTS MILITAIRES
du royaume des sociétés animées des mêmes senti-
ments^ dont les opérations se combineraient avec
celles des conjurés de Bordeaux.
«On devait org-aniser une armée prête à ag-ir dans
l'intérieur, recomposer les autorités civiles et mili-
taires d'hommes dévoués au parti, et rétablir le pou-
voir suprême dans les mains de l'usurpateur ou de
son fils. » {Moniteur, mai 1817.)
Ce complot était tout bonnement l'ouvrage d'un
policier nommé Randon, qui s'était proposé de faire
renaître à Bordeaux l'aflaire des Patriotes de Paris,
mais qui se laissa prendi-e à son propre pièg-e, et
périt avec ses victimes. Juste retour des choses d'ici-
bas.
Randon avait servi dans la police de Fouché, avant
de passer dans celle de M. Decazes. Il avait accom-
pag-né Napoléon à l'île d'Elbe ; puis il avait vécu d'un
emploi dans les douanes, trop modeste sans doute
pour son ambition, car il le quitta, en août 181G,
pour se livrer à ses combinaisons politiques dans le
sud-ouest, et principalement dans la Gironde.
Il se donnait pour un ancien mameluk, du nom
d'Ali-Bey, prenait le titre de lieutenant de l'empe-
reur, de g-ouverneur en chef de l'org-anisation g'éné-
rale, et devant dépareilles inventions on ne sait ce qui
étonne le plus, de l'aplomb de ces intrig-ants ou de
l'aveug'lement de leurs dupes. Il travaillait A org-ani-
LES 1>REMIERS COMPLOTS «3
ser une armée, formait des cadres de régiments,
fabriquait des cartes correspondant à ces cadres, les
distribuait, et surtout les faisait distribuer.
Le timbre de ces cartes portait les lettres V. N.
[vive Napoléon). On lisait aux quatre ang-les des
caractères qui signifiaient le gouvernement général,
corps impérial, partisans. 11 entretenait des cor-
respondances avec les autres associations du royaume
qui devaient agir de concert avec celle de Bordeaux;
bref, il était la cheville ouvrière du complot.
Pendant qu'il préparait ainsi, sous l'œil bienveil-
lant des autorités locales, un fictif 20 mars, Randon
devait adresser ses rapports à un commissaire cen-
tral de police établi à la Rochelle. Tout à coup
ses rapports cessèrent. S'était-il laissé aller au
remords^, ou plutôt au plaisir de conspirer pour son
compte ? L'autorité, inquiète, décida son arrestation
et celle des adhérents qu'il avait réussi à recruter.
C'est ainsi que furent renvoyés devant la cour
d'assises de la Gironde 28 accusés, dont les prin-
cipaux étaient, avec Randon (Laurent-Frédéric-
Ermel), 24 ans, né dans la Seine-Inférieure, ancien
lieutenant des douanes ; Maury, tisserand, domicilié
à Béziers, et agent de Randon dans cette région ;
Theron, officier en non-activité, qui s'était occupé
de distribuer des cartes ; Bedrine, capitaine d'état-
major en inactivité, qui travaillait à l'organisation
94 LES COMPLOTS MILITAIRES
d'uu régiment Je cavalerie légère, dont il avait
accepté le commandement ; Brunet, officier à la
demi-solde, charg-é de former un régiment à Lan-
gon ; Tardy, sous-lieutenant en retraite, charg-é
également de lever un régiment ; Cassairjne fils,
praticien à Sainte-Foy, chargé de réunir les confé-
dérés du pays et de former les cadres de trois régi-
ments; Lhote, ancien sapeur du génie, distributeur
de cartes ; etc.
Les débats se prolongèrent pendant quinze jours
sans grand intérêt. Les plaidoiries terminées, le pré-
sident dit dans son résumé :
« Après les tempêtes politiques, qui pendant un
quart de siècle ont désolé la France et déchaîné toutes
les passions, on doit s'affliger sans doute mais non
s'étonner de ce qu'il existe encore des hommes à qui
une longue habitude de troubles et de licence a fait
considérer comme un fléau le régne de l'ordre et de
la paix; à qui l'obligation honteuse de rentrer dans
la classe d'où le hasard les fit sortir fait déplorer
comme une injustice la réduction des emplois que le
projet insensé d'envahir le monde avait pu seul faire
créer. Etc. »
Le 23, la cour rendit son jugement. En vertu des
articles 87, 88, 89, 92 du Gode pénal, il condamnait
six des accusés, Randon, Maury, Lhote, Bedrinc,
1 héron et Ca.s.saigne, à lu peine de mort; l\aadou
LES PREMIERS COMPLOTS 95
réclama alors le bénéfice de l'article io8 du même
Code qui accordait l'impunité au révélateur. La cour
lui en refusa l'application.
Les condamnés se pourvurent en cassation. Le
pourvoi fut rejeté le 19 juin. Toutefois, la peine de
mort prononcée contre Maury, Lhote et Theron fut
commuée en ving-t ans de travaux forcés. Les autres
furent exécutés à Bordeaux, le 6 juillet, au g-rand dé-
sespoir de Randon, qui ne cessa de protester jusque
sur l'échafaud, en invoquant son titre de policier et
ses répug'nants services.
Les événements de Lyon ont fait plus de bruit.
Le commandant militaire de Lvon (19^ division)
était alors le lieutenant-g-énéral Canuel^ un des plus
tristes personnag-es de ce temps, avec le g-énéral Don-
nadieu, et plus méprisable que Donnadieu. Après
tout, celui-ci était un brave soldat qui avait payé de
sa personne sur les champs de bataille de la Répu-
blique et de l'Empire, aux armées du Nord, d'Alle-
magne et d'Espag-ne. Dans l'affaire Didier, il s'était
retranché derrière les ordres de M. Decazes. Mais
Canuel n'avait fait la g-uerreque deux fois et en Vendée,
en 1793 et en i8i5. En 1793, sous les ordres du gé-
néral Rossig-nol, il y servait la République, en la dés-
honorant par ses cruautés. En i8i5, associé à Henri
de La Rochejaquelein, il y servait les Bourbons peu
honorés d'un pareil appui. Il avait alors pour adver-
96 LES C0.MPL(3TS MILITAIRES
saire le g-énéral Lamarque, qui l'avait battu, et qui
avait achevé de l'accabler sous le ridicule (i).
Canuel, de soldat médiocre, était devenu g-énéral.
Fils d'un marchand de bois, il voulut devenir baron.
Pour cela, que lui fallait-il? Une occasion de témoi-
g-ner son zèle au roi. Et quelle meilleure occasion
qu'une conspiration, comme celle qui venait de faire
valoir Donnadieu, et de lui mériter le g-rand cordon
de Saint-Louis ? En conséquence, Canuel fit venir à
Lyon et dans les environs des officiers sans traite-
ment ou à la demi-solde, des sous-officiers de la ligne
et de la g-endarmerie qui, org-anisés en police mili-
taire, multiplièrent autour d'eux les sugg-estions per-
fides et les provocations savantes. Ce fut en vain.
Pendant plusieurs mois, dans le courant de 1816, on
attendit un complot qui ne vint pas. Car ces menées,
qui échappaient au préfet du Rhône, M. de Chabrol,
étaient déjouées par M. de Sainneville, commissaire
g-énéral de la police à Lyon.
Canuel, cependant, s'obstina et réussit l'année sui-
vante. Un nommé Brunet, ag-ent de la police militaire,
plusieurs fois arrêté par M. de Sainneville, et tou-
jours relâché sur les réclamations de l'état-major de
(!) Canuel avait conlcsté le succès de Lamarque, et celui-ci
lui avait ré[)ondu avec le talent d'écrivain qu'il joignait à scR
(jualitcs militaires. Voir Mcinaires, t. m. Lettre uii (jènèral
Cunuel. Le morceau est exquis.
LES PREMIERS COMPLOTS 97
la place, Je concert avec un capitaine Ledoux, de la
lég-ion de l'Yonne, en g-arnlson à Lyon, parvint à
grouper un assez grand nombre d'officiers à la demi-
solde.
Ledoux répondait de ses soldats et se charg-eait de
la ville. Un capitaine de drag-ons à la demi-solde,
Oudin, devait marcher à la tête de plusieurs com-
munes du sud-ouest de la banlieue, et un ancien
chef de corps franc pendant les Cent-Jours, Garlon,
jiromettait d'insurg-er plusieurs autres communes du
nord-ouest. Le mouvement fut fixé au 8 juin 1817.
La cocarde tricolore était le sig-ne de ralliement. On
proclamerait Napoléon II.
Le 8, au matin, les conjurés de Lyon se réunirent.
iMais Ledoux ne parut pas. Pourquoi? Il était allé,
disait-on, aux environs. Il revint le soir, et se dirig-ea
vers la maison de Canuel. On le suivit. Plus de doutes.
Quand il sortit, on lui tira un coup de pistolet qui
retendit mort sur le pavé. Assurés d'être trahis, les
conjurés de la ville ne boug-èrent pas. Mais les com-
munes s'étaient levées, dans la soirée du 8, au son
du tocsin. Elles marchaient sur Lyon, quand elles
furent dispersées par la g-endarmerie, sans effusion
de sang, sans qu'un seul coup de fusil eût été tiré.
Ce simulacre d'insurrection fut annoncé au g-ouver-
nement par les autorités comme un soulèvement for-
midable. Aussitôt commencèrent des arrestations eu
6
98 LES COMPLOTS MILITAIRES
masse et les prisons reg-orgèrent. La cour prcvôtale
de Lyon, obéissant aux passions qui avaient entraîné
la cour prévôtale de Grenoble, dans l'affaire Didier^
multiplia les condamnations. Sur i55 personnes
arrêtées, iio furent condamnées, et 28 à la peine de
mort. Il y eut 12 exécutions, dont celle du capitaine
Oudin, à Saint-Genis-Laval, et celle d'un g-arçon de
seize ans, devant la maison de sa mère. La g-uillotine
se transpoj-tait de commune en commune. Car, au
lieu d'envelopper tous les accusés dans la même
procédure, la cour avait partagé la banlieue de Lyon
en douze catég"ories qu'elle jugeait successivement (i).
Il s'éleva de telles plaintes contre ces crimes de la
justice; Camille Jordan, député du Rhône, les dé-
nonça à la tribune avec une telle indignation, que le
g-ouvernement finit par s'émouvoir. Le maréchal
Marmont, duc de Raguse, fut envoj^é à Lyon avec
des pouvoirs extraordinaires, pour conduire une en-
quête. Il fut d'abord entouré de g"ens qui travaillèrent
(i) Les cours préuùlales avaient été instituées par ordonnance
du rîo décembre iSu) et subsistèrent jusqu'en 1818.
11 y en avait une par département. Elle était composée d'un
président, d'un prêoùt militaire, ayant le plus souvent le j^rade de
colonel, et de cintj juives civils, sans l'assistance du jury. Les
juf^emenls étaient rendus sur l'heure, les arrêts sans appel, et
exécutoires dans les vingt-(iuatre heures. Tel individu, jugé le
matin, était exécuté dans l'après-midi. On vit ([uchpicfois les
juj.;es aider le bourreau à dresser l'échafaud, pour alh'r plus \ ite.
A iMonl|)ellier, le -v. juillet iS iCi, cin(| individus, condamnés dans
l'aprcs-midi, lurent guillotinés le soir même, (lu.c Jhinibcauu-.
I
LES PREMIERS COMPLOTS 99
à lui cacher la vérité. Mais son chef d'état-major, le
colonel Fabvier, aidé de l'honnête Sainneville, se
livra à une enquête particulière qui lui permit d'é-
clairer le maréchal. Marmont eut le courag-e de par-
ler de justice, le ministère eut le bon sens de l'écou-
ter. On adoucit les condamnations prononcées, on
élarg-it les prisonniers, on remit les amendes, etc. Le
préfet fut déplacé, et Canuel fut dépossédé de la
ig'"e division militaire. Mais il passa inspecteur géné-
ral de l'infanterie, et son rêve fut exaucé. 11 devint
baron (i).
Ces deux affaires, où furent mêlés des officiers
comme Bedrine, Brunet et Theron,à Bordeaux, Oudin
et quelques autres, à Lvon, se | rattachent encore à la
politique. Le premier complot purement militaire est
de 1817. C'est celui de plusieurs sous-officiers d'un
rég-iment de la garde, « prévenus d'avoir formé un
(i) Cf. Mémoires de Marmont, t. vu, avec un long appendice
consacré à cette affaire qui souleva de vives polémiques. Car le
préfet, ]\L de Chabrol (plus tard préfet de la Seine;, et le maire
de Lyon, M. de Farg'ues, publièrent chacun un plaidoyer per-
sonnel, sans parler du Compte rendu de Sainneville, et du livre
de Fabvier, Z(/o?i en iSiy (Paris, cliez Delaunay, in-S", 1818), au-
quel répondit naturellement Canuel : Réponse de M . le lieute-
nant-général Canuel à l'écrit iniitulé : Lyon en 181 7. — Paris,
1818, in-S", chez Dentu.
Pasquier, dans ses Mémoires (t. iv), croit à la conspiration,
et n'admet pas qu'elle fût une invention de Canuel. Mais lui-
même, qui était alors ministre de la justice, témoig'na d'une
grande légèreté.
Canuel, que Napoléon n'avait jamais voulu employer, servit
dans l'expédition d'Espagne en i8'!3. 11 mourut en i8/)i.
100 LES COMPLOTS MILITAIRES
complot contre la vie des princes de la famille royale,
et notamment contre celle de Monsieur ».
Voici les faits, tels que les exposait le 28 août, de-
vant le conseil de g'uerrede la i"^" division militaire, le
capitaine rapporteur, chevalier de Maupas (i).
Le 28 avril, le 2" réçiment était sous les armes, à
Versailles, attendant l'arrivée de Monsieur, qui devait
le passer en revue. Un ancien serçent-major, du
nom de Faiseau, cassé quelques jours auparavant, de-
manda à parler à un de ses officiers, et lui apprit que
les trois fourriers Desbans, Cliajaux, Nepveu, avaient
conçu le projet de tirer sur le prince.
L'officier fit part de cette confidence sing-ulière au
colonel qui n'y attacha aucune importance, « reg-ar-
dant Faiseau comme ayant la tête dérang-ée ». Le
prince arriva, passa devant le front des troupes et
dans les rangs. Personne ne manqua à son devoir.
Faiseau fut envoyé au cachot.
Il V maintint ses déclarations, et on arrêta les trois
sous-officiers dénoncés, auxc^uels on ajouta le serg-ent
Guichard et le caporal Varaig-ne. Desbans, qui aurait
été l'instig'ateur du complot, était un excellent soldat.
Toutefois, il avait été sergent-major dans l'ancienne
g-arde. Il était d'un caractère difficile, et on pouvait
lui reprocher quelques propos inconsidérés à l'adrcs-se
(i) Moniteur 1817 (po ot ."^o anùt).
LES PREMIERS COMPLOTS 101
de la famille royale. Aussi, l'accusation fut-elle prise
au sérieux par le rapporteur.
Après un long" exorde, consacré à vanter la fidé-
lité de l'armée « devenue le soutien du trône et de la
légitimité », il s'attacha à prouver qu'un complot
avait été formé contre la vie des princes ; que la réso-
lution d'agir avait été concertée entre Desbans et
Chayaux, et qu'ils étaient coupables, malgré l'absence
d'attentat ; que Nepveu était au moins coupa])le de
non-révélation ; que Guichard l'était d'actes sédi-
tieux, mais que Varaig-ne était irréprochable. Il ter-
mina, en disant :
« Vous allez. Messieurs, prononcer sur le sort des
accusés. Comme jug-es et comme jurés, vous avez
recueilli dans les débats et dans les pièces de la
procédure tous les éléments et toutes les preuves
qui doivent déterminer votre arrêt solennel. A l'ins-
tant où vous le rendrez, vous vous rappellerez que
des hommes, aussi dangereux par leur audace que
faibles par leur nombre, se sont réunis par leur haine
commune pour la famille chérie des Bourbons, et n'ont
pas craint de concerter entre eux les moyens d'atten-
ter à des jours pour lesquels l'armée entière donne-
rait les siens. Qu'une punition exemplaire devienne
le prix d'un complot exécral)le !Que le glaive des lois
frappe de toute sa force la tête impie des traîtres
qui ont voulu souiller leurs mains d'un crime atroce! »
102 LES COMPLOTS MILITAIRES
Les avocats s'efforcèrent en vain de démontrer l'Ina-
nité des charg-es imputées à leurs clients. Le colonel
Druault, du 2® régiment, qui, le premier jour, n'avait
voulu accorder aucun crédit à la délation de Faiseau,
vint témoig-ner, à l'audience, de la sincérité du ser-
g-ent-major, déclarant qu'il était généralement estimé,
et « qu'il avait donné plusieurs fois des preuves de
son dévouement à la famille royale, en faisant con-
naître à ses chefs les opinions des sous-officiers
du régiment ».
Cette déposition, édifiante sur l'espionnage mili-
taire organisé dans l'armée, décida du sort des accu-
sés. A l'unanimité, Desbans et Chayaux furent
condamnés à mort, et Nepveu à cinq ans de réclu-
sion. Les autres étaient acquittés.
Les condamnés se pourvurent en révision, mais le
pourvoi futrejeté. Le 6 septembre, dans l'après-midi,
Desbans et Chayaux furent extraits de la prison mi-
litaire de l'Abbaye, conduits à la plaine de Grenelle, et
fusillés.
Le gouvernement se montrait d'une rigueur ex-
cessive contre toutes les marques de désaffection qu'il
rencontrait dans l'armée. Quelques mois auparavant,
le 9 mai, le môme conseil de guerre avait condamné
à mort, un soldat de la légion de l'Eure, Michel Cou-
ture, pour avoir excité ses camarades à la désertion,
tenu (les propos séditieux, « et parlé du retour de
I
I
I
LES PREMIERS COMPLOTS 103
l'usurpateur)). Couture fut passé par lesarmes à Gre-
nelle.
Ces complots sont Individuels, en quelque sorte.
Le premier complot, collectif et org-anisé; celui qui,
par son extension, aurait pu mettre en dang-er la
monarchie, est du mois d'août 1820. Toutefois, il est
curieux de constater qu'auparavant la première in-
trig-ue où l'armée fut mêlée à la politique fut entiè-
rement royaliste. Il est vrai qu'elle n'était pas dirig-ée
contre la couronne, mais seulement contre le minis-
tère, et qu'elle était l'œuvre des ultras. C'est le fa-
meux complot du bord de l'eau, de 1818, dont il
faut bien dire quelques mots.
Il y avait alors, dans le ministère, trois personnes
ég-alement odieuses aux ultras : le duc de Richelieu,
M. Decazes, et le maréchal Gouvion Saint-Cyr.
Le duc de Richelieu, ministre des affaires étrang-è-
res, travaillait à obtenir l'évacuation du territoire
avant le terme fixé parle traité du 20 novembre i8i5,
et il y allait réussir, grâce à l'amitié particulière
qui l'unissait à l'empereur Alexandre. M. Decazes,
ministre de la police et favori de Louis XVIII, avait
fait rendre l'ordonnance du 5 septembre 181 6 qui avait
dissous la Chambre introuvable. Il avait fait modifier
en 181 7 les lois restrictives de la liberté individuelle
et il venait d'obtenir la suppression des cours prévô-
tales. Enfin le maréchal ministre de la ffuerre avait
^04 LRS COMPLOTS MILITAIRES
fait voter la loi qui réorg-anisait l'armée sur des bases
démocratiques, et il rappelait dans les rang-s les sol-
dats de Bonaparte. Aux yeux des ultras, abrités
derrière le comte d'Artois, cette politique modérée et
conciliante menait la monarchie aux abîmes. II im-
portait donc de se délivrer du ministère et de sauver
le roi quand même, suivant le mot de Chateau-
briand. Mais comment ?
Enlever les ministres au sortir du Conseil, sur la
route de Saint-Gloud, et les conduire droit au château
de Vincennes, où on les enfermerait sous la erarde du
marquis de Puyvert: tel était le moyen qui paraissait
le plus simple et le plus prompt. Pour cela, on se ser-
virait d'un rég-iment de cuirassiers de la garde com-
mandé par M. de la Rochejaquelein, de deux batail-
lons du 3c régiment d'infanterie de la garde aux
ordres de M. Berthierde Sauvig-ny, et d'une partie du
28 rég-iment des Suisses caserne à Rueil ; toutes ces
troupes disposées en échelons entre Saiut-Cloud el
Vincennes.
En même temps, à Paris, un corps org-anisé d'en-
viron 3.000 hommes, formé de g-ardes du corps, de
Vendéens, d'anciens émigrés et de volontaires royaux,
devait se réunir sur la place du Carrousel, se porter
chez des fonctionnaires désig-nés d'avance et procéder
à leur arrestation. Après quoi, on forcerait le roi d'ab-
diquer en faveur de son frère, et on composerait un
1
LES PREMIERS COMPLOTS 103
nouveau ministèredans lequel on aurait mis Chateau-
briand aux afFaires étrang-ères, Villèle à l,"intérieur,
de Labourdonnaye à la police, le g-énéral Canuel à la
g-uerre, de Bruges à la marine, et de Fitz-James à la
maison du roi. Enfin, on aurait confié le commande-
ment de la I re division militaire au général Donnadieu .
Un pareil coup de main réclamait des hommes
énergiques et surtout peu scrupuleux. Aussi, n'est-
on pas étonné d'apprendre que Donnadieu et Canuel
s'en étaient chargés: Donnadieu, ennemi déclaré de
M. Decazes depuis l'affaire de Grenoble et privé de
son commandement militaire par Gouvion, Donna-
dieu qui se répandait en insultes violentes contre le
duc de Richelieu et qui était allé jusqu'à le menacer
de voies de fait; Canuel, dépossédé l'année précé-
dente de la 19e division; tous les deux prêts à toutes
les besognes; tous les deux entourés d'officiers supé-
rieurs compromis avec Canuel dans les événements
de Lyon et comme lui mis en disponibilité sur la de-
mande de Marmont : MM. deRieux-Songy, de Romilly,
de Blot, de Chauvigny, de Joannis, auxquels s'était
joint un ancien chef de chouans, Chappedelaine, em-
ployé depuis par la police.
Ces personnages^ auxquels la disgrâce avait fait des
loisirs, se rencontraient presque tous les jours pour
s'y concerter sur la terrasse du jardin des Tuileries
qui borde la Seine. « Cette particularité, dit Pasquier,
106 LES COMPLOTS MILITAIRES
a fait donner à la conspiration, par ceux qui cher-
chaient à«ier son existence et à rendre ridicules ceux
qui l'affirmaient, le nom de conspiration du bord
de l'eau (i). »
L'affaire fut révélée à M. Jacquinot, procureur du
roi, dans les derniers jours de juin, par le greffier du
tribunal de la Seine, qui la tenait d'un sieur de Mes-
may, capitaine de gendarmerie. Celui-ci avait servi
sous les ordres de Canuel. à Lyon, et il était resté lié
avec lui. D'un autre côté, M. Laine, ministre de l'In-
térieur, recevait une confidence analogue d'un nommé
Pyrault, ancien officier de l'armée de Condé.
Les deux déclarations, outre leur coïncidence,
avaient un tel caractère de sincérité qu'il était difficile
de n'y pas prêter attention. Une lettre de Donnadieu
à Chateaubriand, dérobée par la police aux papiers
du grand écrivain, acheva d'éclairer le conseil des
ministres sur les intentions de ses adversaires. Le
général informait Chateaubriand que ses dispositions
n'étaient nullement changées par la bienveillance que
venait de lui témoigner le roi (il avait, en effet, ob-
tenu une audience royale, le 23juin), et qu'il nereslait
plus qu'à presser l'exécution du grand dessein.
« Aucune incertitude, dit Pasquier, ne pouvait sub-
(i) Mémoire'^, t. iv, ch, 2. — Pasquier faisait partie du mi-
nistère menacé. Il eut toutes l'acililés pour si- rcnscitjner, et son
récit est très clair.
I
LliS l'Iili.MltlUS COMPLOTS 107
iister sur rautJienticitc tk- cette pièce : écriture con-
nue, lettre initiale pour signature, enfin le contenu
qui ne pouvait venir que du g-énéral. Il n'était plus
possible de douter de la conspiration ; il fallait, en
outre, reconnaître que des g-ens considérables y
étaient entrés. »
On surveilla les individus dénoncés. On remarqua
qu'ils étaient sans cesse eu mouvement. On constata
des manœuvres bizarres dans le rég-iment suisse de
Rueil. Deux fois, il avait été conduit de grand matin,
sous couleur d'exercice, aux portes de Saint-Cloud,
et il y avait attendu plusieurs heures, sans raisons
apparentes. Or ces jours étaient précisément des jours
de conseil chez le roi. Enfin, il fut établi qu'il y avait
eu des allées et venues insolites au quartier du rég-i-
ment de laRochejaquelein,et que les hommes avaient
été plusieurs fois soumis à des alertes inexpliquées.
Ces deux régiments avaient donc été mis au service
des conspirateurs.
Qu'allait-on faire? Prévenir ou attendre? On hésita
beaucoup. On se couvrit d'abord du côté des cuiras-
siers en les envoyant à Fontaine])Ieau ; puis, le
6 juillet, on arrêta deRieux, Romilly, Joannis, Chap-
pedelainequi furent mis au secret, et quelques jours
après, Ganuel. Donnadieu, désigné pour être arrêté,
futseulement entenducomme témoin. L'instruction ne
releva pas contre les prévenus des charges suffisantes,-
108 LES COMPLOTS MILITAIRES
et ils furent mis en liberté le 3 novembre suivant.
Cette conspiration, dont il ne faut pas accepter
toutes les extravag-ances, a été contestée par les écri-
vains royalistes. JMais les détails précis qu'en donne
Pasquier prouvent bien qu'elle existait autrement que
dans l'imag-ination de M. Decazes.
A ces intrig-ues de Paris correspondait d'ailleurs
une fermentation sing-ulière des départements de
l'Ouest, où des ag-ents des ultras attisaient l'hostilité
contre le ministère, faisaient appel aux anciens soldats
des armées royales, et semblaient préparer un soulè-
vement destiné à appuyer le mouvement de Paris.
Cette propag"ande était si active et menaçait d'être
si dang-ereuse que le g-ouvernement fit arrêter quel-
ques-uns de ces émissaires, Le Gall, Le Guevel, Bil-
lard qui furent condamnés par les cours d'assises de
Vannes et de Laval (i).
Enfin, ce qui ne laissait aucun doute sur les me-
nées des ultras, c'était la note secrète, émanée du pa-
villonMarsan, dans les premiers jours de juillet 1818.
Cette note, inspirée par le comte d'Artois, rédig-ée
par M. de Vitrolles, et adressée sous main aux repré-
sentants des puissances à Paris, montrait la France
comme mcnacéed'une nouvelle révolution. « La révo-
lution occupe tout, depuis le cabinet du roi^qui en est
(1) Lubis, t. IV,
LES PREMIERS COMPLOTS ÎOâ
le fo^'er, jusqu'aux dernières classes de la nation,
quelle agite avec violence. La position et la marche
a( tuelle du g-ouvernement conduisent au triomphe
(.irtain et prochain de la révolution. >)
( lominent la sauver, et l'Europe avec elle, « des
i lueurs révolutionnaires » ? Après avoir examiné plu-
sieurs combinaisons, la note n'en trouvaitqu'une seule
elHcace : celle qui consistait à changer le système du
r/oavernementen cJiamjeant le ministère. Et c'était
ce chang-ement qu'elle demandait aux puissances
etrang-ères.
Celles-ci, heureusement pour nous, restèrent insen-
sihles à cet appel de la faction royaliste, et M. Deca-
zes acheva d'accabler ses ennemis en faisant publier
la note secrète qu'il présentait comme le dernier effort
de la conspiration récemment dii"ig"ée contre lui (i).
(i) La brochure publiée par la police avait pour titre : Noie
.'^ccrète exposant les prétextes et le but de la dernière Conspi-
rnlion (du bord de Peau), in-S" (58 pages).
CHAPITRE JV
Le complot de Paris (19 août 1820).
Le ministre dont les ultras voulaient se délivrer en
i8i8,et qu'ils subirent encore deux ans, tomba brus-
quement du pouvoir au mois de février 1820. L'assas-
sinat du duc de Berry (i3 février) entraîna, huit
jours après, la chute de M. Decazes. « Le pied lui
a glissé dans le sang-, » osait écrire Chateaubriand,
qui voyait dans l'attentat de Louvel, avec tous les
ultras, le progrès des idées libérales.
Cette catastrophe donna un tour inattendu et dan-
gereux à la politique de la Restauration. Depuis
quatre ans le gouvernement marchait bien. L'or-
donnance du 5 septembre 181 G, la loi électorale de
1817, la loi du recrutement de 18 18, l'ordonnance
du 5 mars 1819 (({ui avait fait entrer dans la Chambre
des Pairs 61 membres nouveaux, parmi lesquels de
nombreux généraux de l'Empire, Dejean, Becker,
Belliard, Maison, etc.), enfin, les lois sur la presse,
avaient été d'heureuses étapes sur le chemin d'un
libéralisme modéré et conciliant. L'hostilité crois-
V
LE COMl'LOT DE l'AKlS il!l AOUT 18:^0) 111
santé des ultras pendant cette période en était la meil-
leure preuve.
Tout fut remis en question. « En 1820, écrivait
M. Guizot, s'est opéré le g-rand changement^ le seul
chang-ement fondamental qui ait eu lieu depuis six
ans. Un ministère est tombé sous les coups de la
contre-révolution ; un ministère nouveau sest formé
par son influence et à son profit. Le pouvoir a subi-
tement cherché et trouvé un autre camp, d'autres
amis (i). »
En effet, M, de Richelieu, rappelé au pouvoir mal-
gré lui, se rapprocha de la droite, dont le comte
d'Artois lui promettait le concours. Renonçant aux
inspirations généreuses qui avaient signalé son pre-
mier ministère, il fit suspendre la liberté individuelle,
rétablit la censure, et présenta une loi électorale dite
du double vote, qui assurait désormais la majorité
aux grands propriétaires fonciers, c'est-à-dire à l'aris-
tocratie.
Tel est l'ordinaire résultat des crimes politiques
qu'on ne saurait assez flétrir. Ils ravivent les haines
sociales et font reculer la liberté. C'est ainsi qu'aux
griefs particuliers qui indisposaient l'armée contre
les Bourbons s'ajouta l'irritation générale de tout le
(1) Guizot, Du (fuuuernei/ient de lu France depuis la Hestuu-
ration et du ministère actuel, \n-?>'', \%->.r> {icf) pajes). L'ouvrage
eut beaucoup de succès et devait eu avoir.
di2 LES COMPLOTS MILITAfRES
parti libéral contre la politique nouvelle du gouver-
nement.
On n'avait pas encore vu dans la Chambre d'aussi
mémorables débats que ceux qui marquèrent la dis-
cussion de cette loi électorale. On entendit, d'un
coté, Royer-Collard, Benjamin Constant, Manuel et
surtout Camille Jordan, qui, les traits amaigris, la
taille chancelante, la voix brisée, faisait un suprême
effort pour arrêter la royauté sur une pente fatale, et
dont les accents, voisins de la tombe, avaient un
caractère solennel et presque prophétique; de l'autre,
MM. de Villèle, de La Bourdonnaye, de Serre, devenu
comme le duc de Richelieu l'adversaire de ses anciens
alliés^ et consumant comme Camille Jordan ses
forces épuisées dans un dernier combat parlemen-
taire (1-12 juin).
Ces débats étaient suivis par le public avec un inté-
rêt passionné. Les institutions politiques et sociales
du pays , sa fortune , ses droits, son avenir seraient-
ils livrés ou non à une oligarchie forméedcio à 12.000
grands propriétaires ? Voilà ce qui était au fond de
la question. 11 y eut, dans les journées des 2 et 3 juin,
des manifestations populaires réprimées avec bruta-
lité par la gendarmerie et par les troupes. Le 3, au
soir, un étudianten droit, le jeune Lallemand, fut tué
d'un cou[) de feu par un soldat de la garde.
Le j, ruHervesccnce redoubla. Etudiants et ouvriers,
f
LE COMPLOT DE PARIS (19 AOUT 1820) li:^
au nombre de plusieurs milliers, marchèrent vers la
Chambre. Des officiers à la demi-solde, le général So-
lig-nac, le colonel Barbier-Dufay, le chef d'escadron
Duverg-ier, se faisaient remarquer dans la foule qui
criait : Vive la Charte! Il yeutd'efîrojables bag-arres
sur les boulevards. La cavalerie, cuirassiers et dra-
gons, chargea à plusieurs reprises. Le sang coula.
Le maréchal Oudinot fut foulé aux pieds et blessé
dans une de ces collisions.
En dépit des résistances, la loi fut votée. Mais elle
laissait des ferments de haine que les ennemis des
Bourbons résolurent d'exploiter. De ceux-là était le
colonel Fabvier.
La vie agitée du colonel Fabvier a fait quelque tort
à sa réputation. On est trop porté à ne voir en lui
qu'un conspirateur. Il avait l'étoffe des jilus hauts
emplois militaires.
Fabvier était né à Pont-à-Mousson, en 1782. Il sor-
tit de l'École polytechnique en i8o4, comme lieute-
nant d'artillerie, et il sembla de bonne heure destiné
à courir les grandes routes. On le voit en Allemagne
en i8o5, en Dalmatie en 1806, à Constantinople avec
Sébastiani en 1807, et peu après en Perse avec la
mission Gardanne.
Rappelé d'Orient en Espagne, il y servit en 181 1
comme aide-de-camp de Marmont. D'Espagne, il alla
rejoindre Napoléon en Russie, fit la campagne de
lU LRS COMPLOTS MILITAIRES
Saxe en i8i3, la campag-ne de France en i8i4, et
s'efforça d'entraver la défection du 6'' corps, à Esson-
nes.
En i8i5, il défendit Montmédy contre les alliés.
Colonel en 1817, et toujours attaché à Marmont^, un
des quatre majors-g-énéraux de la g-arde royale, les
événements de Lyon le brouillèrent avec la Restaura-
tion. Indig-né de ce qu'il avait vu, il publia une bro-
chure : Lyon en i8iy , qui était à la fois un acte de
justice et de courag-e. Attaqué par Canuel, traduit
devant les tribunaux, il fut condamné et destitué.
Il chercha alors des ennemis aux Bourbons et les
chercha surtout dans les rang-s de l'armée.
« Les fonctions qu'il avait exercées près de moi,
écrit Marmont, l'avaient mis en rapport avec un grand
nombre d'officiers. Son activité prodig-ieuse, la force
de sa volonté, son esprit et, par-dessus tout cela, la
haine ardente qui l'animait contre les Bourbons, et
dont la source était dans les injustices dont il avait
été l'objet et la victime, à l'occasion des affaires de
Lyon, devaient le soutenir dans ses efforts, lise trou-
vait d'ailleurs, par une circonstance particulière,
avoir à sa disposition de nombreux instruments. »
{Mémoires, t. vu, cli. 22.)
La gainison de Paris, en dehors de la g-arde, était
composée de quatre légions départementales, celles de
laMeurthe, des Côtes-flu-Nord,(lu Nord, duBas-Rliin.
LE COMPLOT DE PARIS (10 AOUT 1820) 115
Fabvier, lorrain d'origine, connaissait presque tous
les officiers de la lég-ion de la Meurthe. Il recevait
rég-ulièrement le rapport de tout ce qui s'y passait,
et son influence lui assurait une autorité plus respec-
tée que celle du colonel. C'est là qu'il trouva le capi-
taine Nantil, dont on fait d'ordinairele chef de la con-
spiration.
Nantil (Noël) était du même pays que Fabvier, et,
comme lui, il était sorti de l'Ecole polytechnique, mais
en i8og, et pour servir dans l'infanterie. Pris à
Vilna, en i8i2, relâché en i8i5, Nantil avait été admis
comme capitaine dans la légion de la Meurthe. IMais
il croyait avoir à se plaindre des Bourbons. Il trouva
un concours puissant dans le ^arary^anfa/s où il fut
introduit par un de ses amis, le lieutenant Maillet.
Ce Bazar, que le complot de 1820 a rendu célèbre,
était un vaste magasin établi dans la rue Cadet, et
destiné à une exposition publique des objets d'art et
de commerce dont les artistes et les marchands dési-
raient faciliter la vente. Il avait pour administrateurs
un sieur Mallent et le colonel en non-activité Sauzet
(Louis-Antoine), et pour employés d'assez nombreux
militaires, sortis, comme Sauzet, de la garde impériale.
Le Bazar était ainsi devenu un centre de réunions
bonapartistes et libérales, et comme un foyer de pro-
pagande. Il comptait, parmi ses familiers les plus as-
sidus, Maziau. ancien lieutenant-colonel des chasseurs
116 LES COMPLOTS MILITAIRES
de la g"arde, Berard, chef de bataillon de la légion
des Côtes-du-Nord, Dumoulin, g-antier de Grenoble,
qui avait mis sa fortune au service de Napoléon, lors
du retour de l'île d'Elbe, et qui l'avait suivi, lui-
même, comme officier d'ordonnance, l'avocat Rey, son
compatriote, etc.
Des confidences furent échang-ées entre Nantil et le
comité du Bazar. Celui-ci avait déjà song"é à recourir,
contre le g-ouvernement, à une conspiration militaire.
Les mouvements qui avaient éclaté à Naples et dans
le Piémont, l'insurrection militaire qui venait de
triompher en Espagne, avec Rieg-o et Quirog-a, et qui
forçait Ferdinand VII d'appliquer le gouvernement
constitutionnel, étaient de séduisants exemples.
Toutefois, le comité reg-ardait les Bourbons comme
inattaquables à Paris. Il croyait que le seul projet
efficace consistait à faire éclater des révoltes sur plu-
sieurs points du pays à la fois, de manière à diviser
et à affaiblir d'autant la répression. Pour cela, Sauzet
préparait un soulèvement à Vitry, son pays natal,
dans une compagnie de vétérans. Maziau, de son
côté, travaillait un règ-imentde cavalerie, en garnison
à Amiens (chasseurs du Cantal), et une partie de la
lég-ion de la Seine, détachée à Cambrai. On avait des
intellig;"ences dans les garnisons de l'Est et du Da\i-
phiné. Enfin, dans l'Ouest, oncom[)tait sur l'artillerie
d(! Rennes et l'infanfcrie do Nantes.
LE COMPLOT DE PARIS (19 AOUT lSf!0) 117
Nantil^ au contraire, soutint qu'il fallait frapper le
coup à Paris, où il aurait plus d'éclat et aussi plus
de portée. A Paris, on n'avait pas seulement l'armée;
on pouvait avoir la jeunesse des Ecoles et, avec elle,
le peuple des faubourgs.
Le capitaine témoig'nait tant de confiance qu'on
l'invita à tenter l'entreprise.
Grâce à son ascendant personnel et à l'appui de
Fabvier, il eut bientôt g-ag-né toute la lég-ion de la
Meurthe. Par le commandant Bérard, il gag-na celle
des Côtes-du-Nord . Par l'entremise d'un de ses
parents, l'adjudant sous-oflicier Chalin, il noua des
relations avec des officiers des 2^ et 5^ régiments et
des sous-officiersd'infanteriedela g"arde, tous anciens
soldats de l'Empire, et qui adoptaient avec joie la pensée
de relever le drapeau tricolore: de Trogoff, capitaine ad-
judant-major; Hutteau, deLaverderie, lieutenants, etc.
En deliors des rég-inients, de nombreux officiers
à la demi-solde étaient disposés à seconder l'insurrec-
tion, et contribuaient activement à la préparer. Tels
étaient, avec Fabvier, les colonels Caron^ Combes,
Dentzel, Ordener, Paiihés, V'arlet; le commandant
Brice ; les capitaines Michelet et Thévenin, les lieute-
nants Krettly, des chasseurs à cheval de l'ex-g-arde,
Lavocat, etc. (i).
(i) Archives Nationales. — F 7. ^672-^070. — 6C176. Dossicrstie
tous les prévenus. — 09991, Dossier Nanlil (D. i3,852). — C C.
118 LES COMPLOTS MIFJTAIRRS
Enfin, on s'était assuré le concours des jeunes g-ens
(les Écoles. La mort de leur camarade Lallemand les
avait surexcités. Grâce à deux étudiants , Joubert
ot Bazard , ils étaient entrés dans le mouvement, et
prêts à marcher avec les troupes: « Au premier avis,
l'crit l'un d'eux, plus de 4oo étudiants se trouvèrent
assemblés aux différents lieux de rendez-vous^ atten-
dant le siio-nal. Chacun s'était muni d'armes et de
munitions. Le sig-nal, attendu si longtemps, n'arriva
pas (i)... )) Nous verrons pourquoi.
Tout le mois de juillet 1820 fut employé en voya-
ges dans les départements, en envois d'arg-ent, en
achat d'armes, en préparatifs de tout genre.
On a supposé que le comité avait eu à sa disposi-
tion des sommes considérables provenant, soit de
riches banquiers du parti, comme Hainguerlot, et
surtout Lafïite (c'est, notamment, l'opinion de Pas-
quier),soit des frères de Napoléon, soit du prince
d'Orange, soit môme du duc d'Orléans. La vérité,
plus simple, c'est que l'argent était le produit de sa-
crifices personnels faits par un grand nombre de
.^n5-534, jugement de la Cour des Pairs. — Arc/iive.t de la guerre,
Corresp. générale (août 1820). A consulter, seulement. Procèn
(le la coriKpiration militaire du i9 août 1830, i vol. in-8°, i8*?i
(chez Ponlhieu), car l'ouvrage est inexact, et d'ailleurs incomplet.
( !'est pourtant là-dessus que s'appuie le récit de Pascpiier (Mé-
moires^ t. IV, cil. 18), qui reproduit le rapport du mar([iiis de
Pastoret, au iioin de la (-(juiinission d'instruction.
(i) Les htudiants sous la liestauralion, l'arisrénolutionnaire,
I. I, \KV.\.
LE COMPLOT DE PAHIS (1^ AOUT 18£0) H9
conjurés, et de dons volontaires offerts par des parti-
culiers, obscurs mais dévoués à la révolution. Les
dépenses, d'ailleurs, furent moins élevées qu'on ne
l'a cru.
Le moment de l'explosion approchait. Il fallait un
chef marquant et énerg^ique qui se déclarât. Les
q-énéraux Pajol, g-endre d'Oudinot, Bachelu, combat-
tant de Waterloo, Merlin, fils du conventionnel, n'ac-
cueillirent qu'avec tiédeur les offres qui leur furent
adressées. On ne les avait pas mis dans le secret des
opérations. Ils promettaient leur concours après le
mouvement, pas avant. D'autres, comme Maison,
g"0uverneur de Paris, Defrance, commandant de la
l'e division militaire, semblaient, dans leurs propos et
leur attitude, peu favorables à la royauté. Mais on ne
savait pas ce qu'on mettrait à la place des Bourbons.
Renverser le g-ouvernement, s'emparer des Tuileries
et de la famille royale, proclamer un gouvernement
provisoire : voilà quel devait être le premier résultat.
Pour le reste, on était partag-é. Lafayette, Dupont de
l'Eure et la jeunesse des Ecoles voulaient la Républi-
que (i). Manuel croyait difficile de supprimer les
(i) « Quels qu'aient été les intérèfsqui furent alors mis en jeu
que les uns aient rêvé Napoléon I*""; d'autres, Napoléon II : que
niêrue alors quelques imperceptibles aient songé au bourgeois
(le Neuiily : il est certain que la République était déjà le mot
d'ordre des Ecoles, et que ce fut en son nom qu'elles se préparè-
rent au combat. » Les h' ludion ts sous /a lieslauraiion, ibid.
120
LES COMPLOTS MILITAIRES
institutions monarchiques et penchait à les confier
soit au duc d'Orléans, soit au prince d'Orang-e. Mais
le g"énéral Tarayre soutenait les droits de Napoléon II
et faisait observer, fort justement, qu'il serait difficile
d'entraîner les troupes sans évoquer le nom et les
glorieux souvenirs de l'Empereur.
Le mouvement devait éclater le lo août. Puis il fut
remis à la nuit du 19 au 20. Retard funeste au succès
qu'on se promettait. La lég-ion de la Meurthe, caser-
néeau faubourg- Poissonnière(quartier de la Nouvelle
France], devait se porter sur le fort de Vincennes, et
s'en emparer par surprise au moyen des intellig-ences
qu'on s'y était ménagées. De son côté, la lég-ion des
Côtes-du-Nord devait descendre rapidement sur les
Tuileries et les enlever, pendant que les jeunes gens
des Ecoles se joindraient aux troupes. Enfin, la lég-ion
du Nord devait occuper les quais voisins de l'Hôtel-
de-Ville. A la même heure des insurrections locales,
étaient combinées à Vitry, Cambrai, Colmar, etc. Par-
tout on aurait aboré le drapeau tricolore.
Dans la nuit du 18 au 19, une explosion eut lieu
à Vincennes et coûta la vie à plusieurs personnes.
Elle était tout accidentelle, et due à l'imprudence
d'un sou.s-officier charg-é de préparer des pièces d'ar-
tifice pour la saint Louis, fôte du roi (i). Elle
I
(i) Col (''pisorlo .-1 s:ii^-i;i'To .'i VKVi'iI i\c Vii;'nv un des récits de
LE COMPLOT DE PARIS (19 AOUT 1820) i21
entraîna un remaniement dans la g-arnison du fort.
Mais ce n'est pas ce contre-temps qui fit échouer
l'entreprise.
L'autorité, jusqu'alors sans défiance, était préve-
nue depuis plusieurs jours.
Le i5 août, deux des conjurés du 3*= d infanterie de
la g-arde, les serg-ents-majors Petit et Vidal, avaient
fait à leur colonel et au général de Coestloquet, aide-
major-général de la garde, des révélations qui furent
confirmées par un agent de la police militaire, le
capitaine à la demi-solde Chénard. Ce Chénard, qui
avait capté les confidences de quelques affiliés, était
chargé de « suivre » la conspiration. Le 1 6 et le 17,
trois officiers de la légion du Xord dénoncèrent à
leur tour ce qu'ils savaient. Les ministres se réu-
nirent plusieurs fois en conseil. Fallait-il procéder
à des arrestations immédiates, ou attendre un com-
mencement d'exécution? On décida d'attendre.
Le 19, Marmont, major-général de service, ayant
été informé dans la matinée, par Petit et Vidal, que
le mouvement était fixé pour le soir même, prit sur
lui d'ordonner des mesures énergiques. Dans la
journée, il renforça la garnison deVincennes, appela
des troupes de Courbevoie et concentra la garde
autour des Tuileries. Ces mesures, contraires à ce
son beau livre : Servitude et c/randeur militaire (La veillée de
Vincennes).
122 LES COMPLOTS MILITAIRES
qui avait été décidé, étonnèrent et indisposèrent les
ministres. Pasquier ne s'en cacha pas au maréchal.
(( A présent, monsieur le maréchal, lui dis-je, jo
crains bien que tout ne soit manqué. Il est impossible
que des ordres prématurés^ publiquement donnés,
n'arrivent pas jusqu'aux conjurés. Vous savez qu'ils
ont des intellig-ences dans la g-arde : ils en ont peut-
être plus que vous ne croyez ; ils peuvent en avoir
que vous ne saurez jamais, car vous n'ignorez pas
que Nantil s'est vanté que seize officiers de votre
infanterie lui appartenaient, et vous n'en connaissez
que trois. Il se vante encore de compter sur une par-
tie de vos canonniers casernes à l'Ecole militaire;
vous n'avez rien découvert au milieu d'eux. Je veux
qu'il se soit beaucoup avancé, qu'il ait dit fort au-
delà de la vérité ; je le crois même. Mais toujours est-
il que vous ne savez pas tout; que, probablement à
l'heure qu'il est, Nantil est déjà averti des mesures
extraordinaires que vous venez de prescrire; alors il
n'entreprendra quoi que ce soit, et nous ne tiendrons
rien. » {Mémoires^ t. iv, ch. i8.)
Le maréchal répondit que, chargé de la'sécurité de
la famille royale, il ne pouvait faire autrement que
ce qu'il avait fait. Il fallut bien ordonner des arresta-
tions, mais , comme l'avait prévu Pasquier, elles ♦
n'atteignirent j)as les principaux coupables. Nantil,
averti, put se cnrhcrd'nhnrd clic/, nu ;imi, puis c^nynei'
LE COMPLOT DR PARI.^ (10 AOUT 1820) 123
Ja Vemlée et de là l'Espag-ne. Les étudiants, qui déjà
se rassemblaient dans des chambres où on leur dis-
tribuait des armes et des munitions, purent rentrer
chez eux.
Le mouvement était suspendu. Mais on pouvait le
Tc^commencer. Car le g-ouvernement chang-eait la
g-arnison de Paris, éloig'nait les lestions suspectes et
les mettait en marche dans la journée du 20. Il fut
donc décidé que la légion des Côtes-du-Nord, desti-
née à Châlons et à Verdun, dès son arrivée àChàlons
obliquerait sur Vitry, où attendaient les vétérans
travaillés par Sauzet. Cette fois, l'explosion, compri-
mée au centre, éclaterait à la circonférence.
Mais Berard, charg"é d'en donner le sig'nal, prit
peur à son tour. Il alla trouver son compatriote, le
g-énéral Montélég"ier, avec lequel il avait d'anciennes
relations, et s'eng-ag-ea à lui faire connaître les faits
les plus importants, à une double condition : d'abord
qu'on lui g-arantirait la sûreté personnelle : ensuite
qu'on ne se servirait de ses déclarations qu'en évi-
tant de prononcer son nom. Il avait peur des ven-
g-eances que pouvaient exercer sur lui ses complices,
et il la poussait si loin qu'il ne voulut s'aboucher
avec le g-énéral que dans les endroits les plus écar-
tés, qu'il avait soin de chang-er pour chaque nouvelle
entrevue. Ses révélations eurent d'abord le caractère
de la franchise ; puis, elles devinrent plus réservées.
124 LES COMPLOTS MILITAIRES
Contre l'avis de JMarniont, on l'arrêta. Alors on ne
sut plus rien.
A Cambrai, plusieurs officiers de la légion de la
Seine, ig-norant l'échec de Paris, essayèrent, le an,
d'enlever les troupes qui refusèrent de les suivre.
Dix d'entre eux, dont le capitaine Teyssié de la Moite,
les lieutenants Peg-ulu, Desbordes, Grandot, Paquet;
les sous-lieulenants Brue, Devarlet, Cordier, Dutoya,
Remy, purent s'échapper, ainsi que Maziau, et pas-
ser en Belg'ique. Le lieutenant-colonel Caron avait
déjà été arrêté le iG, à Epinal, pour tentative d'em-
bauchage. Enfin, à Paris, on arrêta encore plusieurs
officiers à la demi-solde connus pour leurs relations
avec Nantil, comme Fabvier, Dentzel, Pailhès, Théve-
nin, Varlet, etc. Le nombre des arrestations s'éleva à
i38. IMais des ordonnances de non-lieu^ rendues
pendant l'instruction, le firent retomber à 76, et
enfin à 65.
Paris et le pays tout entier apprirent en même
temps l'existence du complot et son échec.
Le Moniteur du 20 août s'exprimait ainsi, contre
toute exactitude :
« Depuis quelque temps le g-ouvernement était
informé que des machinations étaient mises en œuvre
pour porter les troupes à la révolte. 11 était assuré
que le bon es[)rit qui anime les soldats français
«léjouerait les projets formés par quehjues hommes
I
LE COMPLOT DE PARIS (19 AOUT 1820) 125
toujours prêts à sacriiier leur honneur et le repos de
leur pays à leur org-ueil et à la cupidité. Le gouver-
nement veillait sur leurs démarches. Ces insensés
ont cru qu'ils étaient les maîtres de renverser le trône
et les institutions protectrices que la France doit à
son Roi. Un certain nombre d'officiers et de sous-
officiers des corps en garnison à Paris ont été séduits.
Il en est même dans la garde royale qui se sont
laissé entraîner dans le complot.
« La France a le droit d'attendre qu'un pareil atten-
tat soit puni de manière à effrayer tous ceux qui,
oubliant leurs devoirs et leurs serments, voudraient
tourner contre l'ordre social les armes qui leur ont
été confiées pour sa défense (i). »
C'était, du moins, ce que réclamaient les journaux
royalistes.
« Ce qui reste à faire, disait la Quotidienne, c'est
d'étouffer le crime par un exemple salutaire et de ne
pas donner aux révolutionnaires le temps de se recon-
naître. » Et comment '! En imitant la conduite de
Cicéron envers les complices deCatilina. Le Drapeau
blanc, après avoir rappelé les éloges prodigués par
(i) Cf. Arch. de la guerre, Corresp. gén., août 1820. Lettre du
ministre de la guerre au général Det'rance pour appeler son at-
tention sur l'esprit des troupes et lui recommander la vigilance
(2"? août). — Ordre du jour de Marmont à la garde (2,5 août). —
Rapport du maréchal-de-camp comte de Rochechouart, comman-
dant de place, au général Defrauce (r>5). — Nombreuses adresses
envoyées au roi, par les régiments.
123 LES COMPLOTS MILITAIRES
Ips orateurs et les journaux du parti libéral aux sou-
lèvements militaires d'Italie et d'Espag-ne, invitait le
g"ouvernement à prévenir les dang-ers de la modéra-
tion et de la clémence. « Quand Hercule, disait-il,
s'aperçut que les têtes de l'hydre de Lerne renais-
saient sous ses coups, il frappa le monstre au cœur.
C'est ainsi qu'il faut frapper le monstre révolution-
naire. »
A la surprise et au g-rand mécontentement du par-
ti, ce ne fut ni devant le conseil de Sfuerre, ni devant
la cour d'assises qu'on' traduisit les accusés. Une
ordonnance royale du 21 août les envoya devant la
Chambre des Pairs, en vertu des articles 87, 88 et
89 du Code pénal, visant les crimes d'attentat ou de
complot dans le but, soit de détruire le g-ouvernement
et l'ordre de succession au trône, soit d'exciter les
citoyens à s'armer contre l'autorité du roi. jj
La Cour se réunit dès le 26, sous la présidence du
chancelier Dambray, et nomma quatre pairs instruc-
teurs, MM. de Pastoret et de Semonville, les g^éné-
raux Rapp et Dig-eon. Le ministère public fut confié
à M. Ravez, assisté de M. Jacquinot-Pampelune, pro- :.
cureur au tribunal de la Seine, faisant fonctions de
procureur g-énéral.
L'instruction dura ijuatre mois et contribua, par sa
lenteur, à affaiblir l'intérêt du procès. Le 21 février
182 1, la ('our, statuant sur les conclusions de M. .Tnc-
I
LE COMPLOT dp: l'ARIS (19 AO[IT 1820) liîT
qulnot qui retenait 70 prévenus, en mit hors decause
^i, parmi lesquels le g-énéral Merlin, les colonels
Fabvier, Dentzel, Pailhès, Varlet, les, capitaines Mi-
chelet et Parquin, les lieutenantsDublar,KrettIy,etc.,
et n'en g-arda que 34, dont 3 contumaces : Nantil, le
lieutenant Lavocat et l'avocat Rey (de Grenoble). Cet
arrêt, qui ménag^eait trop peu les conclusions de
Jacquinot, fut suivi de sa démission. Il fut aussitôt
remplacé par M. de Peyronnet, député du Cher, pro-
cureur g-énéral à Bourges, et un peu plus tard minis-
tre de la justice.
Les débats publics s'ouvrirent le 7 mai 1821. Ils
furent dirigés par le chancelier avec une haute
dig-nité et une remarquable impartialité. La lecture
de l'acte d'accusation et celle du réquisitoire occu-
pèrent plusieurs audiences. Après quoi, on entendit
18?. témoins, dont les dépositions remplirent tout
l'intervalle du 10 mai au 8 juin.
«Une des dépositions les plus remarquables fut
celle du duc de Rag"use. C'était lui qui, sur les pre-
mières déclarations faites à sou état-major par deux
sous-offîciers de la g^arde, leur avait adjoint un ag-ent
de sa police militaire, lequel avait été introduit par
eux; dans les conciliabules et avait depuis rendu
compte de tout ce qu'il avait vu et entendu. Le
maréchal justifia le rôle et les démarches de sou
ag-ent ; mais il y eut un point où il fut moins pré-
128 LES COMPLOTS MILITAIRES
cis. II avait le désir secret d'aller au devant des
reproches qui pouvaient lui être adressés sur sa
précipitation à donner des ordres dont la publicité
avait empêché de prendre les conjurés sur le fait. Il
s'appliqua à mettre en lumière les nég-lig-ences ou
même les infidélités de la police, à propos de l'éva-
sion de Nantil et de quelques-uns des principaux
conjurés. Il poussa l'inexactitude jusqu'à dire, sans
autre explication, que, dans la conférence qui avait
eu lieu le 19 août, à quatre heures après midi^ chez
le duc de Richelieu, on était convenu de prévenir le
commencement d'exécution du complot par l'arresta-
tion des principaux conjurés.
Tout cela était faux. Cette déposition de Marmont
servit la malveillance des royalistes exaltés de la
Chambre, déjà si disposés à croire qu'il n'aurait tenu
qu'au g-ouvernement de mettre la main sur tous les;;
coupables, sur lesplus grands coupables... ))(Pasquier,
Mr/noires, t.\, ch. 10.)
Pendant ces dépositions, quelques pairs, et princi-
palement le g-énéral Maison, se firent remarquer par
leur sympathie trop peu dcg-uisée pour (juel(|ucs-uns
des témoins qui appartenaient à l'ancienne armée.
Aussi Maison, malg-ré le royalisme qu'il avait affecté
au début de la seconde Restauration, fut-il privé du
g-ouvernemcnt de Paris qu'on donna à Marmont. Le
g-énéral Defrance, qui avait eu ég-alement une atti-
LE COMPLOT DE l'AHlS (1!) AOUT 1820) 129
tilde équivoque, fut remplacé à la i''e division mili-
taire par le g"énéral Coutard, qui venait de Rennes.
Sauf les déclarations du policier Ghenard, des deux
SM Lis-officiers révélateurs et des trois officiers de la
Ici^ion du Nord; sauf les aveux incomplets de Bérard,
il ne sortit des débats rien de bien saillant. Les
premiers se bornaient à rapporter des propos d'offi-
ciers et de sous-officiers avec Nantil ; Bérard s'atta-
chait à ne compromettre personne. On voyait bien
qu'il y avait eu des intellig-ences concertées, mais
dans quel dessein? Car il n'y avait pas eu commen-
cement d'exécution; et du complot même on ne con-
naissaitni l'organisation ni l'étendue. Peut-êtremême
n y avait-il là qu'une nouvelle machination de police,
conduite avec habileté par l'introuvable Nantil.
On voyait alors partout des agents provocateurs,
et les pratiques du gouvernemeut n'autorisaient que
trop ces défiances. En i8i8, M. de Villèle; en 1821,
le général Donnadieu avaient pu déclarer, du haut de
la tribune, que, depuis 181 6, on avait surpris la main
de la police dans tous les complots (i).
(i) Le 19 mars 1821, le général Donnadieu, député d'Arles,
apostrophait ainsi les ministres, avec sa violence habituelle :
«... Habiles en intrigues, en odieuses et sourdes calomnies,
tout ce qui caractérise la faiblesse et le vice : voilà vos moyens.
A Paris, dans l'affaire Pleignier, Carbonneau et Tolleron; à
Bordeaux, dans celle de Randon ; dans les événements de Lyon;
dans la prétendue conspiration du bord de l'eau; partout, on a
vu votre police préparer l'effusion du sang français sur les
échafauds ou sur le terrain des rebellions. »
130 LES COMPLOTS MILITAIRES |
Dans l'espèce, comme on dit au Palais, rien n'était
moins fondé. Nantil, ag-ent de Fabvier, n'était pas
aux g"ag-es de la police. Du fond de l'Ouest, où il pré-
Darait une nouvelle tentative, Nantil fut tellement
désespéré de ces calomnies qu'il fut plusieurs fois
tenté de se livrer pour avoir, au prix de la vie, le droit
de sauver son honneur.
Tout le poids des débats porta sur Bérard qui s'en-
tendit traiter d'ag-ent provocateur, lui aussi, par les
témoins et la défense, tandis que le ministère public
requérait contre lui. Les témoins et la défense l'ac-
cablaient parce que, ruiner ses déclarations, c'était
enlever au procès sa base principale. Et on hésitait
dautant moins que le bénéfice de ses révélations lui
éparg'nait une condamnation capitale.
Fabvier^ l'instig'ateur du complot, relâché après une
détention de plusieurs mois, et certainement par le
crédit de Marmont (i), Fabvier chargea Bérard avec
plus de violence que les autres. Bérard, à ses yeux,
n'était qu'un indig-ne agent provocateur qui, après
lui avoir fait transmettre par xxn intermédiaire dont
le colonel taisait le nom les offres les plus vives pour
entrer dans le complot, s'était encore effoi'cé de l'y
entraîner, quand l'échec n'en était plus douteu.v.
Le malheureu.v chef de bataillon pouvait parler,
(i) Aussi l'aS(jiiicr déclarc-l il qu'il ne s'explique p.is poiir-
[[uoi Kalivicr a elc mis liors de cause. {Mémoires, t. v, ch. lo.j
LE COMPLOT DE PAHI8 (19 AOUT 1820) 131
oiume auraient pu le faire plus tard, à la dernière
lit'ure, les serg-ents de La Rochelle. De grands per-
s(innag'es étaient perdus ou g"ravement compromis.
Il se leva. Plus d'un visag-e pâlit dans les tribunes
I Lservées aupublic. « Nobles Pairs, s'écria-t-il, loin
ilavoir été provoqué par moi^ M. le colonel Fabvier
me développait lui-même, le 20 août^ les dispositions
qu'il comptait prendre pour renouer et faire réussir
1 ■ complot ; et s'il est permis de se servir de cette
ligure, je voudrais que des tenailles ardentes vinssent
arracher la lang-ue de celui de nous deux qui a
menti ! » Puis, après un nouvel eflort sur lui-même,
il se rassit en disant: « Je n'ajouterai rien à ce que
j'ai déjà déclaré. »
Fabvier voulut se retirer. Mais le président, le pro-
cureur g-énéral et plusieurs pairs insistèrent pour
qu'il fît connaître auparavant le nom de V intermé-
diaire auquel il venait de faire allusion. Il s'y re-
fusa. La Cour remit l'audience au lendemain (f pour
laisser au témoin le temps de la réflexion ».
Le lendemain, le colonel interrog-é de nouveau per-
sista dans son refus. Le procureur g-énéral (Pejron-
net) prit la parole t « Le témoin a fait serment de
dire toute la vérité. Ig"nore-t-il donc que violer son
serment, c'est se parjurer? que commettre un par-
jure, c'est manquer à l'honneur et accepter l'ignomi-
nie ? — Vous parlez d'ig-noiuinio, monsieur le pro-
J32 LES COiMPLOTS MILITAIRES
cureur g-énéral, répliqua Fabvier: c'est par ses actes,
par sa vie qu'on la mérite. Mes actes, je vous les
livre ; ma vie, je vous l'abandonne, et je laisse à la
noble Cour le soin de prononcer. Quant aux motifs
qui doivent diriger ma conduite, vous trouverez bon,
monsieur le procureur général, que je cherche ail-
leurs des conseils sur ce qui touche à l'honneur. Je
suis d'une famille et d'un pays, Monsieur, qui, en
fait d'honneur, n'ont pas de leçons à recevoir de
ceux qui ontoavert les portes de leur ville àl'ennemi. »
C'était une allusion sang-lante à la conduite de
M. dePeyronnet. Avocat à Bordeaux, au mois de mars
i8i4, celui-ci s'était associé au maire de la ville,
Linch, et à plusieurs autres royalistes pour appeler
l'armée anglaise qui débouchait d'Espagne derrière
nous, et pour lui livrer Bordeaux. Lord Beresford y
était entré le 12 mars, avec 10.000 hommes. C'est
ainsi que Louis XVIII avait été proclamé à Bordeaux
avant môme la chute de l'Empire.
L'allusion fut accueillie avec une vive approbation
sur plusieurs bancs de la pairie ; elle souleva de
longs applaudissements dans les tribunes publiques.
Le colonel fut condamné à 100 francs d'amende pour
refus de témoignage. L'intermédiaire qu'il refusait
de nommer était Joseph Dumouliu, de Grenoble, qui
était sur le banc des accusés.
Les accusés furent défendus par les meilleurs avo-
LE COMPLOT DE PARIS (19 AOUT 1820) 133
cats du temps : Barthe, Berville, Dalloz, Hennequin,
Renouard, etc., dont les plaidoiries remplirent huit
audiences.
La Cour délibéra du 2 au i4 juillet. Comme le fait
iustement remarquer Vaulabelle, « le résultat se res-
sentit de l'irritation produite chez un g-rand nombre
de pairs, anciens généraux ou anciens fonctionnaires
de la République et de l'Empire, par les débats que
venait de soulever, dans l'autre Chambre, la discus-
sion de la loi sur les donations. Poursuivis dans leur
gloire ou dans leur passé par les insultes ou les inju-
res des orateurs ou des écrivains royalistes, les pairs
de cette catég'orie pouvaient difficilement déployer une
g-rande rig^ueur envers des officiers traduits à leur
barre pour une tentative de complot ayant toutes les
apparences d'un g-uet-apens de police, et qui, tous^ af-
firmaient que les propositions écoutéespar eux avaient
uniquement pour but « d'obtenir du g-ouvernement du
roi le maintien intég-ral de la Charte, ainsi que le
retirait des lois d'exception, de solliciter la justice du
monarque et non de forcer sa volonté » (t. v, ch, 2).
Le jug-ement, prononcé le 16 juillet, ne fut sévère
que pour les trois contumaces, Nantil, Lavocat et
Rey, qui furent condamnés à mort. De Laverderie et
de Trog-ofF, officiers de la g-arde royale, de la Motte,
capitaine de la lég-ion du Nord, furent condamnés à
ô ans de prison ; Robert et Gaillard, sous-officiers de
i3i LES (JO.Ml'LOÏS .Mll.liAlHKb
la lég^ion de la Meurthe, à 5 ans ; Loritz, sous-lieute-
nant de la légion du Nord, à 2 ans. Les autres furent
acquittés (i).
La modération de cette sentence, qui contrastait
avec les rigueurs des cours prévôtales, satisfit l'opi-
nion, mais irrita les ultras, et leur fit dire qu'on avait
voulu soustraire les principaux coupables (c'est-à-
dire les meneurs du parti libéral) à l'action de la
justice, pour n'atteindre que des complices obscurs
et subalternes. Marmont estime que la Chambre des
Pairs manqua à ses devoirs. (( Ce qu'il y eut de plus
effrayant pour la dynastie, ce fut de voir le peu d'ar-
deur à la défendre, et de remarquer un grand nom-
bre de ses ennemis au milieu de ceux qui, par leur
intérêt propre, n'auraient jamais dû séparer leur
cause de la sienne. »
Ce que Marmont voyait, de ses yeux de soldat, et
ce qui était grave, c'était le caractère môme du com-
plot. Les contemporains l'ont appelé conspiralioit
militaire. Et, en etret, la pensée du complot, sou
org-anisation, l'emploi de ses forces étaient exclusi-
vement militaires. Queserait-il advenu de notre pays,
si de pareilles entreprises avaient dû réussir? si le
(i) Maziau, arrêté en Beltjique pendant les débats, cl dont
l'exlradition fut obtenue, comparut seul devant la Chambre des
Pairs, et fut condamné, le r>'| novembre 1821, à cinij ans de pri-
son, arrêt qui souleva, d'ailleurs, les protestations d'un certain
nombre de pairs.
LE COMPLOT DE PARIS (19 AOUT 1820) 135
système des proniiiiciamieiitos avait prévalu chez
nous dans la politique? L'exemple de l'Espagne est
là pour répondre.
Ce g-rand procès venait de finir, lorsqu'arriva la
nouvelle de la mort de Napoléon.
Bien que son souvenir fût toujours vivant dans le
jiays, et que son nom parût nécessaire pour grouper
larmée autour du libéralisme, Napoléon était resté
étrang-er à cette ag-itation militaire. C'est une erreur
sing-ulière que celle où tombe Pasquier, quand il at-
tribue au prisonnier de Sainte-Hélène, à son influence,
à son arg-ent, la conspiration d'août 1820, et quand il
dit « qu'après la mort de Napoléon les conspirations
ont entièrement cessé (i) a . C'est alors^ au contraire,
qu'elles ont redoublé d'activité. C'est dans le courant
de 1822 qu'elles ont donné tout leur efl^ort.
Pendant les premières auuées de sa captivité, Na-
poléon avait suivi d'assez près les événements. La
politique maladroite de la Restauration, la proscrip-
tion des g-énéraux, la conspiration de Grenoble, le
désordre des esprits lui apparaissaient, avec l'exag-é-
ration inévitable de la distance, comme les sig-nes
précurseurs d'une g-uerre civile qui allait renverser
les Bourbons. Il se prenait alors à espérer la déli-
vrance et l'apothéose du retour. Mais de nouveaux
(i) MMioires, t. iv, pag'e 4''l-'i- En noif.
i36 LES COMPLOTS MILITAIRES
courriers lui montraient la France résig-née à la mo-
narchie, etil en arrivait lui-même à l'indifférence. Non
seulement il ne song-eait plus au retour, mais il ne
song-eait même plus à la liberté, et il écartait obsti-
nément tout projet et même toute idée d'évasion. Du
haut de son g"énie, il voyait dans sa captivité la ran-
çon de sa g'Ioire passée^ le gag-e du succès pour l'ave-
nir. Il disait parfois: «Si, au lieu de souffrir ici, j'étais
en Amérique comme Joseph, on ne penserait plus à
moi ; ma cause serait perdue. Non, non! mieux vaut
pour moi mourir sur ce rocher. Mon martyre assure-
ra la couronne à mon fils (i). »
C'est dans ces dispositions de renoncement et de
sacrifice que la mort le trouva et se saisit de lui, dans
l'ouragan qui passa sur le rocher de Sainte-Hélène,
le 5 mai 182 i .
La nouvelle, apportée en France dans le courant
de juillet, n'y fit d'abord que peu de bruit. La cen-
sure imposa le silence aux journaux, et beaucoup
d'anciens soldats, retirés au fond de la campagne,
refusèrent de croire à la mort de leur empereur. Mais
bientôt les accents arrachés aux poètes, Bérang-er,
(i) Voir, avpc le livre de Montliolon, la Captivité de Saintc-
IltHime, d'après le journal du marciuis de .Montciicnu, publié par
(;. Firinin Didot. Paris. iKij/j, iii-8". — Le mar<]uis était coiii-
inissaire de Louis XV'lll dans l'île. Il s'était montré d'une con-
venance parfaite envers Napoléon et ses coinpaijnons de cap-
tivité.
LE COMI'LOT DE PARIS (19 AOUT 1820) 137
Lamartine, Delavig-ne, Victor-IIug-o, par cette desti-
née extraordinaire ; le retour de Montholon, de Ber-
trand et de Marchand, avec le testament de Napoléon :
la publication du Mémorial de Las Cases [\^2?t),
et les innombrables ouvrag-es que fit éclore avec lui
l'épopée impériale ; tout contribua à créer et à propa-
g-er une lég-ende impérissable.
Cette lég'ende fut d'ailleurs analogue à celle dont
les Bourbons entouraient Henri IV.
Les Bourbons s'étaient bien gardés d'abriter leur
retour sous le patronage de Louis XIV, le plus majes-
tueux, mais certainement le moins populaire de nos
rois. Ils battirent monnaie avec le souvenir d'Hen-
ri IV, et l'effig-ie d'Henri IV remplaça celle de Napo-
léon dans la croix de la Légion d'honneur. Ils avaient
raison, car leur aïeul est bien resté, comme dit la
Henri ad p. :
Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire.
Et il le mérite ; c'est peut-être le plus g-rand de nos
rois. Après Jeanne-d'Arc, avant Thiers, il a été un
libérateur du territoire. Il nous a délivrés de l'Es-
pag"ne. Il a refait des finances, une administration,
un pouvoir monarchique ; pour tout dire, il a refait
le pays admirable qu'il a laissé à Bichelieu et à ses
successeurs.
Mais cet Henri IV est celui de nos jours, celui de
8i
138 LES COMPLOTS MILITAIRES
l'histoire. Celui des Bourbons était tout de fantaisie,
c'était celui des romans de cape et d'épée; le Gascon
batailleur et g-énéreux, spirituel et g-alant, l'ami de
Grillon, de Gabrielle et du meunier Michaud ; le
soldat d'Ivry, le roi de la poule au pot.
De même pour Napoléon. Au lieu du soldat ambi-
tieux de Brumaire, entré à main armée dans notre
histoire, confisquant à son profit l'œuvre de la Révo-
lution, jetant la France dans des g-uerres effroyables
pour la laisser vaincue et démembrée, la lég-eade
impérialiste présentait un Napoléon bon fils, bon
camarade, bon époux, bon père de famille, soldat
sensible et vertueux, que des rêves de philanthropie
hantaient les soirs de bataille, qui ne demandait qu'à
faire le bonheur de l'Europe, après l'avoir conquise,
et victime au milieu des mers lointaines de la jalousie
de la perfide Albion. Ce Napoléon idéal servait le
parti, comme le Henri IV romanesque servait la
Restauration.
Aujourd'hui, et depuis quelques années, l'Empire
est devenu l'objet d'une sing-ulière faveur. Mémoires,
documents inédits, on ne nous fait g-râce d'aucun
détail sur Napoléon. En sommes-nous plus avancés?
Ce qui caractérise cet homme extraordinaire dans
l'histoire de rhumanité, c'est que, plus on l'étudié^
plus il demeure impénétrable.
lj<i icouvernement pcnsnif rjue la mort de son héros
LR COMPLOT riF PARTS (10 AOUT 18fî0) iS9
désarmerait le parti bonapartiste. Il se trompait. Des
serviteurs de l'Empire, beaucoup s'étaient déjà ralliés
à la monarchie. Les autres restèrent dans l'opposi-
tion libérale ou se jetèrent dans l'opposition républi-
caine. Aussi bien, depuis quelques années, ce n'était
plus entre Napoléon et les Bourbons que la lutte était
engag-ée, mais entre la Révolution et l'ancien rég'ime,
qu'on voyait renaître avec ses rancunes et sa fureur
de représailles.
Voilà pourquoi la monarchie n'en avait pas fini
avec les difficultés. Mais pour combattre avec plus de
succès et pour rassembler leurs forces, ses ennemis
avaient besoin d'une nouvelle organisation.
Ils la trouvèr'ent dans la Chnrhonnerie.
CHAPrTRE V
Les complots de l'Est : Belfort et Colmar.
Les premières sociétés secrètes, sous la Restaura-
tion, avaient été fondées par des royalistes zélés pour
seconder l'action monarchique. Telles étaient celles
des Francs ré(/énérés, des Chevaliers du tropique,
des Bandou/iers, etc. Ces sociétés politiques cédèrent
la place à de nouvelles associations moins fermées et
d'un caractère plus reli;^ieux, comme la société des
bons livres, des bonnes études, etc., qui n'étaient
que des émanations de la fameuse Congrégation,
dont l'influence, à la fois occulte et plus vaste, s'é-
tendit sur le youvei'nement.
Le parti libéral y répondit par l'org-anisation de
deux sociétés, l'une secrète, l'autre publique. La pre-
mière, sous le nom de l" Union, avait été fondée par
l'avocat Rey, à Grenoble, et transportée à Paris dès
i8iG(i). l\ecrutée dans la bourgeoisie et le com- i
(i) Reij f.Ioseph), né à Grenoble, en i770- Avorat. Rayé du
(ableau en iSnj pour avoir présenir un nienioirc en fa\eiir des
victimes de la conspiration Didier.
LES COMPLOTS DE L'EST : BRLFORT ET COLMAR 141
merce, timide et discrète, elle ne tarda pas à s'effacer
devant la seconde.
Celle-ci, organisée en 1817, sous le nom de société
des Amis de la presse, comptait parmi ses premiers
membres : B. -Constant, Lafa jette, Vojer d'Arg-enson,
Laffite, etc. Elle ne se proposait d'abord que la dé-
fense des lois sur la presse et sur la liberté indivi-
duelle, et aussi celle des écrivains poursuivis par le
g-ouvernement. Elle ne sortait pas du terrain juri-
dique. Elle se renforça de nombreux députés, absorba
r Union, étendit son action, et devint assez puissante
pour encourir des poursuites qui amenèrent sa sup-
pression, en 18 19.
Il en survécut un comité dit d'action., qui prit la
direction du parti libéral et qui, au lieu de s'en tenir
à l'opposition légale, conçut la possibilité d'une lutte
matérielle contre leg'ouvernement. Ce comité d'action
était composé, en 1820, de Lafayette, Manuel, Cor-
celles, députés ; des avocats Rey et Merilhou ; des
g-énéraux Tarayre, Thiard, Corbineau. On a vu sa
part dans la conspiration militaire du 19 août.
L'esprit d'opposition était encore allé plus loin
dans les provinces de l'Ouest. Il y avait donné nais-
sance à une société secrète destinée à un rôle actif
dans le soulèvement de cette rég'ion. C'était celle des
Chevaliers de la liberté, donile centre était Saumur.
Elle était sortie d'une des associations formées par
d42 LES COMPLOTS MILITAIRES
les officiers à la demi-solde pendant la première Res-
tauration. Celle-ci avait réuni, à Paris, sous l'inspi-
ration du chirurgien de la g-arde Grandménil, un
certain nombre de chevaliers de la Lég-ion d'honneur.
Mais elle n'avait pas eu le temps de s'étendre. Le
retour de l'île d'Elbe coupa court à ses projets, et le
licenciement de l'armée de la Loire la dispersa.
Grandménil, retiré aux environs de Saumur, la
reconstitua sur de nouvelles bases, en y faisant en-
trer, avec d'anciens soldats, des patriotes de toutes les
classes. Le milieu était favorable. Si la g-uerre civile
avait cessé d'agiter les provinces de l'Ouest, elle n'en
laissait pas moins en présence deux partis irréconci-
liables, celui de la royauté et celui de la révolution.
Quelques circonstances particulières y poussèrent en-
core; et, parmi elles, la présence à Saumur de l'école
de cavalerie.
L'école de Saumur, établie en 1 771, fermée pendant
la Révolution et l'Empire, avait été réorganisée par
ordonnance royale du 28 décembre i8i4, sous le nom
ù'Ecole d'équitalion. Chaque régiment de cavalerie
dut y envoyer quatre élèves, la moitié prise parmi les
lieutenants et sous-lieutenants, l'autre parmi les sous-
officiers ayant deux ans de service.
Jusqu'en 182 1, les promotions d'élèves avaient été
filtrées, en quelque sorte, par le système de Clarke, '
et elles avaient Hut, de l'i'-cDle un fover de l'ovalisme
LES COMl'LOTS DL: L'JiST : IJELKOHT ET COLMAR 143
militant, hostile aux idées libérales de la population
civile. Cet antagonisme éclatait en désordres fréquents
dont le plus bruyant fut celui qui marqua un voyag-e
à Saumur de B. Constant, député de la Sarthe. Les
élèves de l'école empêchèrent Constant d'assister à un
banquet préparé par ses électeurs, et le forcèrent de
quitter la ville sous la pi'otection de la g-endarmerie
(7 octobre 1820).
La colère excitée à Saumur par cet excès de tur-
bulence détermina, quelques jours après, la forma-
lion delà société des Chevaliers de la liberté. Les
premiers membres en furent, avec les anciens chi-
rurgiens militaires Grandménil et Caffé, le chef de
bataillon à la demi-solde Gauchais et son beau-frère
Tisseau-Gauchais, Fournier, ancien maire de Saumur,
Chauvet, professeur au collèg-e royal d'Ang-ers, et
quelques autres.
L'association s'étendit avec une sing-ulière rapidité
dans la vallée de la Loire, de Saumur à Nantes. Elle
avait pour adhérents, non seulement les officiers en
réforme et à la demi-solde, et les anciens fonctionnai-
res, mais encore beaucoup de petits propriétaires,
inquiets des menaces de la Restauration contre les
acquéreurs de biens nationaux. Bien plus, elle trouva
dans l'Ecole même un concours inattendu.
Le i«' janvier 1821, la promotion appelée à Sau-
mur était composée d'ofliciers et de sous-officiers
144 LES COMPLOTS MILITAIRES
rentrés au service ou g-radés pendant le ministère
Gouvion Saint-Cyr, et, par conséquent, animés d'un
tout autre esprit que celle qu'elle remplaçait. Des
relations furent nouées avec la ville, des confidences
échang-ées. Les lieutenants Delon et Guérin, les sous-
officiers Sirejean, Couderc, Mathieu, Grandménil
jeune, frère du cliirurg-ien, firent pénétrer l'associa-
tion dans ce milieu jadis si fermé. Plus de la moitié
de rÉcole se trouva bientôt affiliée.
Telle était l'œuvre de la société quelques mois
après sa fondation. Elle avait devancé et préparé
dans l'Ouest l'action de la Charbonnerie.
La Charbonnerie était d'importation étrang-ère.
Deux jeunes g'ens, Joubert et Dug-ied^ impliqués dans
la conspiration du 19 août, s'étaient réfug-iés en Italie I
pour éviter les poursuites. Ils j furent affiliés à la
société des Carbonari . Le premier resta au service
de l'armée napolitaine. Le second, revenu à Paris en
février 1821^ y rapporta les règ-lements de l'associa-
lion qu'il communiqua à plusieurs de ses camarades,
Bûchez, étudiant en médecine, futur président de
l'Assemblée Constituante de 1848, Bazard, Flottard,
Corcelles fils, Guinard, Sautelet, étudiants en droit,
Rouen aîné, avocat, etc. Trois d'entre eux, Bazard,
Bûchez et Flottard, se charg-èrent d'extraire de l'org-a-
nlsation italienne cequi pouvait s'adapter aux mœurs
cl aux aptitudes françaises et c'est ainsi que fut fon-
LES COMPLOTS DE L'EST : BELFORT ET COLMAR 143
dée, dans une modeste chambre de la rue Copeau,
la société qui allait devenir si puissante.
Elle était nettement républicaine. Elle se proposait
surtout d'en appeler au peuple pour le choix et la
constitution de son g-ouvernement.
L'org-anisation en est connue. La direction g-éné-
rale appartenait à un conseil suprême ou liante
vente, au-dessous de laquelle étaient des ventes cen-
trales oi particulières . La réunion de ving-t membres
suffisait à former une vente particulière. Les ventes
particulières ne correspondaient pas entre elles, mais
ressortissaient chacune à une vente centrale qui cor-
respondait avec la vente suprême. Les admissions se
faisaient avec une grande simplicité, et sans l'appa-
reil dramatique qu'on leur a prêté. Les affiliés fai-
saient le serment de g-arder, sous peine de mort, le
secret le plus absolu, d'obéir aux ordres de la vente
suprême et d'avoir un fusil toujours prêt, avec cin-
quante cartouches.
Anciens militaires, étudiants, employés de com-
merce, s'affilièrent avec un empressement extraordi-
naire. Parmi les premiers qui vinrent s'adjoindre
aux fondateurs, on peut citer l'étudiant en médecine
Trélat, qui fut un des chefs de l'opposition républi-
caine sous Louis-Philippe, avec son camarade Gui-
nard; Pierre Leroux, rédacteur du Globe, les deux
frères Arnold et Ary SchefTer, l'un journaliste, l'autre
9
i46 LES COMPLOTS MILITAIRES
peintre; le philosophe TJiéodore JoufFroy, Thisto-
rien Aug-ustin Thierry, le publiciste Cauchois-Le-
maire, etc.
« A peine la société fut-elle née que ses fondateurs
sentirent le besoin d'y faire entrer ce qu'on appelait
des notabilités, c'est-à-dire des hommes qui pussent
contribuer par l'autorité de leur âg-e et de leur répu-
tation à propag-er dans l'armée et dans les départe-
ments les efforts qui venaient d'être commencés si
heureusement à Paris. Ce furent : Lafayette et son
fils, Dupont, d'Arg-enson, de Corcelles, Beauséjour,
Kœchlin (Jacques), de Schonen^ Fabvier, Maug-uin,
Barthe, Merilhou... (i). »
L'association se répandit dans les départements. I
Dans l'Ouest, elle s'affilia les Chevaliers de la liberté
qui apportèrent leur organisation toute prête. Dans
l'Est, le Sud-Est, elle recruta de nombreux parti-
sans. « La contag"ion fut si rapide, dira l'avocat
g-énéral Marchang'y, que, dans le cours de 182 1,
trente-cinq préfets dénoncèrent à la fois des sociétés
de çarbonari et de chevaliers de la liberté org-ani-
sées sur plusieurs points de leurs départements.
Paris comptait dès lors plusieurs centaines de ventes,
ayant entre elles diverses dénominations, telles que
(1) E. Triilal. Lti (^/larbunneric, dans Paris réi'ohilionnaire,
t. I, i833. — On vient de voir pour (luclle raison l'auteur est
bien renseigné.
LES COMPLOTS DE L'EST : BELFORT ET COLMAR 147
la Victorieuse, la Sincère, la Réussite, Bélisaire,
Westermann, les Amis de la Vérité, etc. (i). »
La Charbonnerie, toutefois, n'eutamait pas le
peuple. L'immense majorité de ses membres appar-
tenait à la bourgeoisie, à l'industrie, au commerce,
aux professions libérales, au monde de la presse, Se
la littérature et de la politique. En outre, elle n'avait
ni le nombre ni la vig-ueur nécessaires, du moment
qu'il fallait être prêt à descendre dans la rue.
Voilà pourquoi elle s'attacha à g-ag-ner l'armée. Elle
y pénétra aisément et s'y étendit rapidement. Les
officiers compromis dans Taffaire du 19 août, et les
officiers en réforme; les officiers à la demi-solde, tou-
jours en relations avec leurs anciens régiments : tous
travaillèrent à org-aniser des ventes militaires qui,
sous le nom de légions, cohortes, manipules, furent
surtout composées de sous-officiers d'une action plus
assurée et plus directe sur les soldats.
« Les sous-officiers, jeunes, résolus, ambitieux de
grades^ puissants sur les soldats, jaloux de l'officier,
tenant au peuple par lasubalternité, à la bourg-eoisie
par l'instruction, à l'armée par l'uniforme, au bona-
partisme par les souvenirs, au libéralisme par les
(i) Réquisitoire dans l'affaire de La Roclielle, 1822. — Mar-
changy toutefois confond, et pciii-ètre sciemment, les ventes
de la charbonnerie et les loges mac^onniques. L'erreur est ma-
aifeste pour les Amis de la Vérité, loge maçonnique dont on a
in le rôle en 1820.
143 LES COMPLOTS MILITAIRES
I
journaux, les pamphlets, les chansons patriotiques
qui circulaient dans l'oisiveté des casernes, étaient
les ag-ents les plus séductibles et les plus séducteurs
de ces enrôlements dans les rég-iments et dans les
g-arnisons. Ils étaient le noyau de l'armée, l'attente
de l'insurrection. Un rég-iment enlevé par les sous-
officiers enlèverait l'autre; une place forte ferait tom-
ber à l'instant toute une province. L'exemple impuni
g-agnerait de proche en proche de nouveaux corps
d'armée et de nouvelles provinces à la cause consti-
tutionnelle. Le drapeau tricolore volerait de lui-même
de rempart en rempart, de clocher en clocher, et un
g-ouvernement provisoire insurrectionnel imprimerait
le concert et l'unité à ces soulèvements armés (i). »
Ce qu'on voyait alors en Europe semblait pousser
à ces dispositions nouvelles de notre pays. Presque
partout autour de nous, des soulèvements, et des |
soulèvements militaires. Avec l'année 1820, une
insurrection militaire venait d'éclater en Espag-ne, et j
d'y substituer les libertés de 1812 au despotisme ab- ;
.solu de Ferdinand VII. Dans le courant de l'année, i
une révolution semblable ag-itait Naples, où les \
carbonari de l 'aimée l'orraient le roi d'adopter la .j
constitution espagnole de 1812, qu'on ne connaissait |
(i) Lamartine, Histoire de la Reslanrution, livre Sg. —
Heaucouj) ilc belles [lat^es qui ne font ])as un livre ; telle est
cette histoire du trraïul iiocie «[ui l'ut, en 1848, un ijrand ci-
toyen.
LES COMPLOTS DK L'EST : BELFORT ET COLMAR 149
d'ailleurs pas, et dont on ne trouvait qu'un seul
exemplaire dans toutes les bibliothèques du royaume
(juillet); enfin, au mois de mars 1821, tandis que
les Autrichiens s'enfonçaient dans le royaume de
Naples pour y rétablir l'absolutisme, le Piémont se
soulevait derrière eux, et proclamait la monarchie
constitutionnelle.
Ces événements excitaient les éloges de nos libé-
raux et, avec leurs discours, ils étaient d'un dang-e-
reux exemple pour notre armée. La Charbonnerie
achevait de la pervertir^ et de lui faire croire qu'il ne
tenait qu'à elle de chang-er les destinées de notre
pays.
A Paris, il y avait une vente à l'Ecole polytechni-
que; une dans le 45® de lig'ne, dont quelques
serg-ents allaient devenir célèbres ; une dans le
48«, etc. Dans l'Ouest, le travail des Chevaliers de
la liberté avait préparé le terrain : on pouvait
compter sur les sympathies affirmées déjà dans
l'affaire du 19 août. Elles étaient profondes à Saumur
dans l'Ecole de cavalerie ; réelles à Nantes, dans le
i3* de lig'ne ; à Ang-ers, dans le 44'^ ; 'i Rennes,
dans l'artillerie ; à Brest surtout, où l'esprit d'oppo-
sition éclatait eu désordres fréquents, qui donnaient
fort à faire au g-énéral de Coutard, et qui amenaient,
en septembre 1820, une mission spéciale de Lauris-
ton.
I
ISO LES COMPLOTS MILITAIRES
Dans l'Est, les garnisons avaient donné avec ar-
deur. Cette région de l'Est, de l'Alsace au Dauphiné,
était celle où les Bourbons rencontraient le plus
d'hostilité. Et pour plusieurs raisons.
D'abord, elle avait souffert plus que les autres des
invasions de i8i4 et de i8i5. Ensuite son voisinage
de la frontière en a fait une terre de soldats. Nulle
part ailleurs notre pays n'a porté une génération plus
admirable que celle qui sortit de ces robustes et pa-
triotiques provinces d'Alsace, de Lorraine, de Fran-
che-Comté pendant la Révolution et l'Empire. Pour ^
ne citer que les principaux, c'est en Alsace : Kléber,
Kellermann, Lefebvre, Rapp; en Lorraine : Ney,
Gouvion-Saint-Cyr, Oudinot, Exelmans, Gérard,
Drouot, Molitor, Eblé, Duroc, Mouton, Grenier ;
dans la Franche-Comté : Lecourbe, Moncey, Pajol,
Travot, Morand^ Donzelot, Préval. Et à leur suite,
à leurs côtés, combien d'autres, dont les services,
pour être moins glorieux, ne furent pas moins dé-
voués, et qui, la guerre finie, étaient rentrés dans
leurs foyers ? Dans quel autre milieu aurait-on rcs- j
senti plus vivement, avec les malheurs delà patrie, *|
les injustices de la Restauration, et les proscriptions
dirigées contre l'armée par une dynastie dont l'inva-
sion avait marcjué l'avènement, et qui ne devait son
retour qu'à Waterloo? Enfin cette [terre, si féconde
en soldais, a toujours été un pays d'instruction et de
I
LES COMPLOTS DE L'EST : BELFORT ET COLMAR 151
progrès dans lequel la passion pour la g-uerre s'est
rarement séparée de l'attachement pour la liberté.
Les dispositions de cette rég-ion avaient déjà paru
menaçantes dans les premiers mois de 1820. Elles
avaient donné naissance à des combinaisons mal
connues, désig-nées sous le nom de Complot de
l'Est.
Ce complot avait été dénoncé au gouvernement
par un sieur Tiriot, ancien officier bonapartiste, qui
s'était vendu à la police et qui avait su g-ag-ner l'a-
veugle confiance de Lafayette. On sut par lui que La-
fayette, Voyer d'Arg-enson, Laffite, Gévaudan, étaient
les instig-ateurs d'un complot qui avait pour but de
soulever plusieurs divisions militaires, à l'aide des-
quelles on aurait entraîné le reste de l'armée. On ap-
prit les noms des chefs particulièrement eng-ag'és. On
connut même, presque jour par jour, tout ce qui al-
lait se passer dans le comité, et jusqu'aux discours
qu'on devait porter à la tribune. « Ainsi, dit Pas-
quier, le g-ouvernement a tenu dans ses mains un
plan d'insurrection g-énérale, arrêté dans ses plus
g-rands détails, et auquel était joint un plan de g"0u-
vernement provisoire. Le tout avait été rédig'é ou par
Lafayette ou sous ses yeux, en compagnie de quelques
amis qu'il avait réunis pendant deux ou trois jours à
sa terre de Lag-rang-e (i). »
(i) Mémoires, t. iv, rh. lO.
152 LES COMPLOTS MILITAIUKS
Pourquoi ne fit-on pas arrêter les coupables? Pas-
quier ne le dit pas. Peut-être parce qu'il ne fallait pas
prendre à la lettre les révélations de Tiriot, certaine-
ment exag-érées. Peut-être aussi parce que l'arrestation
des chefs du parti libéral eût provoqué des difficultés
dont on n'osait prévoir le terme. Néanmoins, les rap-
ports de la police, la correspondance des préfets et
celle des g-énéraux chargés des divisions militaires
avaient inspiré assez d'inquiétudes pour qu'on priât
le duc d'Angoulême de faire un voyag-e dans cette
rég-ion et d*y rallier les esprits à la monarchie.
Le prince s'y prêta d'assez bonne grâce. Il quitta
Paris le 27 avril et sa tournée dura plus d'un mois.
Il alla, par Dijon et Lyon, jusqu'à Grenoble. A Gre-
noble, les étudiants ne crièrent que: Vive la Charte I
évitant de mêler ù ce cri celui de : Vive le Roi! Le
20 mars suivant, dans une courte émeute rapidement
apaisée par le g"énéral Pamphile Lacroix, ils firent
mieux. Ils crièrent : Vive l'Empereur ! Vive la liberté !
A bas les liourbons !
De Grenoble, le duc gag-na la Franche-Comté, par
Besancon. Dans cette partie de son voyage, on dut
prendre des précautions particulières. On annonçait
que le drapeau tricolore allait être arboré à Besançon
et dans plusieurs villes voisines; que beaucoup d'ol-
iiciers à la demi-.solde et d'anciens soldats se réunis-
.saient h Dole et dans les environs; qu'on attendait des
LES G0MPL0T5 Dlî L'EST : BELFORT ET COLMAR 153
émissaires de Paris, etc. On arrêta, en effet, à Besan-
çon deux ofliciers en inactivité, dont on avait signalé
le départ de Paris, les nommés Courbe et Flauzeau.
On trouva, dans leurs malles, leurs armes, leurs uni-
formes et des pièces d'équipement. Tout cela était-il
nécessaire pour un simple vovage auquel ils ne pu-
rent, d'ailleurs, attribuer un prétexte bien fondé ? On
arrêta, en même temps, un militaire nommé Guille-
main, avec lequel ils s'étaient abouchés à Dole. L'é-
clat de ces arrestations apprit aux conjurés que leurs
pi-ojets étaient éventés. Ils se tinrent tranquilles et se
dispersèrent. Il semble qu'ils s'étaient proposés d'en-
lever le duc d'An^'Ouiême (i).
Celui-ci continua son voyaye par Strasbourg-, Metz
et Nancv, et rentra à Paris dans les premiers jours
de juin, à la veille des troubles que fit éclater la mort
du jeune Lallemand. Son voyag-e avait fait peu de
chose pour la popularité des Bourbons.
Grâce à ces dispositions d'une partie du pays,
grâce au travail accompli dans le courant de 182 i par
la Charbonnerie, à la fois dans la population civile et
{i, Après de longs drbats sur la juridiction compétente, les
accusés furent traduits devant la Cour d'assises de Riom. qui les
acquitta. Les preuves judiciaires faisaient défaut. Qi'ant à la
conviction morale, dit l'asquier, il eût été diflicile d'en acqué-
rir une plus complète que celle que le ifouvernement avait puisée
dans les renseisnements coucordanls venus des départements et
aussi de l'élrauyer.
9.
154 LES COMPLOTS MILITAIRKS
dans l'armée, on crut pouvoir tenter, pour la fin de
l'année, un vaste mouvement.
« Nous ne voyons aucun inconvénient à le dire
aujourd'hui. Au commencement de 1822, la Gharbon-
nerie était partout, dans l'armée, dans les écoles, dans
la haute et moyenne industrie, dans la Chambre des
députés et jusque dans la Chambre des pairs. Comme
elle avait à sa disposition des rég-iments de ligne, les I
g-énéraux ne lui manquaient pas. Nous ignorions ce
qui serait résulté d'une révolution, mais elle était
possible^ et même probable. L'hiver de 1822 vit
échouer toutes ces tentatives par un concours d'acci-
dents qu'il est inutile d'exposer ici... Toutes les
affaires postérieures à celles de Belfort ont été les
conséquences inopportunes et sans ensemble d'un
vaste plan qui ne put être exécuté (i). »
Qui parle ainsi? C'est de Gorcelles, député du
Rhône, membre du comité directeur, engagé dans la
Charbonnerie avec son fils, alors étudiant en droit, et
son gendre, de Schonen, conseiller à la Cour d'appel
de Paris.
De son côté, le commandant Gauciiais, qui fut un
(i) V. de Corceiles, Docuiiiens pour servir à l'histoire des
conspirations et des partis, i83i, in-S" (i ib pages, dont la piii-
parl vajjues et decluinatoirus et qui ne tiennenl que furt [leii
les promesses du titre). Gorcelles a public encore plusieurs arti-
cles dans les revues du temps sur des «juestious tl'écouomie so-
ciale. "
LES COMPLOTS DE L'EST : BELFORT ET GOLMAR 155
des ag-ents les plus dévoués de la conspiration dans
l'Ouest, déclare que les sociétés secrètes de France,
et celles de V et ranger, fondaient les plus grandes
espérances sur le complot de Belfort. Il s'en promet-
tait lui-même des résultats qui nous paraissent bien
extraordinaires .
Ce n'était ni plus ni moins qu'une réorg'anisation
complète de la Fi-ance, dont il esquisse les g-rands
traits : établissement d'une nouvelle constitution,
« avec un président et un vice-président, nommés
pour trois ans; des ministres responsables; un con-
seil exécutif de douze membres, charg'és chacun d'une
partie des affaires publiques et qui en auraient com-
muniqué le résultat au conseil g"énéral de la nation,
seul appelé à décider souverainement de toutes les
grandes mesures » ; remaniement du système électo-
ral, d'après celui de l'an III ; nomination directe par
le peuple de tous les ag-ents du pouvoir; modification
de l'assiette de l'impôt; enfin, et surtout, comme on
pouvait l'attendre d'une conspiration militaire, on
aurait travaillé à la formation d'une armée véritable-
ment nationale, qui aurait reçu tous les soins et aussi
toutes les faveurs du nouveau gouvernement (i).
(i) Histoire de la conspiration de Saiimiir. Précis histori-
([ue, par le colonel Gaucliais, commandeur de la Légion d'hon-
neur. « Condamné à mort dans cette affaire comme ayant tout
conduit dans l'Ouest. Dédié aux patriotes de tous les pays. »
Paris, in-8«, i83s.
Je ae saclie pas (ju'aucun historien de la Restauration ait
1B6 LES COMPLOTS MILITAIRES
C'étaient les fils du complot de l'Est qu'on essayait
de renouer en Alsace, en les rattachant à un mouve-
ment de l'Ouest, de façon à placer le g'ouvernement
entre deux insurrections, l'une et l'autre à chaque
extrémité du pays, et destinées à affaiblir la résis-
tance en la partag-eant. En effet, tandis que le gouver-
nement serait occupé par un soulèvement dontSaumur
devait être le foyer, une explosion redoutable devait
éclater en Alsace, couvrir toute la rég-ion du nord-est,
gag-ner le Dauphiné,et s'étendre jusque dans la vallée
du Rhône.
La Gharbonnerie avait trouvé en Alsace un mi-
lieu favorable et des auxiliaires particulièrement
dévoués.
Jacques Kœchlin, de Mulhouse, membre de la
Chambre des députés pour le Haut-Rhin, et membre
de la haute vente, possédait en Alsace, avec sa
famille, plusieurs manufactures. Il y avait fait entrer
quelques-uns des officiers compromis dans le complot
du Bazar. Acquittés par la Chtiinbre des pairs, ils
avaient été mis en réforme, sans traitement, par le
ministère de la g-uerre. C'étaient le lieutenant Des-
bordes, les sous-lieutenants Brue et Pegulu, de la
légion de la Seine, et Lacombe, ancien naidedu corps.
lire [)arli de ce niriciix opusciilr. (jauchais l'tait né à Dam-
pierre ,'Maine-ol-Loire). en l'jCtCK Volontaire en i7<jo, il avait
fait les (■,ainf(a;;-nes ili- riMiipife dans !(■ iV.i" de li^'iie, et il avait
élc liceiicié comme cliel' de Ijalaillun, Mui'l à Saiimiir en \'6l\b.
LES COMPLOTS DE L'EST : BELFORT ET COLMAR 157
Ces officiers avaient fait de la propagande autour
d'eux. Par l'intermédiaire du lieutenant à lademi-solde
Roussillon et de l'avocat Petit-Jean, ils avaient tra-
vaillé le ag" de lig'ne, dont les deux bataillons étaient
cantonnés à Belfort et à Neu-Brisach. A Belfort, les
sous-lieutenants Manoury et Pcug-net; à Neu-Brisach,
les lieutenants Armand Carrel, Levasseur, Maillet,
et de Grometty avaient promis le concours de leur
bataillon. Le général en inactivité Dermoncourt se
flattait d'enlever son ancien rég-iment, le 7^ chasseurs
à cheval, en g-arnison à Colmar. Enfin, les intelli-
g-ences s'étaient étendues à Strasbourg-, dans 1 "artille-
rie et les pontonniers ; à Metz, dans l'Ecole d'applica-
tion et le rég-iment du g-énie; à Epinal, dans un rég-i-
ment de cuirassiers, etc.
Voici le plan qui fut adopté : les g-arnisons de
Belfort et de Neu-Brisach devaient se soulever la
même nuit, à la même heure, arborer le drapeau tri-
colore, et faire leur jonction à Colmar, où serait pro-
clamée la déchéance des Bourbons et installé un gou-
vernement provisoire composé de Lafayette, Voyer
d'Arg-enson et J. Kœchlin. Mulhouse devait suivre le
mouvement, qui g-ag-nerait Strasbourg-, Metz et toute
la rég-ion, tandis que le commandant Brice, avec les
débris des corps francs qu'il avait si bravement em-
ployés en 1810, couperait les communications entre
l'Alsace et Paris.
158 LES COMPLOTS MILITAIRES
On choisit la nuit du 29 au 3o décembre 1821.
Dans le Midi, l'org-anisatiou allait plus lentement.
L'explosion n'y était possible que dans les premiers
jours de janvier. Elle devait éclater à Marseille.
AMarseille, les officiers à la demi-solde et des volon-
taires recrutés par le capitaine Vallé devaient s'em-
parer des autorités, tandis que le commandant Caron,
du 5° de lig'ne, avec son bataillon gag^né à la cause,
déploierait le drapeau tricolore et occuperait la Can-
nebière. Maîtresse de Marseille, l'insurrection remon-
terait la vallée du Rhône jusqu'à Lyon, dont Corcelles
répondait.
Aux yeux des organisateurs de cet immense com-
plot, c'en était fait de la monarchie des Bourbons.
Mais ils avaient compté sans les accidents. Or, s'il en
arrive souvent dans la vie, dans les conspirations il
en arrive toujours.
Ils commencèrent par Saumur.
A Saumur, le terrain était bien préparé. Le lieute-
nant Delon, qui était franc- maçon et qui s'était fait
recevoir vénérable de la log-e de Saumur, avait redou-'
blé sa propagande dans l'Ecole. Au dehors, il était
secondé par Gauchais etFrion,qui tenaient tout prêts,
chez un chapelier du nom de Marquis, des uniformes
et des drapeaux tricolores.
Le g-énéral Gentil Saint-Alphonse, commandant
de l'Ecole, averti par doux sous-officiers, eut vent de-
LES COMPLOTS DP] L'EST : BELFORT ET COF.MAR 1u9
quelques menées. Il se borna à faire arrêter Delon,
qui s'échappa. Nul autre n'était compromis, et les
conjurés maintenaient leurs dispositions, lorsqu'un
violent incendie éclata à Saumur, dans la nuit du
i8 au 19 décembre, et dura plusieurs jours.
Tous les habitants s'employèrent à combattre le
dang-er, et avec eux^ avant eux, les élèves de l'Ecole.
Malheureusement, un mur s'écroula, écrasant plu-
sieurs officiers et en blessant quelques autres, la
plupart chevaliers de la liberté. On emporte les
morts et on trouve dans leurs poches des notes mys-
térieuses et des listes qui confirment les dénonciations
des jours précédents. Le 24, peu d'heures après cette
découverte inattendue, une trentaine de sous-officiers
étaient arrêtés.
A Saumur, le complot n'était qu'ajourné. Il fut
manqué à Belfort.
Le plan du mouvement d'Alsace avait reçu l'ap-
probation de Lafayette et de la haute vente, et Jou-
bert et Bazard avaient été charg-és d'en assurer les
derniers préparatifs. Ils visitèrent successivement
Mulhouse, Belfort, Neu-Brisach, Colmar, et se ren-
contrèrent à Strasbourg- avec Bûchez. Toutefois,
Manuel conseilla à Kœchlin et à Voyer d'Argenson,
qui connaissaient bien le département du Haut-Rhin
où ils habitaient plusieurs mois de l'année, de partir
un peu avant l'époque fixée pour se rendre un compte
160 LES COMPLOTS MILITAIRES
exact des ressources dont on venait de leur tracer le
tableau. Ils partirent. Mais plusieurs jours s'écou-
lèrent sans que d'Argenson, immobile dans sa terre
de Massevaur, envoyât de ses nouvelles. Ce silence
et le retard de Lafayette, retenu lui-même dans sa
campag-ne de Lagrange (Seine-et-Marne), firent
ajourner le mouvement au 3i décembre, puis au
i''"" janvier.
Pendant ce temps, Joubert, les deux Scheffcr, Cor-
celles fils arrivaient de Paris avec le colonel Pailhès,
le commandant Brice et plusieui\s autres officiers. Le
29 et le 3o se passèrent en conférences sans résultat
et en plaintes amères contre les hauts personnag-es
dont les terg-iversations faisaient perdre un temps
précieux. Joubert, charg-é de prévenir les conjurés
de Neu-Brisach, les trouvait particulièrement irrités
et décidés à s'abstenir, v Un complot remis, disaient-
ils, était un complot manqué. On verrait se renou-
veler ce qui avait eu lieu pour l'aflaire Nantil, dont
le succès, certain le 10 ou même le i5 août, s'était
<;hangé, le 19, en avortemeut. C'était d'ailleurs une
illusion qu(! de compter sur l'arrivée des députés;:
aucun ne viendrait, parce (|u'ils ne voulaient pas
cotrqji'omettre leur exislenctî et leur fortune. » Jou-
bei't ni! léussit qu'im])arraitem('nt à les calmer et à
reh^ver leur courage. Tout ce; (pi'il [)iit obtenir, c'est
ijin' le lieutenant Cai'i'cl le suivrait à Bellbrt, et
LES COMPLOTS DE L'EST : BELFORT ET COLMAR i6l
({Il 'après s'être assuré de la présence de Lafayette et
(le ses collèg-ues il reviendrait donner à ses cama-
rades le sig"nal de l'insurrection. L'idée d'un mouve-
ment simultané était donc abandonnée, et la g-arni-
son de Brisach promettait seulement de suivre
l'exemple de Belfort.
Le !'"'■ janvier 1822, tandis que Lafayette, avec son
fils Georg-es et un serviteur dévoué, s'acheminait vers
lielfort, suivi de près par Manuel, accompag-né du
colonel Fabvier, tout se disposait dans la place pour
le mouvement, et les principaux postes étaient confiés
à des officiers et à des sous-officiers affiliés.
La nuit venue, après l'appel du soir, l'adjudant
Tellier ordonna aux hommes de mettre les pierres
aux fusils, de préparer les sacs et d'attendre de nou-
veaux ordres. Puis il invita à souper les serg-ents-
inajors du bataillon, tandis que le colonel Pailhès,
cliarg-é de la direction militaire du mouvement,
liérjerg-eait dans un hôtel voisin un certain nombre
d officiers du bataillon et d'officiers à la demi-solde ou
en réforme, accourus des environs pour s'associer
à l'entreprise. Dans une salle ornée de drapeaux
tricolores, d'aigles et d'emblèmes patriotiques, les
convives escomptaient bruyamment le succès. Et
comment en douter? Aucun officier n'habitait la
caserne. Or, en se réunissant k minuit, le bataillon
qui formait la g-arnison de la place se trouverait sous
162 LES COMPLOTS MILITAIRES
la seule autorité des officiers et des sous-officiers
affiliés ; le reste des chefs n'apprendrait les faits que
le lendemain, après l'exécution, lorsque le mouve-
ment complètement org-anisé aurait encore pour
appuis les nombreux complices du dedans et du
dehors, la population de la ville et des faubourgs et
trois membres de la Chambre des députés consti-
tués en g-ouvernement provisoire. C'est encore le
hasard qui dérang'ea tout.
Un serg-ent-major arrivé de cong-é la veille, et qui
n'était pas dans le secret, s'étonne de l'attitude des
chambrées et de leurs dispositions. Il en parle à son
capitaine, devant un de ses collègues. Tous les deux,
étonnés à leur tour, préviennent le lieutenant-colonel,
M. de Pieyniac, qui court chez le commandant de
place, le chevalier de Toustain. L'idée d'un complot
se présente aussitôt à l'esprit de celui-ci. Il invite le
lieutenant-colonel et les deux officiers à se transpor-
ter à la caserne pour faire cesser les préparatifs et
ramener les troupes, tandis que lui-même se charge
de visiter les postes.
Pendant ce temps, le dénonciateur involontaire
rencontre Tellier auprès de la caserne et lui raconte
ce qu'il vient de faire. L'adjudant, effrayé, court à
l'hôtel où festoyait Faillies et annonce que tout est
découvert. A cette nouvelle, confirmée par Peugnct
et Roussillon, envoyés aux renseignements, tous les
LES COMPLOTS DE L'EST : BELFORT ET COLMAR 163
convives quittent l'hôtel et gagnent la porte de France
que leur fait ouvrir le sous-lieutenant Manoury, qui
en avait pris la garde.
La plupart l'avaient déjà franchie, lorsque le che-
valier de Toustain avisa sous la voûte quelques-uns
des fuyards, et leur demanda leurs noms. C'étaient
Desbordes, Brue, Pegulu et Lacombe. Ces noms
étaient bien faits pour aucrmonter les soupçons. Le
commandant les arrête et les consig-ne au poste. Puis,
accompag-né de quelques soldats, il s'avance, hors des
murs, dans le faubourg- de France. Il s'y heui^te, dans
l'obscurité, à un groupe de ving't-cinq ou trente per-
sonnes qu'il somme de se disperser. C'étaient Pailhès
et ses convives. Un d'eux, le lieutenant Peug-net, ré-
pond par un coup de pistolet en pleine poitrine qui
renverse M. de Toustain, sans le blesser. Le g-roupe
s'esquive. M. de Toustain se relève, revient au poste
de France, mais n'y trouve plus personne. Manoury
et ses prisonniers avaient g'ag'né la campag-ne (i).
(i)Arch. Nat. F 7. D. G726. Complot de Belfort. Archives
de la Guerre, correspondance générale : 1822. — Rapport dé-
taillé du général Pamphile Lacroix, commandant la 3' divi-
sion militaire (Strasbourg) au ministre de la guerre, 5 janvier.
(Suivant la duchesse d'Abrantcs, le général aurait eu dans les
mains les listes complètes des carbonari impliqués dans l'af-
faire et leurs plans d'organisation. Ce n'est que plus tard qu'il
aurait mis ces pièces sous les yeu.K du Roi.) Rapport au Roi
du ministre de la guerre (Victor), 6 janvier. Ce rapport clair,
exact, et sans exagération, est terminé par des propositions de
récompense.
Pendant tout le mois, la correspondance des généraux avec
164 LES COMPLOTS MILITAIRES
Ce fut au milieu de ce désarroi que Joubert et A.
Garrel arrivèrent dans le principal hôtel du faubourgs
de France. Ils n'y virent que Guinard et Ary Schefl'er
qui leur apprirent ce qui venait de se passer. Il n'y
avait plus rien à faire, et les voyag-eurs de Paris
rebroussèrent chemin dans toutes les directions, sans
être d'ailleurs inquiétés.
Dans le Midi, le mouvement n'était même pas allé
jusqu'à la veille de l'exécution. ■
Le jeune de Corcelles, arrivé précipitamment de
Belfort à Lyon, y avait rencontré Arnold Scheffer,
et tous les deux s'empressèrent de g-ag-ner Marseille
pour y provoquer une diversion capable de ranimer
le parti.
Ils y furent le lo janvier, et virent aussitôt le com-
mandant Caron. Ils apprirent de lui que la police était
en éveil et qu'un ordre du ministère de la guerre le
rappelait lui-môme à Paris. Quelques heures après, •
la nouvelle de l'arrestation du capitaine Vallé, à Tou-
lon, coupait court à toute tentative, et tous les trois
partirent pour Paris. Il était temps. L'ordre d'arrêter
Caron était lancé de Toulon. On lit jouer le télégra-
phe pour atteindre les voyageurs, mais ils chang-èrent
de voiture à Valence et à Lyon, et une fois à Paris •'
Caron put se dérober. Nous verrons plus tard le sort
In ministre sit:;nale le mauvais esprit des troupes dans beaucoup
de' garnisons et particulièrement dans l'Est.
I
LES COMPLOTS DE LEST : BELFORT ET COLMAR 165
>lo Vallé. Pour le moment, il faut dire les suites de
laffairede Belfort.
Les recherches de la police n'avaient pas été très
IVuctueuses, car la plupart des conjurés avaient pu
passer la frontière. La capture de l'adjudant Tellier,
en Suisse, et quelques aveux incomplets qu'on lui
arracha permirent de nouvelles arrestations. Pailhès
et Dublar avaient été arrêtés à Thann.
Après une instruction lente et difficile de plusieurs
mois, l'affaire vint en jug^ement devant la Cour d'as-
sises de Colmar, le 22 juillet. Le nombre des accusés
était de quarante-quatre, sur lesquels ving-t et un
contumaces.
Les vingt-trois présents étaient : Pailhès (Antoine),
lié à Béziers, domicilié à Paris, iG, rue de Provence,
colonel en non-activité, déjà compromis dans le procès
du 19 août, 42 ans; Dublar (Gésar-Brutus), lieute-
nant au 6ie de ligne, démissionnaire, employé au
L'a car français, et qui s'était constitué comme l'aide-
ili'-camp de Pailhès; Giiinan, officier en réforme, et
]v)Ussillon, officiera la demi-solde; de Grometty,
lieutenant, Tellier, adjudant, i?rt//?s//, vaguemestre,
Saint-Venant, Gosselin, Frache, Pacqaetet, ser-
•j'uts majors au 29^ de ligne; Chotteau, sergent;
Xctser, ex-maréchal des logis de hussards, et plusieurs
( ivils parmi lesquels Bâchez, étudiant en médecine.
On n'avait pu relever contre eux des charges bien
166 LES COMPLOTS MILITAIRES
précises. Les aveux de Tellier, contestés par ses co-
accusés, ne portaient que sur Pailhès, Dublar et
Roussillon. Les plus compromis, ceuxqu'atteig^naient
les témoignag-es des trois officiers du 29^ et surtout
celui du commandant de place, étaient précisément
des contumaces.
Aussi le i3 août, la Cour ne punit que de cinq ans
de prison Pailhès, Dublar, Guinan et Tellier déclarés
coupables de complot contre la sûreté de l'État, et
elle acquitta les^ autres accusés présents (i). En re-
vanche, le3o septembre suivant, jug-eantsans l'assis-
tance du jury, elle condamna sept des contumaces à la
peine de mort, savoir : les six officiers Peugnet, Ma-
noury, Desbordes, Brue, Peg-ulu, Lacombe, et l'avo-
cat Petit-Jean.
Sur ce procès de Colmar vint se g-reffer une autre
tentative de complot; celle dont fut victime le colonel
Garon. Ge n'était qu'un g-uet-apens, org-anisé par le
g-ouvernement avec les autorités militaires. Le député
Kœchlin l'affirma, dès le premier jour, dans une
brochure retentissante qui lui valut six mois de pri-
son. Il faut bien reconnaître aujourd'hui qu'il avait
raison (2).
(i) Pailhès rentra au service après les cvcnemenls de i83o.
Par un sinL(ulier retour des clioses d'ici-bas, et surtout de la
])oIili(iue, il fut charge de garder au château de Hain les an-
ciens ministres de Ciiarles X. 11 devint maréchal de camp, et
mourut en i84o.
(:•,) lieLuliuii lUsloriquc des cvcnemenls ({ui ont eu lieu à
LES COMPLOTS DE L'EST : BELFORT ET COLMAR 167
Caron (Aug-ustc- Joseph), lieutenant-colonel de
dragons, avait été compromis dans la conspiration du
19 août. Acquitté, mais mis en réforme sans traiter
ment, il s'était retiré à Colmar (i).
Pendant que Pailhès et Dublar étaient en prison
auprès de lui, il les visitait souvent, et il song-ea à les
délivrer. Il s'ouvrit de son dessein à un ancien lieu-
tenant, du nom de Rog-er, alors maître de manèg-e^
et à un serg-ent Delzaive, du 466delig'ne, en g-arnison
à Colmar. Ce Delzaive afFectait une haine profonde
contre les Bourbons. Il s'empressa d'aller dénoncer
Caron .
Celui-ci, que les prisonniers eux-mêmes s'effor-
çaient de mettre en g-arde contre les pièges qu'on
pouvait lui tendre, y tomba cependant. On lui laissa
entrevoir la possibilité, non seulement de délivrer ses
amis, mais encore de provoquer dans la g-arnison de
Colmar un soulèvement plus heureux que celui de
Belfort. Le serg-ent Mag-nien, du 46" de lig'ne, le
maréchal-des-log-is Thiers, des chasseurs à cheval
de l'Allier, et le maréchal-des-log-is Gérard, des
Colmar et dans les villes voisines, les 2 et 3 juillet 1832, par
J. Kœchliii, député du Haut-Rhin. Paris, in-8", i8:!2 (43 pages).
— Lacretelle, historien royaliste, est de l'avis de Kœchlin (t. m,
ch. 22) et Pasquier est forcé de s'y ranger lui-même {Mém.y t. v,
ch. 16).
(i) Caron était né en 1773. Il était parti comme volontaire. Il
n'avait aucun lien de parenté avec le chef de bataillon du b' de
ligne, à Marseille.
168 LES COMPLOTS MILITAIRES
chasseurs à cheval de la Charente, en g-arnison à
Neu-Brisach, tous les trois, sous la direction du
général Rambourg- et de leurs colonels, furent les
instruments de cette répugnante machination . Ils
devaient nouer le complot et le pousser jusqu'au point
suffisant pour perdre Caron.
Le comte de Puymaigre, préfet du Haut-Rhin,
écrivait le 27 juin, au ministre de l'intérieur :
«... M. le g-énéral Rambourg-, de concert avec
MM. d'Arbaud, de Ghabannes et Jolly, colonels des
trois régiments stationnés à Colmar et à Bi"isach, et
qui a suivi avec beaucoup de discrétion et de pru-
dence les projets de Caron, prendra les mesures
convenables pour faire saisir les coupables au mo-
ment du commencement d'exécution, et ne laisser
aucun doute sur leurs intentions. »
En effet, tout se pas.sa convenablement (i). Le 2
juillet 1822, dans l'après-midi, un escadron du rég-i-
ment de l'Allier, fort d'environ quatre-ving-t-dix hom-
mes avec plusieurs officiers déguisés en soldats, sortit
de Colmar par la porte de Belfort,sousle comniande-
(i) Arcli. Nat., fonds cilé, CiGOo, D. iCn . (AfVaire de (M)lmar.
Dossiers de Caroa, Rof^er, etc.) — Voir également »S'oî((^e«/rs
.■>•«/• l'éiniçj ration, l'h'tnpire et la lieslaurutiuii, par le comte de
Puyinaii^rc, 1 vol., i88/|, iri-8'.
L'ancien préfet du Ilaut-Uliin se défend d'avoir trempé dans
l'affaire. « .le n'ai ])oint donné d'ordres et n'en ai pas provoqué.
Je n'ai ni conçu le [)roj('t, ni été char(.:fc de le faire exécuter.
Les [ircuvcs de ma participation où sont-elles'.' Etc. » Cli . 8.
LES COMPLOTS DE L'EST : BELFORT ET COLMAR 169
meatdu maréchal-des-log-isTliiers.Aunquartde lieue
delà ville, sur la route, on rencontra Caron^ en civil,
qui prit avec Thiers la tète du détachement. A peu
de distance de Hattstadt, à deux lieues de Colmar, le
colonel s'écarta, entra dans un chemin creux et re-
parut vêtu de son ancien uniforme de drag-on, avec les
insignes de son grade. Thiers lui céda alors le com-
mandement. Caron l'accepta et adressa aux hommes
quelques paroles énergiques terminées par le cri de :
Vive Napoléon II I que répéta tout l'escadron.
Au sortir du village, la troupe quitta la route de
I Belfort pour celle de Mulhouse. Auprès de Mayen-
heim, un escadron de chasseurs de la Charente se
présenta tout à coup. Il était conduit par le maréchal-
des-logis Gérard, et dans les rangs se trouvaient
également dissimulés plusieurs officiers. Il amenait
le lieutenant Roger, en tenue bourgeoise. Les deux
escadrons s'abordèrent et se mêlèrent aux cris de :
Vive Napoléon II! A bas les Bourbons !
On traversa le village de Mayenheim en poussant
les mêmes cris, puis celui d'Ensisheim. Enfin, on
arriva à Battenheim, à deux lieues de Mulhouse,
après une course de huit lieues. C'était le soir.
La petite troupe s'arrête. Caron et les sous-offi-
cier s'installent chez un aubergiste, maire de la com-
mune. (( Nous ne sommes plus les soldats du roi,
criaient les sous-officiers, mais les soldats de Napo-
10
170 LES COMPLOTS MILITAIRES
Icon II ! Que dites-vous de cela, Monsieur le maire ? »
Le maire évite de répondre et sert ses nouveaux hôtes.
Chacun boit. Tout à coup, les soldats se jettent sur
Caron, puis sur Rog-er, les désarment, et les char-
g-ent de liens avec force bourrades.
Le lendemain matin, les deux escadrons quittaient
Battenheim et rentraient dans Colmar à midi^ avec
leurs deux prisonniers_, aux cris de : Vive le Roi!
Le même jour, 3 juillet, on arrêtait M""' Caron, et
la justice se transportait dans les villag-es traversés
par les deux escadrons pour informer contre les ha-
bitants qui auraient répondu aux cris séditieux des
soldats par des cris semblables ou par des marques
de sympathie. Le g"uet-apens était complet.
Quelques jours après, le 12, le g-énéral Pamphile
Lacroix, commandant la division de Strasbourg",
passait en i^evue, à Colmar, le 40*^ de ligne et les
deux régiments de chasseurs à cheval. Après la re-
vue, il fit former le cercle, et prononça un discours
où se trouvaient ces phrases : « Le père de la patrie,
souriant à la fidélité de ses enfants, se complaît
à déverser sur eux ses bienfaits à pleines mains.
Les sieurs Thiers, Gérard, maréchaux des logis-
chefs, et Magnicn, sergent au 4^° de ligne, sont
promus au grade de sous-lieutenant. Le roi a ]
poussé sa bienveillance paternelle jusqu'à me ciiar*
ger d'apporter à chacun de ces sous-officiers, ainsi
LES COMPLOTS DE LEST : BELFORT ET COLMAR 171
qu'au serg-ent Delzaive, une gratification de i.5oo
francs. »
Après cette récompense accordée à la loyauté et au
dévouement, il fallait punir la trahison. Caron et
Rog-er, qui n'appartenaient plus à l'armée, au lieu
d'être traduits devant la cour d'assises, furent renvoyés
devant le conseil de g'uerre de Strasbourg", pour crime
d'embauchage .
Cette procédure illég-ale fournit, dans la séance de
la Chambre du 22 juillet, l'occasion d'un vif incident.
On discutait le budg'et de la justice. Quelques pa-
roles du g"arde des sceaux, M. de Peyronnet, poussè-
rent le g"énéral Foy à la tribune.
« Lorsque j'ai lu dans les journaux, dit-il, que
Caron et Rog-er allaient être traduits devant un con-
seil de g-uerre, j'ai cru que le journaliste se trompait
et qu'on allait jug-er, au contraire, ceux qui, aux cris
de Vive l'Empereur! avaient embauché Caron et
Rog-er. Je ne devais pas supposer qu'on pût traiter
en criminels ceux précisément qui ont été victimes de
soldats qui, en vertu d'ordres supérieurs, ont feint
d'être en révolte et ont conduit ces deux hommes,
comme par la main, à un crime complet. Tout au
plus pourrait-on accuser Caron et Rog-er de proposi-
tion de complot non ag-réée. Je n'abuse pas des mots
en qualifiant un pareil fait de trahison et de g-uet-
apens. (Ag-italion à droite.) On a vu des troupes, en-
172 LES COMPLOTS MILITAIRES
traînées par leurs chefs, tenter la fidélité de tout un
département et parcourir dix communes aux cris de
vive l'Empereur ! Kh\ Messieurs, si des hommes
égarés avaient répondu par les mêmes cris à ces
excitations, je vous le demande, est-il sur la terre un
jury qui oserait les condamner ? »
La clôture réclamée par la droite mit fin à l'inci-
dent. Caron et Roj?er, qui auraient certainement été
absous par le jury, comparurent, le i8 septembre,
devant le conseil de guerre.
L'audition des témoins ne laissa aucun doute sur
l'organisation du guet-apens. Caron n'en fut pas
moins condamné, à l'unanimité, à la peine de mort.
Roger, acquitté du chef d'embauchage, fut renvoyé
devant les juges compétents pour y répondre de l'ac-
cusation de complot contre la sûreté de l'Etat.
Le colonel Caron fut fusillé le i'^'" octobre, à trois
heures de l'après-midi , dans un des fossés de Strasbourg.
Sa tenue jusqu'à la fin fut calme et digne. Il se plaça
lui-môme devant le peloton d'exécution, refusa de se
laisser bander les veux, et commanda le feu (i).
Roger, quelques mois plus tard, passa devant la ;
cour d'assises de la Moselle, avec Forel, ancien offi-
cier de la garde, neveu du général Mouton, et Jous
(i)Cf. Procès de Caron et de notjer, traduits le 18 septem-
bre devant le conseil de t^uerre de Strasbourg pour crime d'cm-
baiicliasc. Slrasl^ourç, i8r!"?, iti 8".
LKS COMPLOTS DE L'KST : BELFORT ET COLMAR 173
seaud, nég-ociant. Ceux-ci furent acquittés; il fut
condamné à mort (28 février 1828). Recommandé à
la clémence royale, il fut g-racié au prix de l'exposi-
tion publique qu'il subit à Metz, et de vingt ans de
travaux forcés. Envoyé au bagne de Toulon, il y ob-
tint la remise entière de sa peine, au bout de deux
ans.
Un quatrième et dernier procès sortit de l'affaire de
Bel for t.
Quelques officiers d'artillerie de la g-arnison de
Strasbourg, Walter, Trolo et Peugnet, frère de l'of-
ficier du 29® de ligne, avaient été dénoncés par un
lieutenant Charvais, du 40*^ tl« lig^ne, passé depuis
dans la garde royale. Sur l'initiative du général de
Coutard, commandant delà i'^^ division militaire, qui
avait reçu la dénonciation de Charvais, ils furent
traduits devant le conseil de guerre, sous l'inculpation
d'avoir fait partie d'une société secrète. Seul, le lieu-
tenant Walter fut condamné à quelques mois de pri-
son (i).
Tel fut, dans sa préparation, son avortement et ses
conséquences purement judiciaires, le complot de
l'Est. Il avait échoué, mais l'échec était inévitable.
D'abord, parce qu'il était impossible d'obtenir l'u-
(i) Cr. Précis du procès de Trolè, Wn/ler el l'eajai^t, ex-
officiers d'artillerie, prévenus d'atterUai contre le gûuverneineiil.
Strasbourg, 1823, in-8'^. Les débals furent pénibles pour le
général de Coutard.
10.
174 LES COMPLOTS MILITAIRES
nité de direction des chefs de la Charbonnerie, par-
tag-és entre deux influences contradictoires : celle de
Lafayette et celle de d'Arg-enson. Lafayette, d'une
ardeur toute juvénile, qui le lançait dans les aventures
les moins préparées; d'Argenson, d'une défiance
extrême qui lui rendait suspects les projets les plus
étudiés.
Puis, parce que le mouvement était trop éloigné
de Paris.
Enfin, parce qu'il mettait en jeu un double élément
civil et militaire, dont l'accord était à la fois néces-
saire et difficile. L'un semblait s'être réservé de pré-
voir et de décider; l'autre ne semblait destiné qu'à
ag-ir et à obéir. L'un restait dans l'ombre; l'autre
opérait au grand jour. Mais tous les profits étaient
pour l'un, et tous les dangers pour l'autre.
Comme les officiers de Neu-Brisacli l'avaient dit,
et comme d'autres devaient le redire, après les ri-
gueurs de 1822, les députés avaient la partie trop
belle. Aussi le désaccord entre les conspirateurs civils ,
et l'armée ne fit que s'accroître, de telle façon que les
complots devinrent impossibles.
Heureusement pour notre pays. Car ce qui serait
sorti de ces complots, c'était peut-être la chute des
Bourbons. A coup sûr, c'était la guerre civile.
CHAPITRE VI
Les complots de Saumur : le général Berton (i).
Dans l'Ouest, la société des Chevaliers de la Li-
berté avait devancé la Chnrbonnerie.
A son caractère local et en quelque sorte indig-ène
elle ajoutait une espèce d'autonomie qui lui donnait
plus d'indépendance à l'ég-ard du comité de Paris.
Enfin, tandis que la Charbonnerie dans l'Est s'a-
dressait surtout à l'armée, les Chevaliers delà liberté,
dans l'Ouest, g-roupaient toutes les classes de la so-
(i) Sources :
Arch. Nat. F7. 6670-71-72. (Complot Berton. — Dossiers du
procès.)
Relation circonstanciée de l'affaire de Thouars et de Sau-
mur, précédée d'une notice biogra[)hique sur le général Berton,
par Ch. Laumier. Paris, 182a, in-S".
Histoire de la conspiration de Sau/nur, par le colonel Gau-
chais. Paris, 1882, in-8".
La conspiration du général Berton, avec de nombreux docu-
ments par H. Pontois. Paris, 1877, '" ^"- L'auteur a recouru
aux documents des archives.
Avec le Moniteur de i8«2 (pp. i3i3 et suiv.) et les historiens
ordinaires de la Restauration : Vaulabelle, t. v ; Viel-Castel,
t. X et XI. Pour le procès, d'autres documents indiques plus
loin.
176 LES COMPLOTS MILITAIRES
ciété. C'était dans l'Ouest que la maison de Bourbon
comptait le plus de partisans. C'était là en revanche
qu'elle avait les ennemis les plus obstinés. Nulle
part, la bourgeoisie et l'armée n'étaient travaillées
avec plus d'activité.
Le général de Coutard, qui commandait à Rennes
depuis 1817, et dont la correspondance nous rensei-
gne sur les prog'rès de l'ag-itation en Bretag"ne, écri-
vait au ministre de la g-uerre, le 25 avril 1820 :
(( Une sorte de fédération renouvelée de 1810 s'est
établie entre les jeunes g'ens, avocats et étudiants, de
Rennes avec ceux de Nantes^ de Lorient, de Vannes,
de Brest. Des députés se rendent d'une ville à l'au-
tre ; la correspondance la plus suivie est organisée
et s'étend de Saint-Malo, à Foug-ères, à Vitré. Les mè-
res de famillesont inquiètes et appellent la sollicitude
des autorités sur des mouvements qu'elles déplorent.
Nos jeunes g'ens se montent la tête de 1788 et se
croient destinés à commencer et à donner l'impul-
sion aux autres provinces. 7'o(if //m porte à croire
qu'on neuf, moiifcr un coup qui est peut-être plus
proclinln (ju'on ne pense. L'association n'est pas
encore redoutable, mais il faut se tenir sur ses gar-
des ( I ) . »
(1) H. de Rianccy, Le //rnrral f.inili' du C<)ut<ir(l,\ vol. in 8",
Cuutard clail lie à Ualloii (Sarllic), en 170^, solilal en 1787,
.'-R> COMPLOTS DE SAUMUR: LE GENERAL BERTON 177
L'esprit des troupes restait bon. Mais il s'altéra en
182 1, sous l'effort des sociétés secrètes. On a vu
comment l'Ecole de Saumur et plusieurs g-arnlsons
de l'Ouest furent gag-nées à la tentative de Belfort,
Le complot de Saumur avait subi un échec, mais
les conjurés ne perdaient pas courage.
Le g février 1822, le plan d'un nouveau mouve-
ment fut arrêté dans une réunion tenue chez un an-
cien maire de Saumur, l'avocat Fournier. Il j avait
là des gens déterminés comme le chirurgien Grand-
ménil, le commandant Gauchais, Caffé, ancien mé-
decin militaire qui avait servi en Espagne, et popu-
laire à Saumur pour son dévouement aux malades et
son désintéressement: Chauvet, ancien professeur au
lycée d'Angers, devenu teinturier à Saumur; Moreau,
lieutenant de hussards en retraite à Parthenay, violent
et fougueux, avec ses allures d'ancien sabreur ;
Pombas, ancien lieutenant à la demi-solde, comman-
dant de la garde nationale de Thouars ; Rivereau,
ancien officier; le lieutenant Delon, qui était parvenu
à se dérober aux poursuites, et quelques autres. On
décida de faire connaître le projet au comité de Paris
et aux ventes de la région, et Gauchais partit pour
volontaire en 1791, il avait servi avec distinction sous l'Em-
pire. Comte en 181O, commandant la 12* division depuis 1817,
nommé à la i"'' en 182a. Dc-putc de la Sarthe. Retraité en iSSo.
Mort eu i852.
178 LES COMPLOTS MILITAIRES
Paris, Grandménil pour Nantes, Chauvet pour le
Mans, etc.
Gauchais était en outre charg-é de demander un
chef. Ou souhaitait un g-énéral. C'était le refrain de
toutes ces conspirations. « Donnez-nous un général,
mandait-on à Paris, et nous marchons. » On comp-
tait sur le g-énéral Pajol, gendre d'Oudinot. Pajol fut
retardé ou hésita. Le général Berton s'offrit et s'im-
posa. Ce fut un malheur pour lui et pour sa cause.
Ardent et courageux, Berton manquait de la pru-
dence et du sang-froid nécessaires à un chef départi.
Bien qu'avant passé la cinquantaine, père de deux
fils, dont l'un était déjà officier de cavalerie, Berton
se lança dans l'entreprise avec la témérité d'un jeune
homme.
Il était né le lo juin 1769, à Cullyer (Ardennes).
Issu d'une famille de bourgeoisie aisée, il commença
ses études à Brienne, et les acheva à l'école d'artil-
lerie de Châlons.
Sous-lieutenant dans la légion des Ardennes,
en 1792^ et bientôt capitaine, il servit sous la Répu-
blique dans l'armée de Saiiibrc-et-Meuse. Sous l'Em-
pire, attaché d'abord à l'état-major de Bernadotte, il
fit les campagnes de Prusse et de Pologne ; ensuite,
il passa en Espagne sous Victor (ic corps), puis sous
Sébastiani {f\''- corps), (jouvcrni'ur de Malaga, il s'y
fit estimer par sa modération et son habileté, et fut
I
LES COMPLOTS DE SAUMUR: LE GENERAL BERTON 170
promu g-énéral en i8i3. Mis à la demi-solde par la
première Restauration, il reprit du service pendant
les Gent-Jours et commanda une brig-ade de cavalerie
dans la campag-ne de Waterloo (corps de Gérard).
Emprisonne lorsdela deuxième Restauration, rayé
des cadres par Latour-Maubourg-, soumis à la sur-
veillance de la police, les persécutions l'avaient irrité
contre les Bourbons. Le g-énéral Foy disait à la
Gliambre, le 28 mars 1822 :
« Savez-vous comment on l'a traité? Ni en i8i4,
ni en i8i5_, il n'}' avait rien de particulier à son
ég-ard. On ne trouvera pas un seul mot contre lui au
ministère de la g-uerre. Cependant, à la fin de i8i5,
on l'arrête et on l'emprisonne. Mis en liberté après
une détention d'an an, on l'arrête encore, puis on le
relâche. On l'emprisoune ainsi périodiquement tous
les six mois. Enfin on lui ôte sa solde. Gomment
voulez-vous, en semant ainsi l'arbitraire, ne pas
recueillir la révolte ? »
Le g-énéral, qui vivait à Paris, fréquentait au café
Lamblin et chez le libraire Corréard (i). Il occupait
(i) « La conduite tenue à Paris par Berton est celle d'un fac-
tieux et d'un conspirateur. Il fréquente le café Lamblin, où il
pérore et fait des prosélytes. 11 va tous les soirs chez Corréard,
libraire au Palais-Royal, oîi se tient un cercle de jacobins, et
d'où partent leurs nouvelles. Sa maison, rue de Latour-d' Au-
vergne, n" II, a été pendant la lin de décembre dernier le lieu
de reunion d'une aftUience considérable d'agitateurs connus. »
(Note de police, 1822). Dossier Berton. Arcii. Xat.
180 LES COMPLOTS MILITAIRES
ses loisirs à des travaux d'histoire militaire. Il don-
nait des articles à la Minerve, collaborait aux Vic-
toires et Conquêtes, et nous a laissé une bonne
étude sur la campag-ne de i8i5.
Informé du mouvement préparé dans l'Ouest, il
s'était offert à le conduire. Le Comité qui destinait ce
soin à un autre officier-général faisant attendre sa
réponse, Berton avait pris les devants. Il était paiti
pour la Bretagne, sous prétexte d'y voir son fils aîné,
lieutenant de dragons à Pontivy. Il passa par Saint-
Malo, où était le 5' de ligne; par Brest, où il se ren-
contra avec le colonel Alix, jeune, brave, entrepre-
nant, comme lui entouré des défiances de la police;
par Nantes, où le i3' de ligne était fortement tra-
vaillé, et par Rennes.
Mais sa présence était déjà signalée. Dans les pre-
miers jours de 1822, le colonel Rapatel, du 5® de
ligne, écrivait au général de Goutard :
« Il paraît certain qu'une conspiration doit éclater
d'un moment à l'autre dans toute la France et que
Rennes, Brest, Nantes, Saint-Malo, et d'autres villes
de la Bretagne doivent se soulever le môme jour et au
mùme instant. Des agents parcourent la division,
mon général, et des officiers généraux de l'ancienne
armée sont, dit-on, déjà lendus aux dinV-rcnts postes
fjiii leiii' sont assignes. Brest est la ville où ils croient
trouver le plus de [tarlisans parmi les militaires. Ils
.1£S COMPLOTS bE SAUMLK: LE LiLiNLKAL liLUÏON 181
oiiiplenl sur la populace des villes dénommées ci-
essus, et les suites de cette horrible machination
oivent amener l'extermination de toute la famille
es Bourbons. Vous devez concevoir mes inquiétudes.
lais je compte assez sur mon régiment pour être cer-
n que nous n'aurons que des élog'es à recevoir si
on nous met dans le cas de prouver notre fidélité. »
Sur le conseil des Nantais, Grandméuil alla cher-
ler Berton à Rennes, et l'amena à Saumur. Il y
[•riva en même temps que les délég-ués de la rég-ion
larg-és de convenir des dernières mesures.
Elles lurent arrêtées le 17 février, dans une g-rande
union tenue, non chez Gafle, comme l'éci-it Vaula-
11e, mais chez Tisseau-Gauehais, beau-frère du
)mmandant, et à laquelle assistaient, avec le g-énéral
le comité de Saumur, quarante-deux personnes,
irmi lesquelles : Ferail et Chappey, délég-ués de
ennes; Gossin et Heureux, de Nantes; Biobé et
uérin, d'Angers; Lebreton, du Mans; le colonel
îuvry, de Poitiers; et d'autres de Baugéjde Thouars,
Niort, etc.
« Il fut décidé que le mouvement commencerait à
louars, parce que le brave capitaine Pombas y
mmandait une partie de la g-arde nationale et que,
us le prétexte de réjouissance publique, il avait fait
ttre à sa disposition une petito pièce d'artillerie^
s munitions, et seize canonniers. La garde natio-
11
I
m Les complots Militaires
nale était bien armée, ainsi que les communes voi : /
sines qui devaient se réunir à nous, au premie ! i
sig-nal. Parthenay, à sept lieues de Thouars, eût ag
simultanément, et, de là, nous serions marchés ei
masse sur Saumur, où devait éclater la grande insui
rection pendant que les autres départements auraien
opéré leur mouvement. » (Gauchais.)
Que devait-on faire à Saumur?
La garde nationale y était, on le disait du moin
acquise à la conspiration. L'École de cavalerie était trè
favorablement disposée, par suite de la rentrée de pk
sieurs élèves, mis en liberté, faute de preuves, ma
désireux de sauver, par un coup de main, leui
camarades renvoyés devant un prochain conseil c
guerre. Un officier et plusieurs sous-officiers du ^'
de ligne étaient également gagnés.
Or, à dix heures du soir, le général Bertoï
accompagné des membres du comité central, (
trente délégués des campagnes, des députés (
Rennes, de Nantes, d'Angers, du Mans, de Niort,
de deux pelotons de la garde nationale et de l'Ecol
devait se rendre en uniforme sur la place principe
de la ville, y lire une proclamation annonçant qu'u!
révolution avait éclaté à Paris et qu'elle se prop
geait dans la France entière; que la famille roya
était en fuite, et qu'un gouvernement provisoi
l'avaitnommé, lui, Berton, son délégué pour l'Oue:
LES COMPLOTS DE SAUMUR: LE GÉNÉRAL BKRTON 183
On crierait Vive la France ! Vive la liberté ! A bas
les royalistes! On s'emparerait du ctiâteau, dont la
porte, gardée par des hommes affiliés, serait laissée
ouverte. On y trouverait 25 ou 3o canons^ 3o.ooo fusils
et un grand nombre de munitions. On envahirait et
on entraînerait l'Ecole . On sonnerait le toscin et on
armerait les anciens soldats et les paysans mariniers
de la Loire arrivés de la campa2:ne. Voilà pourquoi
le mouvement était fixé pour le 28 février, jour de
marché.
Les délég-ués des villes de l'Ouest partiraient aussi-
tôt pour leur porter la nouvelle des événements de
Saumur. Un mouvement analogue y éclaterait ;
bref, on espérait qu'en moins de trois jours, six ou
sept départements avec leurs garnisons se trouve-
raient sous les armes.
L'étendue d'un pareil plan suffit à en faire conce-
voir les difficultés. II semble qu'elles aient apparu à
IBerton lui-même, car il demanda à agir à Thouars
plutôt qu'à Saumur. En dépit de Gauchais, qui trou-
vait sa présence plus nécessaire à Saumur, on le lui
* accorda. Par suite, le mouvement fut ajourné au 24,
* qui était un dimanche. « Le caractère faible, l'inca-
I pacité du général Berton m'avaient frappé dans les
' lerniers temps, et j'en avais averti les conjurés. Je
^ eur avais dit qu'il nous perdrait tous, et ma prédic-
tion ne s'est que trop vérifiée ! Les esprits médiocres
4
184 LES COMPLOTS MILITAIRES
sont trop enclins à se persuader que dans un habit
de général gii toute la science du métier (i). »
Gauchais fut chargé de conduire Berton à Thouars.
Il y arriva, le 21, avec Delon et le général, qu'il
logea, sous un nom d'emprunt, chez un propriétaire
nommé Sauge. A Thouars, et dans d'autres maisons
se tinrent de nouveaux conciliabules auxquels assis-
tèrent des conjurés tels que Pombas, des officiers i
la demi-solde, et des maires et des adjoints des com
mânes voisines. Pendant ce temps, Gauchais étai
revenu à Saumur pour les derniers préparatifs.
Le 2A, à cinq heures du matin, Berton, en grand
tenue, se rendit chez Pombas, où l'attendaient plu
sieurs conjurés ainsi que Heureux, délégué de Nantes
et tit commencer le mouvement qui s'annonça asse
bien. On s'empara de la brigade de gendarmerie, 0
mit en arrestation quelques habitants, royaliste
avérés, on remplaça le drapeau blanc par le drapea
tricolore, et l'on fut rejoint par deux détachemeni
venus du dehors, l'un de Parthenay, sous le lient
nant Moreau et le médecin Fradin, l'autre de Thén
zay, sous le propriétaire Scnnechaut.
Puis Berton descendit sur la place Saint-Médarc
où Heureux donna lecture de deux proclamation,
(,) Gauchais. - D'après la plupart des historiens, c'est
,o,ni,c .1.- Saunu.r, .-l parli.-uli.T.-uu-nl Ca.lc, ,pn aura.t propa
ce chaut,a'iiicul cl l'aurait impose a IJeiloa.
LES COMPLOTS DE SAUMUU: LE GÉNÉRAL BERTON 185
l'une au peuple, l'autre à l'armée. La première
annonçait le i^enversement des Bourbons, la g-arantie
des biens nationaux dont les possesseurs devaient
cesser d'être inquiétés, et la suppression des droits
réunis. On ne l'a pas retrouvée (i). La seconde était
ainsi conçue :
Soldats,
Toute la France est debout pour reprendre son indépen-
dance. Les amis de l'honneur sont rangés sous l'étendard
sacré de la patrie. Déjà nos vieux guerriers arrivent de
toutes parts et se joignent à vos frères, à vos amis ; voici
pour eux et pour vous le moment de la récompense et le
complément de la gloire. Vous répondrez à l'appel, car
vous êtes Français.
Soldats, ne vous faites pas illusion ! Ne comptez pas
sur les promesses mensongères de ceux de vos chefs qui
voudraient vous retenir pour vous plonger dans l'escla-
vage. Ils vous caressent parce qu'ils ont besoin de vous ;
si la victoire se déclarait pour eux, bientôt ils vous trahi-
raient dans vos affections les plus chères, celles de l'indé-
pendance et de la liberté. Les grades, les honneurs, la for-
lune leur seraient réservés ; votre partage serait de rester
oujours esclaves et dans les derniers rangs de l'armée.
L'expérience vous l'a déjà appris. Tous les jours vous
voyez licencier, réformer vos anciens compagnons d'armes.
Les honorables blessures dont ils sont couverts, les lau-
(i) « Le général Berton a lu, sur la place de Thouars, deux
proclamations, l'une au peuple franrai.s, l'autre à l'armée. Je
u'ai pu me procurer que cette dernière ; il paraît impossible
l'obtenir la première. » Général de Briche au ministre de la
juerre. Saumur, 28février. — A. N. — De Briche commandait à
Tours la 4' division militaire.
186 LES COMPLOTS MILITAIRES ||
riers qu'ils ont moissonnés dans les champs de la gloire
sont aujourd'hui pour eux des sig-nes de proscription ;
c'est le sort qui vous attend (i).
Soldats français, l'étendard de la liberté est encore une
fois déployé, ce noble étendard qui a brillé et vaincu dans
cent batailles. La patrie vous réclame, vos parents
s'avancent et vous appellent. Combattre contre eux serait
un crime de lèse-nation ; triompher avec eux est une
vertu nationale. Telle est votre position. Choisissez,
Vive la liberté ! Vive la France !
Le général, commandant Varmée nationale de l'Ouest,
Berton.
Heureux ajouta qu'une révolution venait d'éclater
à Paris ; qu'un g-ouvernement provisoire y avait été
constitué; que les g-énéraux Lafayette, Foy et Demar-
<;ay en faisaient partie, avec Benjamin Constant,
]\ératry et Voyer d'Argenson.
Après ces communications, Berton fît-acte de g'ou-
vernement en destituant des autorités et en promet-
tant des places. Mais il perdit du temps à déjeuner.
Il lit battre le rappel et former la colonne trop tard.
On commençait à réfléchir, à flotter, et beaucoup de
femmes retenaient leurs maris.
La colonne se mit en marche vers midi. Elle
comptait environ (juinze hommes à cheval et cent
(i) On rclrouve là le laii^a^c de rancicnne armée, et réclio
(les discours proiioncrs dans la Cliamhrc par les (lé])iités de la
gauche. En rcvanclic, pas un mol des inslitulions nouvelles
qu'on destinait an pays.
Li:s COMPLOTS DE SAU>fUR: LE GÉNÉRAL BERTON 187
trente à pied, tous assez mal armés. Elle était précé-
(l 'c du drapeau tricolore porté par un ancien soldat
' royaliste), nommé Jag-lin. Elle s'avançait, tambour
l^attant, espérant se g-rossir sur la route des paysans
([iii n'étaient pas à leurs travaux de la semaine. Mais
le cliang-ement des dispositions arrêtées d'abord, et
tlûiit les détails avaient été répandus partout, trou-
blait les esprits. On saluait le drapeau; mais per-
sonne n'entrait dans les rang-s.
\'ers trois heures, la colonne arriva à Montreuil—
Bellay, à moitié chemin de Saumur. C'était le mo -
ment OÙ la population sortait des vêpres. Berton lit
battre la g-énérale, sonner le tocsin, et appeler aux
armes. Une ving-taine de personnes seulement répon-
(1.1 ent. Quatre des g-endarmes de la brig-ade de Mon-
lieuil furent incorporés comme ceux de Thouars;
mais le cinquième put s'échapper par un chemin de
traverse et porter l'éveil à Saumur.
Les conjurés de Saumur attendaient Berton pour
midi. Son retard fit naître l'inquiétude. Heureux,
parti en avant après l'affaire de Thouars, sig-nala le
premier son approche. Caffé et quelques autres allè-
rent au devant de lui ju.squ'à Montreuil pour hâter sa
marche. Enfin, vers sept heures du soir, il atteignit
le pont Fouchard, aux portes de la ville.
Ce jour-là, précisément, le général Gentil Saint-
Alphonse, commandant de l'Ecole de cavalerie, et le
188 LES COMPLOTS MILITAIRE?
colonel d'Harambert, commandant en second, étaient
à Tours. Ils étaient appelés comme témoins, devant le
conseil de g-uerre qui jug-eait plusieurs des sous-offi-
ciers de l'École. Le sous-préfet de Saumur, un M. de
Carrère, et le maire, M. Maupassant, prirent à la
hâte les premières mesures nécessaires. Le sous-pré-
fet envoya devant le pont Fouchard quelques g-en-
darmes et un peloton de ving-t-quatre élèves de l'E-
cole. Le maire fit convoquer la garde nationale, mais
il ne se présenta qu'une quarantaine d'hommes.
L'attitude dès élèves de l'École n'avait rien d'hos-
tile. L'officier qui les commandait se bornait à les
mettre en g-arde contre la défection. En effet, Delon,
qui accompag-nait Berton, s'était avancé vers ses an-
ciens camarades, échang-eait avec eux des serrements
de mains, leur déclarait que la colonne n'était que
l'avant-g-arde d'une armée de lo.ooo hommes qui
marchait sur Saumur; que le drapeau tricolore flot-
tait à Thouars, à Parthenay, et dans toute la cam-
pag-ne. Ceux-ci semblaient indécis lorsqu'un second
détachement arriva pour les soutenir. De son côté, le
maire, avec un seul g-arde national, descendit pour
parlementer avec Berton, et l'invita à se retirer. Le
.sous-préfet étant survenu à son tour, il fut conclu
une espèce de convention en vertu de laquelle Berton
consentit à évacuer le pont Fouchard, et les autorités
promirent de ne pas l'attaquer sans le prévenir. Il
LES COMPLOTS UE SAUMUR: LE GÉNÉRAL BERTO^ 1S9
était alors minuit , et l'obscurité était complète.
Berton comptait, sans doute, sur un mouvement de
la ville. Mais la ville ne bougeait pas. Elle-même at-
tendait peut-être l'entrée de Berton. Vainement Delon,
irrité de ces lenteurs, pressait d'attaquer et de forcer
le passag-e. Le général s'y refusa. « Je ne prendrai
pas sur moi, dit il, de faire verser le sang français.
Je ne sacrifierai pas à des promesses que l'on ne peut
tenir un seul des braves gens qui m'ont suivi. »
Une partie de la nuit se passa en contestations
auprès du pont Fouchard, tandis qu'au contraire les
autorités de la ville reprenaient courage et décidaient
l'attaque pour le lever du jour. Berton en fut avisé.
Malgré les reproches de Delon, auquel s'associait
Pombas, il donna le signal de la retraite. La colonne
reprit la route de Montreuil, rentra en partie dans
Tliouars et se dispersa, sans avoir eu à tirer un coup
de fusil. Ce fut seulement le lendemain et les jours
suivants que les recherches actives faites à Saumur,
à Thouars et dans les environs amenèrent l'arres-
tation de plus de i5o personnes. Les délégués des
villes avaient pu rentrer chez eux. D'autres conjurés,
Delon, Pombas, Moreau, avaient gagné la côte, d'où
ils s'embarquèrent pour l'Espagne. Seul, Berton erra
plusieurs mois sous divers déguisementsdans l'Ouest,
cherchant sa justification dans une nouvelle et plus
heureuse entreprise.
11.
190 LES COMPLOTS MILITAIRES
11 crut la trouver à La Rochelle.
Il était caché aux environs de cette ville, chez un
ami. (( C'est alors, dit Gauchais, que nous conçû-
mes la pensée de renouer les fils de la conspiration,
et de la faire éclater à LaRochelle même. Nous avions
tous les éléments convenables sous la main, soit dans
les habitants, soit dans la garnison que nous avions
g-ag-née à notre sainte cause, w
Il venait, en effet,, d'arriver à La Rochelle un nou-
veau rég-imentde lig'ne, le l^ô<^, qui renfermait une
vente de sous-officiers, org-anisée à Paris, et dont la
résistance pouvait s'appuyer sur deux bataillons
d'infanterie coloniale que leur mauvais esprit avait
fait cantonner dans l'île de Ré.
Berton voulut répondre aux reproches qu'on lui
adressait, en réunissant tous ces éléments. Les Car-
bonari de la ville le mirent en relations avec le ca-
pitaine Massias et le sergent-major Pommier, du /i-»"-
Il détermina les sous -officiers à une sorte de conseil
qu'ils tinrent le 1 1 mars, auprès de LaRochelle^ dans
le villag-e de Lafond, au cabaret du Lion-d'Or.
Mais quelques heures après cette réunion, ils étaientJ
arrêtés. Ce contre temps et le départ des deux ba-
taillons d'infanterie coloniale forcèrent Berton àj
quitter La Rochelle pour les environs de Rochefort, or
à guetter une nouvelle occasion. Elle s'offrit encore.
Le gonvci ticmciit \i'ii,iit ilc rnppeler df^ Snumiir
LES COMPLOTS DE SAUMUR: LE GÉNÉRAL BERTON 191
les forces qu'il y avait concentrées après l'affaire du
24 février. Il avait d'ailleurs licencié l'Ecole d'équi-
tation, à cause de son attitude dans tous ces événe-
ments (i). Il ne restait, à Saumur, qu'un régiment
de carabiniers dit de Monsieur. C'était un corps d'é-
lite qui paraissait dévoué aux Bourbons. On apprit
cependant, par des lettres de Paris, qu'il s'y trouvait
une vente.
En outre, de nombreux affiliés de la ville et du
dehors avaient repris courage. « Les conjurés, dit
Gauchais, voyant ce point dég-ag-é de ses principales
forces, prirent la résolution soudaine d'y tenter un
nouvel effort, d'après la vieille maxime qu'il faut
toujours chercher la victoire sur le même terrain où
on l'a laissé échapper. Ils combinèrent leur entre-
prise de manière à la ramener au point où elle en
était devant le pont Fouchard, avertirent sourdement
les villes et les campag-nes, et song-èrent à g-ag-ner
une partie du régiment des carabiniers qui comp-
taient dans leurs rang's un assez g-rand nombre de
carbonari . »
Il fallait obtenir l'assentiment et l'appui du comité
directeur. Grandménil et un négociant des environs
de Saumur, Baudrillet, allèrent à Paris. Ils y virent
(i) Supprimée le so mars i8r>r>, elle fut rétablie par une nou-
velle ordonnance du 10 mars i8aô, sous le nom d'Ecole royale
de cavalerie (Jn sait les services qu'elle a continué de rendre.
192 LES COMPLOTS MILITAIRES
Lafayette, assistèrent chez lui à deux réunions, et
le mouvement fut approuvé. Malheureusement, on
song-ea encore à Berton pour le conduire.
« Un g-énéral était indispensable. Celui de Paris
n'arrivait pas, et d'ailleurs Berton, qui se trouvait
sérieusement compromis et ne pouvait plus reculer,
s'était formellement eng-ag-é à suivre nos conseils. »
(Gauchais.)
Il les suivit mal. En dépit de toute prudence, il se
confia à un maréchal-des-log'is du régiment de cara-
biniers, nommé Woelfeld, qui n'était qu'un agent pro-
vocateur. On vit ce qu'on allait revoir à Colmar, quel-
ques semaines plus tard, dans l'affaire du colonel
Garon.
Woelfeld, qui venait de se faire affilier à Paris,
était d'accord avec ses chefs, tout en négociant avec
Grandménil et Baudrillet (i). Il était convenu que le
soulèvement éclaterait à Saumur un jour de marché,
et qu'il serait appuyé non seulement par la g-arde
nationale, mais encore par deux ou trois cents jeunes
g-ens ou officiers à la demi-solde accourus des environs
et môme de Paris. Woelfeld répondait de son régi-
(i) Comme à Colmar, l'afTaire fut menée par le colonel du
régiment, M. de Brion. « Par les ordres et les instructions de
cet officier dévoué, un marcclial des loçis de son réji^iment avait
feint de se laisser embaucher pour la troupe de ce rebelle, etc. »
(Lettre du sous-préfet, de (^arrère, au préfet de ^Liine-el-Loire,
7 juin. A. .N. Dossier Berton.
LES COMPLOTS DE SAUMT'R: LE GÉNÉRAL DERTON 193
ment. Mais il témoig-na le besoin de voir Berton. dont
il ig-norait la retraite. Grâce à Grandménil et à Bau-
drillet, il eut une première entrevue avec lui le i4juin.
Il en demanda une seconde, pour rég-ler les derniers
détails d'exécution et la part de son rég-iment. Elle fut
fixée au 17, dans la maison de campag'ne de ï Allen,
à deux lieues de Saumur,sur la Loire, propriété d'un
notaire de Saumur, nommé Delalande.
Quelques avis parvenus aux principaux conjurés
leur faisaient craindre que la police ne fût au courant.
Ils conseillèrent la défiance à Berton. Il ne voulut
rien entendre. Le 17 juin, pendant qu'il déjeunait à
l'Alleu, avec Baudrillet et Delalande, Woelfeld arriva
avec quatre maréchaux-des-log-is armés jusqu'aux
dents. Des verres furent apportés, des protestations
échang-ées. Mais tout à coup Woelfeld et ses compa-
g-nons sautent sur leurs fusils, couchent en joue les
trois convives, et les tiennent en respect, prêts à faire
feu au moindre mouvement, et sourds aux reproches
indig-nés du g-énéral.
Cependant le temps pressait, le renfort qu'attendait
Woelfeld n'arrivait pas. Au contraire, Grandménil
et plusieurs autres conjurés descendaient vers l'Alleu
pour la réunion convenue, sans se douter du drame
qui se passait. Ils approchaient de la maison, leur
intervention était le salut, peut-être. Le g'alop d'un
liétachement de carabiniers les ohlig-ea de s'éloig-ner
194 LES COMPLOTS MILITAIRES
rapidement et de traverser la Loire. Pendant ce temps,
Berton, Baudrillet et Delalande, charg'és de liens,
étaient conduits à Saumur, aux cris de Vive le roi !
poussés par les carabiniers, et enFermés dans le châ-
teau,
Woelfeld fut aussitôt promu sous-lieutenant pour
cet exploit qui excita un vif enthousiasme parmi les
royalistes de la rég'ion. « Les ecclésiastiques des
environs de Saumur firent une quête qui s'éleva à
la somme de ïo.ooo francs, et lui en remirent le
montant, sans doute pour la récompense de sa belle
action. » (Gauchais.) En revanche, les carabiniers
furent mal vus à Saumur ; des rixes éclatèrent entre
eux et la population civile ; des duels eurent lieu,
auxquels plusieurs soldats succombèrent. Woelfeld
lui-même, après une tentative d'assassinat dirig;-ée
contre lui (2G octobre), demanda à permuter. Il fut
envoyé dans la gendarmerie, à Rodez, et le r'îg-iment
tout entier fut déplacé (i).
11 ne restait qu Vi laisser libre cours à la justice.
Elle avait déjà commencé pour les sous-ol'ficiers de
l'Ecole, compromis dans le mouvement qui devait
accompag-ner le complot de l'I'^st, et arrêtés après
l'incendie (lu mois de décendjre i8:u. Pendant la
tentative de Berton contre Saumur, ils comparais-
(}) Woelfeld, en iH3o, devint concierge du château de Cliam-
liord, où il inonnit loni^^tcniiis uj>rè!i.
LE? COMlM.niS IiIC SAf.MUR: LE GÉNÉRAL BERTON 105
salent devant le (]onseil de guerre de Tours (i).
Les accusés étaient au nombre de onze ; un contu-
mace, Delon (Honoré-Edouard), lieutenant d'artille-
rie lég-ère, et dix présents, savoir : les maréchaux-
des-log'is S ire Jean, des chasseurs de l'Arièg-e, Coii-
dert, des chasseurs à cheval du Var, Mathieu, des
hussards du Nord, de Fabert, des lanciers de la
g-arde, Clément, du train du génie, DetJiieux, du 3=
ré"-iment d'artillerie à cheval de Strasbour"-, et le
brig-adier Bourru, des cuirassiers de la g-arde, sous-
officiers élèves ; plus les maréchaux- des-logis
Lemaitre, Dauniery, Lebrun, des chasseurs à
cheval de rArièg'e,8n g-arnison à Tours; tous, « pré-
venus d'être auteurs, complices ou non-révélateurs
d'un complot tramé à l'Ecole de Saumur, qui avait
pour but de renverser le g-ouvernement du royaume,
dechang'er l'ordre de successibilité au trône, et d'ex-
citer les citoyens à la guerre civile »,
L'accusation reposait sur les révélations de doux
sous-officiers qu'ils n'avaient pu g-ag-ner, et sur les
aveux de la plupart des accusés qui déclaraient avoir
été initiés par Delon à un complot destiné à mettre
Napoléon II sur le trône, avec la Constitution de
1791, conspiration dont Lafayette, Laffite et B, Cons-
tant auraient été les chefs principaux. Sirejean lui-
d) Arch. Nat. F7. ôfiOo. Complot rie l'Ecole de Saiiinur.
D. i58.
11)5 LKS COMPLOTS MILITAIRES
m<^me reconnaissait avoir été reçu CJtevalier de la
liberté, le 1 6 décembre, par Delon ; mais il croyait,
(lisait-il, n'entrer que dans une société analog-ue à la
franc-maçonnerie. Ce fut en vain que le général
Gentil Saint-Alphonse témoig-na en faveur de la
bonne conduite des accusés, que le marquis de Cas-
tries, colonel des chasseurs de l'Arièg-e, fît particu-
lièrement l'éloge de Sirejean. Les événements dont
Saumur venait d'être le théâtre n'inclinaient pas le
conseil à l'indulg-ence.
Le procès, commencé le 20 février, se terminale 28
par un jugement qui condamnait Delon, Sirejean et
Coudert, à la peine de mort ; Mathieu, à cinq ans de
prison ; Fabert, Clément, Bourru^ Lemaître et Le-
brun, à deux ans. Daumerv et Dethieux étaient
acquittés.
Sirejean et Coudert se pourvurent en revision. Le
jugement fut cassé pour vice de forme, et les deux
accusés comparurent devant un nouveau conseil de
^•uerre qui condamna Sirejean à la peine de mort.
Coudert, déclaré coupable seulement de non-révéla-
tion, s'en tirait avec cinq ans de prison (21 avril).
Sirejean forma un recours en grâce. Il n'avait que
vingt et un ans. Sa jeunesse, sa conduite, sa bonne
mine lui avaient attiré toutes les sympathies. Les
dames de Tours lui envoyaient des provisions et des
llc'urs. Elles intercédèrent pour le sauver. Sur leur
LES COMPLOTS HK SAUMUIt: LE GENÉHAL HERTON 197
demande. M'"» Récamier, fortlieeavecM.de Montmo-
rency, ministre des affaires étrang-ères, essaya d'obte-
nir une commutation de peine. Mais le gouvernement
se persuadait qu'en face des conspirations répétées la
rigueur était désormais nécessaire. Le roi se lefusa
à faire grâce, disant que son devoir l'obligeait.
Le 2 mai, Sirejean fut passé par les armes devant
toute la garnison de Tours. Il mourut avec un grand
courage. Ce sous-officier est aussi intéressant que les
sergents de La Rochelle, et il n'est pas connu.
L'instruction des affaires de Thouars et de Saumur
avait traîné pendant quelques mois. Elle fut menée
rapidement après l'arrestation de Berton, et la Cour
de Poitiers put rendre, le 3 juillet, un arrêt qui ren-
voyait le général et 55 accusés devant la Cour d'as-
sises des Deux-Sèvres. Mais sur le recours du pro-
cureur-général de Poitiers, M. Mangin, et pour
cause de suspicion légitime, la Cour de cassation dé-
féra les accusés à la Cour d'assises de la Vienne.
Les procès politiques sont dangereux pour les gou-
vernements qui les font, et pour les magistrats qu'on
y emploie. La Restauration l'a éprouvé, et avec elle
Bellart, Mangin et Marchangy. Bellart s'était triste-
ment signalé dans le procès du maréchal Ney. Man-
gin a dû au procès Berton une fâcheuse célébrité, I.,e
nom de Marchangy est inséparable du procès des ser-
gents de La Rochelle.
198 LES COMPLOTS MILITAIRES
Juriste émineiit, mag'istrat distingué et d'une pro-
bité irréprochable (i), Mangln eut le tort de servir
les passions qui animaient alors la droite contre le
parti libéral. L'instruction lui fournissait quelques
noms de députés. Dans l'acte d'accusation qu'il sig-na
le 24 juillet et qui fut publié par le Moniteur, le
i^r août, il s'attacha à mettre ces noms en lumière, et,
pour ainsi dire, en vedette. II ne se borna pas à rap-
peler les propos de Berton, annonçant à Thouars
qu'un g-ouvernerpent provisoire avait été établi, dont
Foy, Kératry, B. Constant faisaient partie; que le
g-énéral Demarçay était au courant du mouvement, etc.
Il ajouta qu'il était prouvé que Grandménil avait
présenté Baudrillet à Lafayette, et que Lafayelte
lui avait dit, au moment où il prenait congé pour
aller retrouver Berton et le ramener dans les environs
de Saumur : « xVllons, du courage, mon cher Grand-
ménil (2). » Bref, il avait habilement rassemblé tous
(i) Manffin (Claude), né à fttetz en 178G. Prociireiir du Roi à
Poitiers, en iSiC). Procureur jçénéral à la ("our en i8r>i. Conseil-
ler à la Cour de cassation en 1827. Préfet de police en i82(j.
Ont prudent de passer à l'étranj^-er en i83o. En revint pour se
l'aire inscrire au barreau de Metz. Mort en 1835.
(3) Première déposition de Baudrillet devant le juge d'instruc-
tion de Saumur. Déposition qu'il s'euipressa de rétracter lors-
qu'il en aperçjt la ])ortée. Il s'eH'or(;a de fairo croire qu'il avait
pris pour Lafayette une autre personne dont il donna un si-
y,nalemerit tout a fait dilV('rent de celui du général. — La jus-
lice ne fut i)as dupe du sul)lcrfui;e : la li;;iire de Lafayelte
était assez cunnue pour ipi'il fût diflicile de s'y tmiriper.
LES COMPLOTS DE SAUMUH: LK GÉNÉRAL BERTON 19<)
les Indices qui pouvaient faire croire à la complicité
des principaux membres de la g-auche.
De la part de tout autre qu'un magistrat, et dans
d'autres circonstances, l'attaque eût peut-être été de
bonne g-uerre. Car enfin le parti libéral en prenait à
son aise depuis deux ans. Mêlé à toutes les conspira-
tions (sauf le g-énéj-al l'oy), il s'en réservait les bé-
néfices sans en risquer les dang-ers. Il les traitait,
quand elles échouaient, de trames imaginaires in-
ventées par la police ; il coupait habilement le fil
d'intelligence qui pouvait remonter jusqu'à lui, et il
s'indignait, du haut de la tribune, d'accusations qu'il
renvoyait à la calomnie. Mais dans l'affaire de Sau-
mur, il ne pouvait plus parler de complot fictif, il y
avait eu commencement d'exécution; il ne pouvait
faire passer Berton pour un agent du gouvernement;
à plusieurs reprises, il l'avait vanté comme un des
siens. Il ne pouvait enfin contester que le général
n'eût parlé de quelques députés.
Cependant la publication de Mangin manqua le
but par sa mauvaise foi. Ni Foy, ni Laffite, ni Kéra-
try n'étaient de l'affaire. Leurs protestations donnè-
rent le change sur leui's collègues. Elles éclatèrent le
jour même où parut le document dans le Moniteur
( i^"" août). La défense fut excessive comme l'attaque.
I^'oy s'indigna. Laffite réclama une enquête. 11
s'écria, avec emphase ; « Il s'agit de savoir si nous
200 LES COMPLOTS MILITAIRES
« sommes sous le fer des calomniateurs et des bour-
reaux... Si l'on veut nous ég-org-er, qu'on le fasse!
qu'on nous traîne à l'échafaud, mais auparavant
qu'on nous donne des jugées ! »
Lafayette demanda la parole pour un fait person-
nel. Sa position n'était pas celle de Constant, de Foy,
et de Laffite. En ce qui le concernait, l'acte d'accusation
n'était pas mensong-er. Il avait parfaitement vu Grand-
ménil ; il lui avait adressé la phrase citée par Mang-in.
Il se g-arda bien de répondre d'une façon précise. Au
lieu de prendre le ton de la colère et de l'indig-nation ,
il dit^ avec l'accent d'un suprême et vag-ue dédain :
« Quelle que soit mon indifférence habituelle pour
les inculpations et les haines de parti, je crois devoir
ajouter aujourd'hui quelques mots à ce qu'ont dit
mes honorables amis. Pendant le cours d'une carrière
tout entière dévouée à la cause de la liberté, j'ai
constamment mérité d'être en butte à la malveillance
de tous les adversaires de cette cause, sous quelque
forme despotique, aristocratique, anarchique qu'ils
aient voulu la combattre ou la dénaturer. Je ne m'en
plains donc pas, quoi que j'eusse le droit de trouver un
peu leste le mot proiioé dont INI. le procureur du roi
s'estservià mon occasion. Mais je m'unis à tous mes
amis pour demander autant qu'il est en nous la plus
g-rande publicité au sein de cette Chambre, en face de
la nation. C'est là que nous pourrons, mes accusa-
LES COMPLOTS DE SAUMUIi: LE GÉNÉKAL BEHTON iiH
leurs et moi, dans quelque rang" qu'ils soient placés,
nous dire sans compliment ce que, depuis trente-trois
ans, nous avons eu mutuellement à nous repro-
cher (i). »
La demande d'enquête fut combattue par le prési-
dent du Conseil. M. de Villèle déclara que le meilleur
moyen d'arriver à la vérité était de laisser libre cours
à l'action de la justice , ajoutant que les députés qui
se plaig-naient se trouveraient justifiés en n'étant l'objet
d'aucunes poursuites. Aussi bien, le g-ouvernement
n'y tenait g-uère . Dans celte affaire, comme dans celle
de Belfort, comme dans celle du ig août, il craig-nait
de rencontrer de trop hautes responsabilités. L'en-
quête fut repoussée par la droite, et la clôture pro-
noncée au milieu d'un effroyable tumulte (2).
La publication de l'acte d'accusation précéda de
plus de trois semaines les débals du procès Ber-
ton (3).
(1) Mémoires de Lal'ayette, t. vi.
(3) Ua iacideat de cette séance, qui passa iuaperQu, aurait pu
amener les plus graves conséquences.
Dans la discussion, et suivant le refrain de la gauche, un mem-
bre s'était écrié : « C'est ce scélérat deGrandménil qui a joué le
rôle de provocateur ! » Or, Grandménil, poursuivi par la police,
était dans les tribunes. 11 voulut se jeter dans la salle, faire
un éclat, se justifier. On eut beaucoup de peine à le retenir. 11
dut se condamner au silence, comme .\antil, l'année précédente.
Un rendit justice plus tard ùson innocence et à sa loyauté(i84o),
mais le soupi;on pesa longtemps sur lui. Ou en voit la pi cuve
dans Lacretelle, dont le t. m est de i835.
(.')) -Vvec les docuiaeuts dc.-> Ai-clii\c.-., le Mjnitcur elle» im-
202 LKS COMPLOTS MILITAIRES
Ils s'ouvrirent le 2G août. Les accusés étaient au
nombre de cinquante-six^ dont quarante seulement
présents, les autres contumaces.
Parmi les accusés présents fig-uraicnt : le général
Berton; le colonel Alix; Caffé, ancien médecin mi-
litaire; Sauge, propriétaire à Thouars, qui avait log'é
Berton sans le connaître; Fradin, médecin, adjoint
au maire de Partlienay; Jagliii, ancien soldat qui
avait été le porte-drapeau de la colonne; Sennechaiit,
propriétaire à Tliénezay; avec des officiers à la demi-
solde, des petits propriétaires, d'anciens militaires et
de simples journaliers.
Etaient contumaces : Grandménil , Gauchais ,
Vanc'ten professeur Chauvet , Chappey, délég-ué de
Rennes; Heureux et Cossin, délég-ués de Nantes;
Delon, Pombas, Moreau, liivereau, anciens officiers^
primes déjà cilcs, ou jieul coiisullcr encore, pour les détails du
procès :
Procès de l'e-v-i/énéral Jiertoa et de ses co-accusés. Poi tiers,
chez liarbicr, in-8", 1822. C'est le compte rendu que fit publier
la préfecture.
Procès de la conspiration de Tliouars et de Sauiiiar. l'oi-
tiers, chez Catiiicau, in-8", i8t> (/|()8 paçes). Cette publication,
oii l'autorité vit de la mauvaise foi et de la malveillance, attira
à l'imprimeur un mois de prison et 1.000 fr. d'amende.
Causes /jo/ilir/nes célèbres du xix" siècle, in-8", 1827, t, i.
procès Berton.
La conspiration Hcrton, dans la Mosaïijue de l'Ouest, publiée
sous la direction d'Emile Souvestre, i844-45. Nantes, in-/)'^.
Paçes 338-.'J/(0 et .Uii -.'<ljy. Article signé E. 13. (Eugène Uonuc-
Mierej.
LES COMPLOTS DE SAL.MUU: LE GÉiNERAL BERTON 2o3
Saumon, ancien soldat de la g-endarmerie d'élite;
etc.
Le jury était le moins disposé à l'indulg'encc. Ce
jury, soig-neusement trié, n'était composé quedeg-en-
tilshommes, anciens émigrés ou anciens officiers des
armées royalistes. La révolution et l'ancien rég-imc
se trouvaient encore en présence. Mais, cette fois, la
révolution était sur le banc des accusés.
L'audition des accusés et de 200 témoins rempli-
rent les audiences jusqu'au 4 septembre. Elles furent
marquées par les interpellations passionnées et vio-
lentes du procureur-g-énéral. Il y mit le comble dans
son réquisitoire, le 5 septembre. Toujours injurieux
pourBerton, il montra plus de ménag-ement pour le co-
lonel Alix et surtout pour Gaffé, dont il affecta de vanter
les services et le dévouement professionnels, parce
qu'il voulut voir en lui une victime de B. Constant.
Il revint avec insistance sur la complicité des libé-
raux, sur celle de Lafayette, que n'infirmaient pas la
rétractation intéressée de Baudrillet, et la déclaration
hautaine du g-énéral.
«... Les preuves morales abondent, dit-il, pour
établir cette complicité. Mais les preuves matérielles,
les seules sur lesquelles on puisse établir une accusa-
tion, nous manquent contre les premiers instig-ateurs.
Pourquoi? Ce n'est pas parce qu'ils sont innocents,
mais paroL' (m'ils se caclicut dorrièie leurs séides,
204 LES COMPLOTS MILITAIRES
parce qu'ils s'enveloppent de mystère, parce qu'ils ne
correspondent que verbalement, qu'ils mettent en
évidence des gens qu'ils bercent d'espérances chimé-
riques et qu'ils s'efforcent ensuite de déshonorer.
« On a dit que nous aurions pu nous dispenser de
citer, dans l'acte d'accusation, les noms de ces hom-
mes. Mais de quel droit nous dispenserions-nous,
dans une affaire de conspiration, de faire connaître
la vérité, de sig-naler aux jurés et au gouvernement les
véritables appuis sur lesquels comptaient les conspira-
teurs ? Nous devions, Messieurs les jurés, vous ap-
prendre que plusieurs de ces accusés ont été trom-
pés, ont été précipités dans l'abîme par les noms
d'hommes puissants, parce que cette considération
peut vous déterminer à quelque indulg-ence pour
eux ; mais ce que nous avons dit, nous lavons dit
hautement et à la face de la Fi-ance. Etc. (i). ;)
Les accusés avaient pour défenseurs des avocats du
barreau de Poitiers. Berton avait demandé M« Mes-
nard, dubarreau de Rochefort, ou, à son défaut, Mé-
rilhou. On ne lui accorda ni l'un ni l'autre. On lui
assigna un avocat d'office, M . Drault, avec lequel il
ne put communiquer librement. Il présenta lui-même
sa défense. Elle ne fut ni habile ni sincère. Il avait
raison de dire « que le mouvement de Thouars n'avait
(i; Muiti/eiw, iKt', ji. j.îuij.
LES COMPLOTS DE SAUMUK: LE GÉNÉRAL BERTON 205
pas été préparé par lui ; qu'il était le fruit d'un g-rand
et loiiij- mécoatentemeat >). Mais il était mal venu à
prétendre que le mouvement n'avait pas pour but de
renverser le gouvernement du roi. Il se répandit en
plaintes amères contre Woelfeld, qui l'avait livré ;
contre Grandménil qu'il accusait, lui aussi, d'être un
ag"ent provocateur; contre Mang-in qui lui prodig-uait
les accusations de lâcheté et qui l'empêchait de voir
ses fils; contre les précautions excessives donton l'en-
tourait, ainsi que ses compagnons (i). Il revendiqua
pour lui seul la respensabilité et dit en terminant :
(( Je voudrais fournir à moi seul assez de sang*
pour apaiser la soif de ceux qui en sont si altérés.
Pendant ving-t ans, j'en ai versé sur quelques champs
de bataille :j'y aiéparg-né celui des émigrés lorsqu'ils
se battaient contre nous. J'en ai sauvé, comme bien
d'autres de mes compag-nons l'ont fait, et cette g"éné-
rosité avait alors ses dang-ers. Je n'ai jamais fait cou-
ler le sang" français. Celui qui me reste est pur : il
est tout français.
«J'ai exposé longtemps ma vie avec gloire pour mon
pays. Si je devais la perdre par la main de mes con-
(i) L'autorité déployait, en effet, des rigueurs injustifiables.
Les accusés n'étaient conduits à l'audience qu'enchaînés et dans
ies voitures fermées.
Le général Malartic, qui commandait à Poitiers, avait mis la
nlle en état de siège. Toutes les rues aboutissant au tribunal
';laicnt barrées par les troupes. Des patrouilles parcouraient les
.'Ues pendant le jour, et jjendanl la rmit multipliaient les rondes.
12
206 LES COMPLOTS MILITAIRES
cito3'ens, je leur présenterais encore ma poitrine avec
le même courag-e que j'ai toujours montré devant les
ennemis de la France. Nos noms, Messieurs, seront
inscrits ensemble dans l'histoire. La France et l'Europe
nous jugeront sévè'rement et sans partialité. Quoi qu'il
puisse arpdver. mon cœur n'a rien à craindre, et ma
devise, comme die a toujours été. sera celle-ci : dulce
et décorum est pro patria mon'. ;) (6 septembre.)
Les plaidoyers et les répliques occupèrent plusieurs
audiences. Après la clôture des débats, le ii septem-
bre,^Bertonprit encore la parole et sollicita noblement,
éloquemment, l'indulg'ence du jury pour ses compa-
g-nons :
(( J'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, Messieurs
les jurés, si votre conscience réclame du sang", je vous
offre le mien, je vous donne ma vie. Mais, au nom de.!
l'humanité . au nom de votre propre honneur, épar-'
gnez, je vous en supplie, les hommes qui ont marché
avec moi. Ils furent trompés, entraînés. Ces hommes,
enfermés dans des cachots où leur pauvreté ne leur
permet de recevoir aucun secours, ont souffert, depuis,
sept mois, toutes les horreurs de la captivité la pluffl
rig-oureuse. Rendez-les à leurs familles. Leurs parents,!
leurs enfants et leurs femmes vous béniront ; vos],
noms ne seront pas oubliés dans leurs prières, votre!
sommeil en sera j)his tranquille, et aucun remords
u';iiril('ra vus coiiscit-nces. » ,
i
LES COMPLOTS DE SAUMUR : LE GÉNÉRAL BERTON 207
Le président, le conseiller Parig-ot, résuma les dé-
bats, avec une partialité qui fit de ce résumé un der-
nier réquisitoire, et le jury se retira, à midi, pour
délibérer sur les 878 questions qui lui furent posées.
A neuF heures du soir, il rendit son verdict, et la
cour prononça le jugement.
Berton, Caffé, Fradin, Sennechaut, Jaglin et Sau-
g-é étaient condanmés à mort, comme coupables de
omplot, d'attentat et de non-révélation.
Alix, déclaré coupaljle seulement"de non-révélation,
tait condamné à cinq ans de prison ; les autres, à
des peines variant de cinq ans à un an. Deux seule-
ment, sur quarante, étaient acquittés.
Deux jours après, le i3 septembre, la cour, statuant
sur les contumaces, sans l'assistance du jurv. con-
Jamna à la peine de moi"t : Grandménll, Gauchais,
hauvet, Chappey, Heureux, Cossin , Delon (déjà
rappé par le conseil de guerre de Tours), Moreau,
Pombas, Rivereau et Saunlon ; quatre autres à cinq
ms et un an de prison. Un seul était acquitté (i).
Les six condamnés à mort se pourvurent en cassa-
ion. Les femmes de Fradin et de Sennechaut, parties
Dour Paris^ oljtinrent la grâce de leur mari, par l'in-
;ercession de Madame et de la duchesse de Berry. Le
(i) Nous retrouverons plus tard quelques-uns de ces contu-
naces. Ils étaient destinés à de nouvelles aventures, et aussi
i de nouvelles condamnations.
20R LKS COMPLOTS MILITAIRES
pourvoi des quatre autres fut rejeté. La nouvelle en
arriva, le 5, de g-rand matin. Elle fut aussitôt com-
muniquée à Berton et à Gaffé, dont l'exécution devait
avoir lieu à Poitiers. Gaffé se donna la mort en s'ou-
vrant l'artère crurale avec un canif qu'il avait pu se
procurer. Berton fut conduit à l'échafaud vers midi .
(( A onze heures, disent les journaux du temps,
l'exécuteur arriva, et coupa le collet de son habit.
« Ne pouviez-vous vous contenter de le rabattre ? »
lui dit-il. On le fît ensuite passer dans une pièce où
l'attendaient deux missionnaires. « Dispensez-vous
de m'accompag-ner, Messieurs, leur dit-il; je sais aussi
bien que vous tout ce que vous pouvez me dire. »
Lorsqu'il monta dans la charrette qui devait l'emme-
ner, les deux missionnaires l'y suivirent et se placè-
rent l'un à sa droite, l'autre à sa g-auche. Gomme il
avait les mains attachées derrière le dos, il pria
l'exécuteur de se mettre derrière lui de peur qu'un
fort cahot ne le fît tomber. Durant la marche^ Berton
promenait autour de lui des regards calmes et assu-
rés. Arrivé au pied de l'échafaud, il en monta les
marches avec fermeté. Les deux missionnaires l'y
suivirent, et comme ils persistaient à lui parler, il .0
leur dit : « laissez-moi tranquille! «Puis il cria d'une "
voix forte : Vive la France, vive la liberté! Etendu
sur la planche fatale et la tète sous le couteau, il fît |l
entendre ce nouveau cri : encore une fois, vive In
i|
LKS COMPLOTS Î)E SAUMUR: LPl GENKRAL BERTON 209
liberté! Vive la France ! Il y avait peu de specta-
teurs ; toutes les fenêtres de la place où se faisait
l'exécution étaient fermées (i). »
Le 7, Jag-lin et Saug-é, dont le jug-ement avait
placé l'exécution àThouars, y subirent leur peine. Ja-
g-lin (35 ans) était abattu. Saug-é (56 ans), qui n'avait
pas cessé de montrer beaucoup de courag'e et même
de g'aîté, mourut en criant : Vive la République !
« Cri inconnu de la g-énération nouvelle, et dont la
g'énération de l'Empire elle-même avait perdu la si-
g-nification, invocation solitaire que les journaux de
tous les partis rapportèrent avec un sentiment de
profonde surprise (2). »
Gomme on l'avait vu dans les complots de l'Est,
d'autres procès sortirent du procès principal, pour
étendre encore et prolong-er les conséquences de ces
malheureux événements.
(i) Signalement du général Berton :
« Taille de i'"77, âgé de 5i ans, cheveux gris, front haut,
sourcils bruns, yeux châtains, nez gros, bouche reioyenne, barbe
brune, menton rond, visage ovale et maigre ; les pommettes
des joues saillantes, l'air hagard ; fortes moustaches, noires et
plates. Mouvements très vifs, u Arch. Nat. (Note de police.)
(s) Vaulabelle, t. v, ch. 5. — « Niort, le 8 octobre i S'? a. J'ai
l'honneur d'informer V. E. que les deux condamnés Jaglin et
Sauge ont subi leur jugement hier, 7 du mois, à midi, dans la
ville de Thouars. i
« Sauge a proféré avant sa mort les cris de Vive la liberté I
et Vive la République 1
« L'exécution a eu lieu avec l'ordre le plus parfait. La plu ç
grande consternation était répandue parmi les habitants. Cet acte
de justice a produit une impression profonde sur les' esprits.
42.
210 LES COMPLOTS MILITAIRES
Le 3o janvier 1828, la Cour d'assises du Loiret
jug-ea les complices de Berton qui avaient essayé de
relever l'entreprise. Il y en avait trois présents : Bau-
drillet, Dclalande. Duret, sabotier à Cheinillé, et cinq
contumaces : Grandménil, Fournier, ancien maire de
Saumur, Poulain, Bouheau et Paur, naturaliste au
Jardin des Plantes et parent de Woelfeld.
Baudrillelet Duret furent condamnés à mort, le pre-
mier, comme complice d'une conspiration tendant à
renverser le i^'ouvernement ; le second, pour tentative
d'embauchag-e. Delalande, sauvé par l'habileté de son
avocat, s'en tira avec trois ans de prison. Toutefois^
ja peine des deux premiers fut commuée en ving't ans
d'emprisonnement. La Cour, jug-eant ensuite sans
l'assistance du jury, condamna quatre des contumaces
à la peine de mort, et Paur à dix ans de bannisse-
ment.
Enfin^ le22 novembre 1828, et le i4 décembre 18:^ '1
quatre contumaces du procès Berton étant tombés en-
tre les mains de la justice, Gauc/iais, Sannion, A'o-
nct. officier du train d'artillerie à la demi-solde, et
Mdlécol , ancien cuirassier, furent condamnés par la
Cour d'assises de la Vienne: Gauchais et Saunion, à
mort, les deux autres à de la prison.
On fit g-râce de la vie à Gauchais, au prix de
l>ps libi-raiix soiil ici ciïr.iyi'-s; ni •<iliMii'if>iix. » /TriTrf dfs Df^iix-
Scvrcs .111 tiliriisiri' lie rinlri-inir. A. .\ . I). (iiïy'i.
LCS COMPLOTS DE SAL'Ml'R. LE CENÉHAL BERTOX 211
ving-t ans de prison. 11 en fît cinq. La peine de Sau-
nion fut convertie en travaux Ibrcés à perpétuité, avec
exposition publique et flétrissure.
Le complot de Saunuir fut le troisième et le dernier
des grands complots organisés contre les Bourbons.
Celui du 19 août 1820 était surtout militaire ; celui
de Belfx)rt était l'œuvre de la Charbonnerie ; celui de
Saumur appartint aux Chevaliers de la liberté. Le
premier, au cœur même de Paris, était le plus dan-
g'ereux ; le second était trop éloigné du centre ; le
troisième avait le même défaut ; mais la Bretag^ne
offrait une base de résistance qu'on n'aurait pas trou-
vée en Alsace.
Ce complot avait plus de chances de succès qu'on
ne l'a cru g"énéralement. Sans renverser la monarchie,
il était capable de lui susciter de sérieuses difficultés,
si l'on song-e aux intellig-ences ([ue le parti possédait
dans toutes les garnisons de l'Ouest. Mais il y fallait de
la rapidité et de l'audace. Bertonn'y mit que dessci-u-
pules et des lenteurs. Ce complot est le seul qui ait eu
uncommencement d'exécution, pour dégénérer, pres-
que aussitôt, en manifestation armée, mais pacifique.
Cet échec n'en inspira pas moins au gouvernement
une politique nouvelle et rig-oureuse. Berton et ses
complices ne furent que les dernières victimes de cette
funeste entreprise. Il y en avait eu d'autres, comme
nous allons le voir.
CHAPITRE VIT
Les quatre sergents de La Rochelle.
L'année 1822 fut néfaste pour la Restauration.
Elle fut marquée par des procès politiques qui rame-
nèrent aux mauvais jours de 18 16. De nombreuses
condamnations capitales furent prononcées, dont dix
suivies d'exécution. En faisant fusiller Sirejean et Ca-
ron, en dressant Téchafaud où montèrent le capi-
taine Vallé, les quatre serg-ents de La Rochelle, Ber-
ton et deux de ses obscurs complices, le g-ouverne-
ment cédait-il seulement aux passions de l'extrême
droite triomphante avec l'avènement du ministère
Villèle ? (i5 décembre 1821.)
Il cédait encore et surtout à la peur. Au sortir delà
tranquillité parfaite dans laquelle s'était écoulée l'an-
née 182 1, il fut brus(juement réveillé par un dang-er
que sa police n'avait su ni prévoir ni prévenir. Il se
vil menacé par une immense et mystérieuse conspi- ■
ration, dont les intelligences s'étendaient jusqu'au de- ^
hors, et dont les liens se resserraient de plus en plus
autour (le lui. Il crut voir reparaître le spectre de la
LES QUATRR SRRGKNTS DE LA ROCHELLE 213
Révolution, et, sous le coup de cet affolement, en
quelques semaines, il multiplia les rigueurs. On peut
dire les cruautés (i).
Il frappa, non seulement tout commencement d'e-
xécution (il n'y en eut qu'à Saumur), mais encore
toute tendance au complot. Et la simple participa-
tion aux sociétés secrètes devint un crime que la mort
seule était capable de punir. Voilà ce qu'on vit dans
le procès de Nantes, qui n'attelg-nit que des contu-
maces ; dans celui de Toulon, dont fut victime le ca-
pitaine Vallé ; surtout dans celui de Paris, dirig-é
contre les serg"ents de La Rochelle.
Dès 1817, la Bretag"ne était entamée par un vio-
lent esprit d'opposition . Nantes, en était le fo^-er, et
de Nantes des relations s'étaient établies avec les
principales villes de la rég"ion : Rennes, où la jeunesse
libérale témoig-nait d'une turbulence que le g-énéral
(le Coutard s'employait à prévenir ou à comprimer :
Brest, où l'on sifflait les fonctionnaires de passag-e,
comme Bellart, et où la présence des missionnaires
excitait des désordres qui déterminaient l'envoi de
Lauriston (septembre 1820).
Le voisinage de la côte, le souvenir des g'uerres
civiles, l'antag-onisme plus vivace qu'ailleurs entre
l'ancienne noblesse et la bourgeoisie contribuaient à
(t) Cf. Guizot, Des conspirations et de la justice politique,
in-80, i8'>'>, rhcz L.ndvoc.-it.
2U LES COMPLOTS MILITAIRES
y ouvrir l'armée aux influences du dehors et à la
propag-ande libérale.
Ces menées rencontraient dans le g'énéral Despi-
nois, qui commandait à Nantes la 12^ division mili-
taire, un adversaire aussi habile que peu scrupu-
leux.
Sans atteindre au fâcheux renom des Donnadieu
et des Canuel, le g"énéral Despinois est de ceux dont
les services militaires ont été compromis par la po-
litique. Général des armées de la République, il
avait été de bonne heure un des instruments de l'am-
bition, et, on ajoutait, de la police de Bonaparte.
Rallié aux Bourbons en i8i4, et chargé du com-
mandement delà i''«division militaire en i8i5,ils'était
associé aux ressentiments de la deuxième Bestaura-
tion contre le maréclial Ney, avec un zèle qui lui
avait mérité le titre de comte, en 1816. Appelé à la
12. division, en 1 821, en remplacement du g-énéral
baron Pêcheux, il sig"nalait avec sa clairvoyance de
policier les prog-rès du mauvais esprit dans l'Ouest, et
j)articulièrement dans l'armée.
Dans un long' rapport adressé au ministre de la
g-uerre (le duc de Bcllnno), il écrivait, le G février
1822 :
«... Les auteurs des menées actuelles en ont donc
fait (d(; Nantes) un de leurs (|n;.rtiers g-énéraux.
TiCiir |il;iii d'oitiM-alidii cnilu'.issc la j)Iii])art des villes
I
I
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE 215
et des départements de l'Ouest. Mais, à mes veux,
c'est la partie d'un plan beaucoup plus vaste auquel
le comité directeur aurait, donné l'avis et imprimerait
le mouvement.
« Quoiqu'il en soit de cetteprésomption, l'Ouest e>.t
maintenant travaillé par ses agents et le mode de
préparation répond à celui d'exécution Sug-gestions
perfides, excitations à la trahison et à la révolte, em-
bauchag-e de militaires et d'habitants, solidarité et
responsabilité communes à tout événement, on trouve
tout cela dans leurs associations secrètes...
(( Leur principal moyen, leur espérance favorite,
c'est d'agir sur la troupe et de l'entraîner à la
défection, non en s'altaquant aux masses, mais en
attirant et en corrompant les individus. C'est ainsi
qu'ils ont agi à Saumur, à Belfort, à Nantes, et qu'ils
opéreront dans toutes les villes de g-arnison.
Etc. (i), »
Avant le mouvement de Saumur, un complot avait
été préparé à Nantes, dans le i3e delig-ne. Averti par
deux de ses espions, les serg-ents-majors Fejdit
et Ranvaud, Despinois décida l'arrestation de plu-
sieurs officiers qui réussirent à s'échapper (6 fé-
(i) Arcli. Nat. F. 7. O660. D. iSg. (Complot de Nantes.) —
Sur le général Despinois, né à Valenciennes en 1764, mort en
1848, voir Archives du Nord. L 49, 3» série. Sur son administra-
tion à Paris, en 1810, voir les Mémoires du comte de Roclic-
ciioiiarl, qui était alors commandant de place.
216 LliS COMl'LOÏS MILlTAlKES
vrier). On ne put metti'o la main que sur quelques
serg-ents-majors et plusieurs civils, anciens officiers
de l'armée impériale, qui furent traduits, les 1 4 et 1 5
juin suivants, devant la Cour d'assises de la Loire"
Inférieure.
Les accusés étaient au nombre de douze, six pré-
sents : MoJineron-Dupin, propriétaire, ancien capi-
taine de cuirassiers; Bonnet, adjudant sous-officier
au i3^; Villedary, Lerat, Riboulet, Puybaraiid,
sergents-majors, et six contumaces : Delahaye,
Gamelon, Raymond, lieutenants; Fourré, Dupuy,
propriétaires, anciens officiers de la g-arde; Baiidry,
propriétaire, ancien officier supérieur aux chasseurs
de la Vendée.
Ils appartenaient tous à l'association des carbo-
nari dont l'acte d'accusation exposait pour la pre-
mière fois, avant celui de Marchang-j', mais d'une
manière incomplète, l'org-anisation et le mode d'ac-
tion. On y lisait que, le 12 janvier, une réunion avait
eu lieu chez un des officiers contumaces pour la
l'éception de trois nouveaux adeptes; qu'un individu,
que l'on disait être délég-ué du Mans ou de Sauinur,
y avait présidé et prononcé un discours semblable à
celui qui venait de faire condamner Vallc par la Cour
d'assises du Var; qu'on avait ensuite formé le projet
de renverser le g-ouvernement, etc.
Ces faits, puisés uniquement dans la dénonciatiuu
icrs
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE 217
1. s deux sous-officiers Feydit et Ranvaud, étaient
■ii'Tg-iquement contestés par les prévenus. Ceux-ci
nspiraient d'ailleurs un vif intérêt. Ils bénéficiaient
le l'antipathie qui s'attachait à Despinois, ainsi qu'à
attitude d'un ré-iment suisse en g-arnison à Nantes.
Is lurent acquittés au milieu de transports de joie
|ui dé-énérèrent en désordres. Les Suisses charg-è-
nt pour disperser les rassemblements et plusieurs
■1 sonnes reçurent des coups de sabre. Despinois fut
ifllc sur les promenades et au théâtre. Un journal de
wmtes, l'Ami de la Charte, qui prenait parti pour
■s tapageurs, fut condamné à deux mois de prison
t 4-000 francs d'amende. Et quelques semaines
[Mes, la Cour d'assises, jug-eant sans l'assistance du
ir.v, condamna cinq des contumaces à la peine de
l'Tt. Baudry fut acquitté.
Dépareilles ri-ueurs,déplovéescontrele simple délit
association, expliquent le sort du capitaine Vallé.
J.e capitaine Vallé doit à sa fin tragique l'intérêt
H s'est attaché à son nom, et le souvenir qu'en a
i la ville de Toulon. Sans l'échafaud, sa vie
ait été que l'histoire obscure et banale de tant
très officiet-s à la demi-solde qui, des années de
■'iieetd'aventures.u'avaient conservé que la misère
•Mis cachaient, et leur épée qu'ils montraient tou-
,"!■.> (l).
' l'our cet épisode, je ue peux que renvoyer à un livre plein
13
iidt
aiii'
218 LES COMPLOTS MILITAIRES
Né à Arras, ea 1785, d'une famille modeste, Vallé
s'était en^ag-é à quinze ans, et il avait fait ses pre-
mières armes à Marengo. Après avoir fait toutes les
campag-nes de l'Empire, il était capitaine aux chas-
seurs à cheval de la garde à la fin de 181 3. Mis à la
demi-solde, en i8i4, placé sous la surveillance de la
police en 1816, forcé de se réfugier à Bruxelles, puis
d'ouvrir une salle d'armes à Arras, pour vivre, il était
de ceux qui entrèrent avec empressement dans la
Charbonnerie. Il allait partir pour la Grèce insurgée
et il organisait à Marseille une compagnie de volon-
taires, quand il fut retenu par l'amitié et les projets
du commandant Caron, du 5«de ligne (janvier 1822).
De Marseille, il était allé à Toulon, où se trouvaient
ég-alement beaucoup d'officiers en inactivité. Nous
savons déjà qu'il y fut arrêté. Voici dans quelles cir-
constances.
Le 7 janvier, il avait réuni quelques-uns de ces
officiers dans un café, où il leur offrit à déjeuner. Il
commença par se plaindre de l'inQuence croissantt
des nobles et des prêtres, en laissant entrevoir Tes
pérance d'un avenir meilleur. Puis il dit qu'il faisan
de vie et de passion : Le capitaine Vallé ou l'Armoe sous la lies
lauralion, par Dalasta. iSSiJ, ia-i8 (liSy pages). - L'auteur elai
maire de Toulon. Sur la mort de Vallé, on trouvera une bell
page dans \c^ Ménioirci du senjeiit Cnillcinard, u vol., i8-!0, in
8", que L)ulasta ne semble pas avoir connus. Uuillemard assistai
à rc.\cculiou.
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE 219
partie d'une société secrète qui avait de nombreux
affiliés dans l'armée et dans la population. Vers la fin
du repas, les têtes s'échauffant, il donna lecture d'une
sorte de programme expliquant lebutet les conditions
de l'œuvre.
Ce jour-là même, les journaux venaient d'annoncer
la découverte du complot de Belfort. La coïncidence
de cette nouvelle avec lespropositions qui leur étaient
faites, sans ménag-ement, dans un lieu public, excita
les défiances des convives. Un d'eux, le capitaine
Sicard, de l'ancienne g-arde, les exprima en termes
blessants pour Vallé, en le traitant d'ag-ent provoca-
teur. Une querelle éclata, et Sicard envoya chercher
le commissaire de police. A la vue du mag-istrat,
Vallé déchira son prog-ramme, en jeta les morceaux
par la fenêtre, et se laissa arrêter.
Gomme dans ses imprudentes confidences sur les
forces dont disposait la Charbonnerie à Marseille,
Vallé avait prononcé plusieurs noms, on arrêta, à
défaut de Caron, qui avait pu s'échapper, quelques
autres personnes, parmi lesquelles Salomon, officier
piémontais réfug'ié, Blanchard et Renaud, officiers en
réforme, etc.
Vallé comparut avec elles devant la Cour d'assises
du Var, convoquée extraordinairement à Toulon,
sous l'inculpation de complot tendant à renverser le
g'ouvernement. Cette accusation reposait uniquement
220 LES COMPLOTS MILITAIRES
sur le programme lu par Vallé, dont la police avait
recueilli et rassemblé les morceaux, et sur quelques
aveux de participation, échappés à plusieurs prévenus
au début de l'instruction, mais rétractés par eux à
l'audience. Ce programme et ces aveux n'étaient pas
des charg-es bien lourdes. Vallé n'en fut pas moins
condamné à mort^ ainsi que Caron, contumace.
Il fut exécuté le lo juin, à midi. Il montra la plus
g-rande fermeté. Après avoir bien déjeuné, il fut con-
duit à la porte d'Italie, à pied. Sur la route, il s'arrêta
devant un débit de liqueurs, et se fit apporter un pe-
tit veri'e qu'il but gaiement « à la France, et aux
braves ! » Au pied de l'échafaud, il repoussa une
dernière fois l'assistance des prêtres qui l'avaient ac-
compagné, et se livra à l'exécuteur (i).
Mais de toutes les victimes de ce temps, il n'en est
pas qui aient excité autant de sympathies, ni qui aient
laissé autant de regrets que les sergents du 45" de
ligne connus sous le nom des quatre sergents de La
Rochelle. La légende s'est faite autour de leur infor
tune. L'histoire suffit à la rendre touchante.
Le 45" avait été formé à Chartres, en i8i6, des
débris de l'armée de la Loire. Beaucoup de soldats
étaient d'anciens sous-officiers de l'Empire; plusieurs
(i) En i83i, une grande manifestation eut lieu au cimetière
de Toulon, à la mémoire de Vallé, et un monument lui fut élevé j
par souscriiilion publinue, en j83;i.
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE 2?l
anciens capitaines étaient ég-alement restés. Ils furent
j éliminés, en 1820, par le zèle royaliste du colonel
marquis de Toustain, ancien émigré. Aussi l'esprit
du rég'iment devint hostile à la monarchie.
Le 45^ vint tenir g-arnison à Paris, en 1821. Ses deux
bataillons furent casernes, l'un rue du Foin-Saint-Jac-
ques, l'autre rue Jean-de-Beauvais. C'était le quar-
tier des Ecoles, voisinage dangereux. Etudiants et
soldats se rapprochèrent, et le sergent-major Bories
rencontra un de ses anciens condisciples.
Bories était né en 1795, à Villefranche d'Aveyron,
d'une famille de paysans. Enrôlé de bonne heure, il
était sous-officier dans l'armée impériale et fut blessé
à Waterloo. Licencié, il avait repris du service dans
la g-arde royale, d'où il était passé comme serg-ent-
major au 45®. Brave, intelligent, Instruit, il portait
un goût passionné à l'histoire militaire de la Révo-
lution et de l'Empire. Condamné à l'inaction qui suc-
cédait à tant de luttes, il souffrait de ce malaise qui
tourmentait alors l'armée et qu'a décrit si éloquem-
ment de Vig-ny, pour l'avoir ressenti lui-même (t).
L'ami de Bories était franc-maçon. Bories ne tarda
pas à le devenir. Derrière la loge maçonnique, on
lui laissa entrevoir une initiation nouvelle et plus
haute, celle de la Charbonnerie. Il la subit. A peine
(i) A. de Viçuy, Servitude et grandeur militaire. Introduc-
tion.
222 LES COMPLOTS MILITAIRES
affilié, il recruta à son tour. La première recrue dans
le rég-iment fut le soldat Lefevre, ancien serg-ent des
Gent-Jours, auquel la Restauration avait enlevé ses
g-alons(i).
En peu de jours, Bories eut initié trois sergents-
majors, Pommier, Labouré et Castille; quatre ser-
gents^ Goubin, Hue, Cochet et Barlet; trois capo-
raux, Gauthier, Thomas, Lecoq. Goubin conquit à
l'association le sergent Raoulx et le caporal Demait ;
Pommier fit recevoir le serg-ent Dutron et le fusilier
Bicheron; Labouré, le serg-ent Asnès, et Raoulx le
sergent Perreton.
Au mois de décembre 182 1, la plupart des sous-
officiers du rég-iment appartenaient à la Charbonnerie.
Il était inutile d'initier les soldats. On était assuré de
leur obéissance aux sous-officiers.
Dans les premiers jours de janvier 1822, le rég-i-
ment reçut l'ordre de quitter Paris pour La Rochelle.
Désireux de soutenir le zèle de ses compag-nons et de
leur prouver que la vente militaire dont il était le
chef se rattachait à une vaste association politique,
Bories, qui avait éUi admis à voir Lafayette, voulut
les mettn; ou contact avec la vente centrale à laquelle
(i) LdV'vrc a laisse de iirccieux rciiscii^ncmcnts sur celle af-
faire dans ses Soiii>(':ni/:s de la (^.onxpiration de La Rochelle,
dite des (Jualre Sergents. ]\oiicn, in-8", iS/if) (((7 pages). C'est
la réunion de plvisicurs articles insérés dans la Hinnie de liuucn
el de la Niiriiunnlie.
1
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE 223
il était délég-ué. Cette vente, dite Washing-ton, était
présidée par un avocat du nom de Baradère. Les
membres les plus actifs en étaient Hénon, ancien
militaire, chef d'institution dans le faubo urgSaint-
Marcel ; Gauran, chirurg-ien à l'hôpital Baujon, et
Rozé, employé d'une compao-nie d'assurances.
Un déjeuner fut convenu chez un marchand de
vins de la rue Descartes, derrière l'ég-Iise Saint-Etienne-
du-Mont, à l'enseig-ne du Roi Clovis. Il y assista, avec
les principaux sous-officiers, trois délégués de la vente
centrale. Hénon prononça un discours dans lequel il
fit l'élog-e des armées de la République. Il dit que
l'armée nouvelle se montrerait digne de son aînée,
et qu'elle imiterait l'exemple des bataillons espagnols
conduits par Riego et Ouiroga. La devise nettement
formulée par Hénon fut : République, Constitution
de ijgi. Il ajouta qu'il fallait, à chaque heure du
jour ou de la nuit, se tenir prêt à répondre à l'appel
de la révolution libératrice. Ce discours fut salué
d'applaudissements unanimes.
Lorsqu'on se sépara, les délégués de la vente cen-
trale remirent à Bories des poignards d'une forme
particulière. Lefèvre, qui n'avait pas assistée la réu-
nion, blâma cette distribution de poignards, comme
puérile et dangereuse. L'événement lui donna raison.
Le régiment quitta Paris le 22 janvier 1822. C'était
le nionicnt où des soiilèvornentsse préparaient ù Xan-
224 LES COMPLOTS MILITAIRES
tes et à ScTumiir. On comptait que le 45% dont les
principales étapes étaient Orléans, Tours, Poitiers,
Niort, serait appelé à y prêter la main. Mais une sorte
de fatalité sembla peser sur la vente pendant toute la
route.
A Orléans, Bories put réunir ses camarades dans
un cabaret, et leur communiquer ses espérances.
(( Nous nous rassemblâmes à la Fleur de Lis, sur la
route de Tours, où nous fîmes un dîner que Bories
pa3'a. Pendant ce repas, on but à la santé de la liber-
té. Bories nous exhorta à prendre patience: que nous
n'arriverions pas à La Piochelle sans attaquer, que nous
nous porterions sur Saumur, dont les portes seraient
ouvertes parla g-arnison (i).. . » Mais quelques heures
après, une altercation, qu'il eut avec des soldats d'un
rég-iment suisse, le fit consig-ner à la g-arde du camp,
et le sépara de ses camarades.
A Poitiers, il ne fut pas enfermé comme aux autres
étapes. Il reçut un billet de logement chez un ancien
officier. C'était un picq-e dans lequel il tomba. Car il
s'ouvrit trop facilement à son hôte sur les dispositions
du rég-iment, et il en parla également au serg-ent
major Choulet, créature et espion du colonel, qui
s'empressa de rapporter ces confidences.
A Nioi't, un banquet lut otlert aux .sous-officier.s
(i) Arch. Nat., fonds cité, fiCrig. Letlrc de Ooiibin au çénéral
Desitinois (aG mar.S/.
LES QUATRE SF.Rr.RNTS DE LA liOCriELLE 225
par les libéraux de la ville, au café Bellegarcle, dont
le patron était un ancien soldat de l'Empire. On y
but, on s'échauffa, on porta des toasts imprudents.
yV La Rochelle, où le régiment arriva le i4 février,
Bories fut aussitôt conduit en prison. Il put en sortir
un jour, pendant une heure, î^ràce à la connivence
d'un concieri^-e provisoire, pour mettre en sûreté une
mallepleine de papiers. 11 était temps. Le mouvement
de Saumur venait d'échouer, et un bataillon du /(■")",
au lieu d'y concourir, fut employé à pourchasser les
débris de la bande de Berton.
Les renseijo'uements fournis par la police de Paris
sur l'esprit du rég-iment, les défiances du colonel
éveillées par les rapports du serg-ent (Ihoulet, les pro-
pos de Niort dénoncés au g-<înéral Malartic, comman-
dant du département, et transmis par lui à son su-
périeur, le g-énéral Despinois , tout cela, rapproché
des menées de Nantes et des événements de Saumur,
c'était plus qu'il n'en fallait pour le flair policier de
Despinois. Il se fit envoyer Bories, dont le départ
laissa la direction de la vente à Pomnu'er, au moment
même où les circonstances l'i-iidaient celle tâche plus
délicate el plus ùflicile (i).
(Juinze jours après, Berlon et Delon, traqués par
(i) On nie permetlra de ne dotiiier (jue les dclails essentiels
el nécessaires poiir comprendre le procès Autreniont, un simple
chapitre ne suflirait pas pour une histoire qui tient du roman,
et ([ui en a dél'rayé phisieurs, sans parler d'un drame.
13.
226 LES COMPLOTS MILITAIRES
la police, arrivèrent dans les environs de La Rochelle.
Delon, que le conseil de guerre de Tours venait de
condamner à mort, était attendu par un bâtiment de
commerce qui devait le conduire en Espagne. Il vit
les carbonari civils de La Rochelle et Pommier. Il
accusait Rerton de Téchec de Saumur, et le pressait
de partir avec lui. Le général s'obstina malheureu-
sement à rester. Comme nous le savons, il cherchait
une revanche qu'il ne trouva pas.
Par l'intermédiaire des carbonari civils de La
Rochelle, il se mit en rapport avec Pommier, et l'in-
vita à réunir ses camarades, de façon à les tenir
prêts pour une nouvelle tentative.
C'est ainsi qu'eut lieu la réunion de Lafond au
cabaret du Lion d'Or, le ii mars. Pommier se borna
à signaler la présence de Rerton dans les environs de
La Rochelle. Aucun projet ne fut arrêté. Cependant,
si quelques initiés commençaient à s'inquiéter,
d'autres se montraient exaltés et impatients. Tel était
le sergent major Goupillon, récemment admis, qui
parlait de commencer sur-le-champ, d'enlever le
régiment, et pour entrée de jeu, d'incendier les
casernes. Cette proposition fut rejetée avec des mur
mures. En somme, on se sépara, comme toujour.s,
après avoir échangé des phrases. « Notre projet, dit
Lefevre, à une époque où il n'avait rien à cacher
(1845), notre projet n'était pas de faire soulever le lif
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE 227
régiment, mais de disposer les esprits à briser, quand
le temps serait venu, le joug" humiliant sous lequel
on voulait courber l'armée. »
Le surlendemain, i3 mars, Gouliin fut consigné k
la salle de police. Le i4, Pommier fut consigné à son
tour. Ces mesures, qui n'avaient pas trait à la réu-
nion du Lion d'Or, effrayèrent cependant Gou-
pillon. Hésitant, pleurant, éperdu, après deux jours
de luttes, et poussé par le sergent-major Chou-
let, il alla trouver le colonel et lui livra, avec le
secret du complot, les noms de ses camarades
(19 mars),
A l'appui de cette confession verbale, il laissa
entre les mains du colonel une note que celui-ci lui
fit rédiger. Cette note était ainsi conçue :
« D'après tous les serments que l'on me fit prêter
sur un poignard, ma conscience m'engage cependant
à révéler tout ce qui se trame contre la dynastie
royale. Dimanche dernier. Pommier, sergent-major,
membre de la commission des carbonari, vint aus-
sitôt après la parade nous prévenir de nous tenir
prêts, parce qu'il devait arriver le député et le com-
missaire avec lesquels il fallait se concerter pour que
le lendemain, sur les quatre heures 'du matin, les
carbonari pussent s'assurer des hommes dont ils
sont bien sûrs dans leurs compagnies respectives,
afin d'arborer la cocarde tricolore et de s'emparer du
228 LES COMl'LOTS MILITAIRES
colonel et des deux chefs de bataillon. Ce (]uc j'af-
firme. Sig'né Goupillon. »
Le soir même, vers neuf heures, après le contre-
appel et tous les hommes couchés, tous les membres
de la vente militaire étaient arrêtés et fouillés. Des
perqiiisitions pratiquées dans les paillasses des lits
y firent découvrir les poig-nards distribués au Roi
Clovis, des balles, des cartes découpées, etc.
Jusqu'alors, le g-ouvernement n'avait eu que de
vag-ues informations sur l'existence d'une société
secrète unissant toutes lescolères soulevées contre lui
dans le peuple et dans l'armée. La dérouverte que le
hasard fournissait au marquis de Toustain était
donc d'une extrême importance. Elle s'accrut des
aveux recueillis par l'instruction. Cardes comparses,
comme Hue, Labouré, Cochet, Perreton, Bicheron,
reconnurent l'existence de la vente militaire; Lefevre,
liaoulx, Pommier, Goubin parlèrent à leur tour.
Dospinois, à Nantes, avait interrog-é Bories, mais
il n'en nvait rien tiré. Il se rendit à La l^ochelle et
manda devant lui Pommier et Goubin. Quel moven
emplova-t-i! pour leui- arraciier des aveux encore
plus explicites que ceux (pi'ils venaient de faire, des
aveux écrits de leurs propres mains, et dans lescpiels
ils déiioiiçaieiit tous leurs ci marad(>s ?
'rr'l.it, qui «'■t;iil de l.i Cliirlimi iterie. qui avait con-
nu Bories, et qui nous a laissé des paires intéres-
î
LES QUATRE SERGENTS DE L.\ ROCHELLE 229
santés sur cet épisode, Trélat écrit ce qui suit :
« Le g-énéral Despinois se rendit dans leur prison.
Le miséral)le essava de les attendrir en l'eig'nant de
prirtag^er leur douleur. Il leur parla de leurs mères;
il alla jusqu'il pleurer, et, voyant qu'il n'en obtenait
rien, il chang-ca tout à coup de système et se porta
contre eux à la plus grande fureur et aux plus gros-
sières brutalités. Ces âmes g-énéreuses réag-irent con-
tre une pareille lâcheté, et laissèrent échapper, sous
l'orme de menace, quelques aveux au milieu de l'ex-
pression de leur mépris. C'était tout ce que voulait
l'espion ( i). »
Certes, Despinois avait déjà donné sa mesure, et
son zèle n'était pas pour s'arrêter devant les scru-
pules. Mais encore faudrait-il justifier une imputation
aussi odieuse. Trélat ne le fait pas. En revanche,
nous possédons les deux lettres de Pommier et de
fi) Trélat, La C/iarhnnnerie, dans Porla Bévo'n/ionnaire,
t. II.
Voici ce qu'il dit de Rories, dans le même article : « .I(^ n'ai
connu (|iie liones... C'était un jeune lioninie de vingt six ans,
qui. so.is un e.vlérieur |)lcin de douceui' et de grâce, cachait
l'àine la plus élevée et la plus ferme II n'avait du militaire <pie
le courage et la francliise sans aucun des défauts que produit
l'oi.iiveté des casernes. Ses mœurs étaient pures, ses goûts sim-
pl;s et sa vie retirée il pis>ail la plus grajide partie de son
te iips à la lecture. Bien qu'entre fort jeune au service, il avait
to.ite-. !es (|uilUes du ci!>i_)<:.i, et il s'cnilauiinait souvent (unir
l'éclat de notre gloire militaire. . . Ce fut un lirand crime et un
grand tnallie;ir que le .neurtre de Mories. car il avait dans sa
tète de nobles pensées et, au fond du cœur, un puissant amour de
rijumanile. »
230 LES COMPLOTS MILITAIRES
Goubin. Elles sont d'un style humble et l'epentant,
sans ombre de menace (i).
D'après le récit qu'ils ont fait à l'audience, Despi-
nois se serait fait passer lui-même pour carbonaro,
et leur aurait arraché des aveux, avec la promesse
d'une g"râce qu'il savait impossible. Ce qui demeure
certain, c'est que l'attitude de Despinois fut équivo-
que, car il se fit dispenser de paraître aux débats.
Mais son intervention devait être d'un puissant se-
cours pour l'acc^usation : car les deux lettres de Pom-
mier et de Goubin avaient plus de portée que la dé-
position de Goupillon.
En effet, Goupillon n'avait révélé que des détails
relatifs à la vente militaire. Par Pommier et Goubin,
on apprit l'existence de la vente centrale de Paris, et
on put arrêter quelques civils, parmi lesquels Hénon,
qui fit des aveux. L'autorité put obtenir ainsi une
connaissance assez complète de la Charbonnerie, en
ce qui concernait les ventes particulières et centrales.
Mais il lui fut impossible de remonter plus haut, c'est-
à-dire jusqu'à la vente suprême, jusqu'à Lafayette et
aux autres. C'était la meilleure preuve de l'habile or-
g-anisation de la société.
(i) Arch. .\at., foiuls cité.0r)r)9-D. v.)^..((:oin]>lot(le lu Hnchelle.)
— Déclaration de Goupillon (ly mars). — Lettres de l'ornmier
(25 mars) et de Goubin (-fO mars) au général Des|)inois. Cerli-
fiées conformes j)ar le ujcncral. Je n'en donne ]ias le te.xlc, par
égard pour ces pauvres yens.
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE 231
Comme dans l'afFaire de Nantes, bien que le plus
grand nombre des inculpés appartînt à l'armée, la
présence parmi eux; de quelques civils les rendait jus-
ticiables non du Conseil de g-uerre, mais de la Cour
d'assises. On jug-ea en outre convenable de les tra-
duire devant celle de Paris. C'est ce qui fut décidé
par la Cour royale, sur un réquisitoire violent et dé-
clamatoire du procureur -g-énéral Bellart. « Paris,
disait Bellart, est le foyer d'une conspiration perma-
nente. Le complot de La Rochelle n'en est qu'une ra-
mification. Il a été conçu pendant le séjour du 45®
dans la capitale. Etc. »
Des poursuites avaient d'abord été dirijai-ées contre
trente-six personnes. Par un arrêt du 24 juillet, la cour
royale, déclarant qu'il n'y avait pas lieu à suivre à l'é-
g-ard de onze d'entre elles, renvoya les ving-t-cinq autres
prévenus devant la Cour d'assises. Ils étaient partag-és en
deux catég-ories : douze étaient accusés de participation
directe au complot, savoir : Baradère, avocat, chef de
la vente centrale, présenté comme chef du complot,
Hénoii, Gauraii et Rosé; Massias, capitaine au 45%
présenté comme l'intermédiaire de la vente civile et
de la vente militaire à La Rochelle ; le serg-ent-major
Bories, chef de là vente militaire, avec les sous-
officiers, Goupillon, Pommier, Goubin, Baonl.r,
Asnès,t\. le soldat /?/r/ipron. Les treize autres étaient
accusés de non-révélutiou. savoir ; sept sous-officiers,
232 LRS COMPLOTS MILITAIRES
(kistille, Labouré, Barlct, Perreton, Hue, Cocliet,
DuJron ; cinrj caporaux, Dnriotseq, Tlioinas, Déniait,
Gantliier, Locoq ; un soldat, Lefèvre.
Les débats s'ouvrirent le 21 août. Le tribunal était
présidé par AL de Montmerqué, intèg-re et loyal ma-
g"istrat, qui, à l'exemple du chancelier Dambray^dans
le procès du 19 août, dirig-ea cette affaire avec une
remarquable impartialité.
Le ministère public était représenté par MM. de
Marchang'v, avocat g-énéral à la cour, et de Bror,
substitut ( i).
Au banc de la défense siégeaient des avocats dont
on verra les noms plus loin.
Le pi-ésident du jury était le baron Trouvé, impri-
meur, royaliste fanatique après avoir été bonapartiste
fougueux. Dans ce jury fii*-uraient Pavet de Cour-
teilles, meml)re de l'Institut, et h? vicomte d'Arliti-
court. lau'eur à' fpsihor et de tant d'autres romans
^^) }farclian'^iii Mit (h'], nô ;i ni.Tnnry (Nièvre) rn t-j^-y. Fils
fl'tm huissier. Avocat en iSut, substilul du ijrociirciir impérial
jn-cs (Il Irihiiiial tic la Sfine en 1810; il avait |)uljlie, en iXi3, la
(Inii/c /jjfUif/iie ou Histoire (h's Frnnruis runxif/rri'c rhins ftex
ra///)Or/s auec la /loés-ie, /'i^/oi/nuncii et les //•(iili- -arts (8 vol.),
(loiil, le succès l'iil iiniiiense.
Procui'cur du roi, avocat jg^cnéral à la (jour d'ap()el, il devint,
après le procès de iS-rj, av(K-al tfencral à la (^oiir de cassation.
I>ep!ité du Haiit-Hliin en iS^/i Moit à Paris en iRtC».
l'Iusieurs de sesplaiduytrs oiU ete re<nieillis dans la Collpclinn
(tu Itm-miiit fmariiix On avait publié à j>art son /'laidoi/er ttnnu
ta CDUSfiiration r/r I.a /ioctielte, avec la l'èpliqae, 1822, in-S",
r'/|i pp. I >ii m lir.i plus loin des e.\tr;iits.
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE 2?.3
fameux alors, aussi oubliés aujourd'hui que la Ganle
poétique.
La première audience fut remplie par la lecture de
l'acte d'accusation qui sig^nalait une évidente relation
entre les mouvements militaires de Saumur, de
Belfort, de Colmar, les tentatives de Nantes, de
Toulon et de La Rochelle, et y montrait l'action
« d'un Comité occulte et directeur, qui a jusqu'à
présent échappé encore aux preuves judiciaires quant
aux membres qui le composent, mais que dénon-
cent de toutes parts aux incrédules les plus re-
belles ses propres instruments, quant à l'impulsion
qu'il donne et quant à l'action criminelle qu'il pio-
pag-e ».
Comme on le voit, Marchangy était plus prudent et
plus modéré que Mang-in.
Les interrogatoires commencèrent le lendemain.
Les accusés avaient décidé de rétracter leurs aveux et
ce système avait été approuvé par la défense.
Les accusés civils, surtout Baradère, restèrent im-
pénétrables. Tout l'intérêt se concentra sur les dé-
positions des quatre principaux sous-officiers. Bories,
dont on n'avait rien pu tirer, fut admirable de pré-
sence d'esprit, de fermeté, d'attention à ne compro-
mettre personne. D'après lui, la vente n'était qu'une
association charitable de sous-officiers, sans aucun
caractère politique. Pommier et Goubin attribuèrent
234 L[:S COMPLOTS MILITAIRES
tout ce qu'ils avaient écrit et sig-né à la pression du
g-énéral Despinois (i).
Aussi bien, dans ce procès, il ne s'ag-issait pas
d'une conspiration proprement dite, mais d'une socié-
té secrète, formée, il est vrai, pour conspirer. Les
conjurés n'avaient ni arrêté, ni même discuté un plan
de révolte ; il n'y avait pas eu le moindre commen-
cement d'exécution. Réduite à ses éléments particu-
liers, l'affaire était des plus simples. Mais le réqui-
sitoire de l'avocat général en transforma le caractère
et lui donna de bien autres proportions.
Ce réquisitoire, prononcé le 29 août, et dans lequel
les prétentions littéraires se mêlaient aux passions
politiques, est resté célèbre. C'est un véritable docu-
ment historique {2).
Api'ès avoir rappelé, comme dans l'acted'accusation,
que le complot de La Rochelle se rattachait à un vaste
plan d'insurrection, Marchangy retraçait l'histoire des
menées révolutionnaires depuis la Restauration. Dé-
nonçant le carbonarisme comme le centre et le foyer
de cette « épidémie morale » qui sévissait alors sur
l'Europe, il frappait d'anathème non seulement les
soulèvements de Naplcs, du Piémont, de l'Espagne,
mais même celui de la Grèce « qui avait presque usé
ses fers en les portant depuis des siècles ».
(i) C'est la présence des poit^narils A forme |tarliciilière qui
resla toujours difficile à expliquer.
(■>) niuidoiicr, etc., iii-8", 182:!.
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE 235
Il dit (ce qu'il ne prouva pas) que le nombre des
rarbonari s'éïeyait, en France, à 60.000. II se flatta
de décrire l'org-anisation de la société. Il en étala la
puissance dans un tableau fantaisiste, où il mettait à
la disposition du comité directeur, des trésors , des
ambassadeurs, des armées, des dépôts d'armes en
tous lieux. (( Tout cela est-il croyable? s'écriait-il.
Est-il bon d'avouer une sitiialio:i aussi effrayante?
Oui. Le scepticisme et l'indifférence seraient plus
fatals que la franchise inquiète. Il ne faut point se
flatter sur l'état moral de la patrie, mais sonder
courag-eusement ses plaies pour la rendre à la
santé. »
Ces exag-érations étaient bien faites pour ag-ir sur
le jury. L'avocat g-énéral tira aussi parti des poig-nards
trouvés sur les carbonari. Il déclama long-uement
contre cette importation en France du fer de l'igno-
minie, de cette arme des trait res et des lâches.
Comme allait le faire Mangin à Poitiei^s^ Mar-
( hangy exprima son indig-nation contre ceux qu'il
appelait les seigneurs de la haute vente, les privi-
légiés de l'anarchie, qui, du fond de leur comité
invisible, à l'abri des dang-ers auxquels ils exposaient
leurs séides, se réservaient uniquement les profits de
l'entreprise.
« Allez, leur disent-ils, dans l'insolence de leur
turbulente aristocratie ; allez tenter pour nous les
23C LES COMPLOTS MILITAIRES l
hasards d'une insurrection dont nous sommes les
actionnaires; allez moissonner pour nous sous les
coups de la tempête que nous avons allumée, tandis
que nous attendrons, à l'abri, que vous ayez frayé un
facile accès à notre pouvoir. Nous paraîtrons au sig-nal
de vos succès, nous irons vous secourir dans vos
triomphes; si la vi^^ç-ilance des tribunaux déconcerte
votre entreprise, nous livrerons aux haines populaires
les mag-istrats liberticides appelés à vous juger. Nous
ferons de leur devoir un péril et de leur impartialité
un titre de réprobation. Nous les tiendrons à l'étroit
entre la crainte du libelle et celle du poig-nard . Si
vous succombez dans une agression tumultueuse,
nous vous érigerons, à grand bruit, des tombeaux;
nous ferons sortir des étincelles de votre cendre agi-
tée; nous sourirons aux larmes commandées pour vos "
funèbres anniversaires, et nous irons jusque dans le
temple d'un Dieu de paix chercher des occasions de
troubles et de vengeance. «
Le réquisitoire descendait de ces hauteurs à la cause
particulière. Après avoir examiné les charges qui
pesaient sur chacun d(\s accusés, il se demandait s'il
y avaitculpabilité là où il n'y avait pas attentat. Mais
il rappelait que, d'après la législation actuelle, un
commencement d'exécution n'était pas nécessaire pour
établir la culpabilité, et que le complot élait puni
comme r.'iUciilat. (Art. f^7 et S() du (Iode pénal.)
i
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE 237
Il termina en demandant une punition sévère pour
seconder l'œuvre du g-ouvernemeut et protég-er les
intérêts supérieurs de la société. « Si c'est à Paris que
s'est org-anisé un Comité corrupteur qui a mis à l'en-
treprise le bouleversement de la société, c'est aussi là
qu'il s'est trouvé des hommes intèg-res etinébranlables
qui, en brisant'les instruments des complots, ont prouvé
que, dans la capitale des lys, fleurissent encore l'amour
delà justice et la fidélité. »
La défense ne fut pas à la hauteur de l'accusation.
Elle avait été confiée aux avocats les plus éminents
par leur talent et leur libéralisme, dont la plupart
étaient destinés, sous d'autres rég-imes, aux plus
hauts emplois de la politique et de la mag-istrature :
Barthe, Berville, Boulay (de la Meurthe), Delang-le,
Ghaix d'Est-Ang-e, Mérilhou, Ploug-oulm, Renouard,
etc. Un d'eux, Mérilhou, était membre du comité di-
recteur; plusieurs faisaient partie de la haute vente
ou des ventes centrales. Ce n'étaient pas seulement
des clients qu'ils venaient défendre, mais des associés
et, en quelque sorte, des complices (i).
(i) Berville plaida pour Baradère, Bartlic pour Gauran, Moc-
quart pour le capitaine ;\Iassias, Mérilhou pour Bories, (loffi-
nièrc pour Goubiu, Le;j;ouix pour Pommier, Rumilly pour Raoulx,
Renouard pour Goupillon. La plaidoirie la plus remarquable fut
celle de Ghaix d'Esl-Ani^e pour le soldat Bicheron.Avec la voix,
les traits, la taille d'un enfant, le jeune avocat (il n'avait que
22 ansjmontra dans ce procès les brillantes promesses d'une élo-
quence, souple, imprévue, spirituelle à la fois et dramatique.
238 LES COMPLOTS MILITAIRES
La plupart s'élevèrent contre la manœuvre de Mar-
changy, qui consistait à tirer de faits g-énéraux une
accusation particulière. En matière criminelle, il n'y
a pas de faits g-énéraux ; tout doit être ramené à des
faits précis. Ils soutinrent que les faits particuliers
qu'on avait pu établir ne constituaient pas un com-
plot véritable; enfin, ils supplièrent le jury de ne pas
se laisser dominer par les passions politiques, mon-
trant que des châtiments rigoureux ne pourraient
qu'irriter les esprits et préparer de nouveaux mal-
heurs.
La plaidoirie qu'on attendait avec le plus d'impa-
tience était celle de Mérilhou, défenseur de Bories, et
qui était lui-même membre de la haute vente. Elle ne
fut que correcte et suffisante, sans aucun de ces mou-
vements qui saisissent et entraînent un auditoire.
Elle ne se releva que dans une réplique àMarchang-y,
qu'on lii'a plus loin.
Les dénég-atiuns systématiques des accusés mili-
taires, contraires à la concordance de leurs aveux,
avaient indisposé le jury. Un incident inattendu les
perdit.
Quelques jeunes yens avaient cru les sauver en in-
timidant ceux qui allaient prononcer sur leur .sort.
Les jurés, leurs femmes et l'avocat-général reçurent,
Son discours iiL le plus piiiuauL contraste avec l'apprêt et l'em-
phase de .Marciiati^y.
LES QUATUL: sergents de la ROCHELLE f>3'J
le 2 et le 3 septembre, des lettres imprimées qui con-
tenaient la liste des membres du jurv avec ces mots,
écrits à la main : Le sang veut du sang ! La morl!
Poignard! Le 3, ces lettres furent répandues par-
tout dans Paris.
L'avocat-g-énéral en profita, le lendemain, pour dé-
clamer contre les nouvelles menées du carbonarisme
et contre les poig-nards. Il exhorta le jury, devant ces
audacieuses attaques, à se défaire de la philanthropie
naïve et imprudente que lui conseillaient les défen-
seurs. Enfin, en reprenant la part de chacun des ac-
cusés, il insista sur la culpabilité de Bories :
«.Quant à Bories, toutes les puissances oratoires
ne pourraient l'arracher ci la vindicte publique !
L'accusation persiste à voir, dans ce chef de la vente
militaire, le plus coupable de tous les conjurés. On
voudrait circonscrire son influence et la faire à la
fois naître et expirer au dîner d'Orléans. Non, non!
Le crime de Bories ne s'arrête pas là. Il vient de plus
loin, et va plus avant. Etc. »
Cette phrase malheureuse fut relevée par le défen-
seur, avec un de ces accents d'éloquence qui lui
avaient manqué jusqu'alors.
« Toutes les puissances oratoires ne le sauveront
pas, dites-vous'? Qu'en savez-vous? Oui vous l'a
dit ? Ouelle puissance vous a rendu maître de son
avenir ? Hui vous a initié au secret des jurés? (Jui
240 LES COMPLOTS MILITAIRES
vous a révélé le nombre et la nature des preuves qui
doivent faire fléchir la balance où. se pèsent la vie et
la mort des citoyens? Et pourquoi anticiper ici, avec
tant de chaleur, sur un moment dont l'approche de-
vrait vous plong-er dans une relig-ieuse tristesse ?
« Bories n'échappera pas, ' dites-vous? Pourquoi
prophétiser l'échafaud avec tant d'assurance ? Vous
énoncez votre opinion comme si les opinions du mi-
nistère public n'avaient pas succombé plus d'une fois
dans cette enceinte... En ce jour aussi, les prédictions
du ministère public resteront vaines, je Tespère ; et
l'accusé sera sauvé; j'en atteste la conscience de mes-
sieurs les jurés, etc. » ;
i
Le dernier jour des débats était arrivé (5 sept.) .Le s
président demanda à chacun des accusés s'il avait 1
quelque chose à ajouter à sa défense.
Bories se leva. Lui dont on n'avait rien obtenu pen-
dant l'instruction, et dont l'interrog-atoire n'avait
compromis personne;, voulut pousser le dévouement
jusqu'au bout, et s'immoler pour sauver les autres.
i( Messieurs, dit-il en s'adressant aux jurés, M. l'a-
vocat général n'a cessé de me présenter comme le
chef du complot. Eh bien! j'accepte; heureux si ma
tète, en roulant sur l'échafaud, peut 'sauver celle de
mes camarades! »
Ces paroles excitèrent sur le banc de la défense et \
dans raLiditoirc un niouv('int.'iil de pitié mêlé d'effroi.
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE 241
Mérilliou saisit son client dans ses bras, le force à se
rasseoir, et d'une voix altérée :
« Messieurs lesjurés, ces accents sont nouveaux dans
cette enceinte, où d'ordinaire les accusés luttent entre
eux pour conserver la vie, et non pour se la sacrifier
les uns aux autres. Je ne sais quel sentiment ce spec-
tacle a pu soulever au fond de vos cœurs. Quant à
moi, attendri et troublé par mille pensées diverses,
je ne puis que vous dire que celui-là est dig-ne de
conserver la vie qui ne craint pas de l'offrir pour ses
frères d'armes et qui demande à sceller de son sang"
leur innocence et leur salut.
« Mais vous, ministres de la loi, vous n'êtes pas ici
pour sanctionner par votre suffrag-e l'exaltation de
l'amitié... Vous êtes ici pour faire bonne justice à
tous et jug-er chacun selon ses œuvres...
« Et vous, Bories, de quel droit venez-vous ici dé-
tourner l'ordre de la justice et faire violence à la na-
ture? Vos jours ne vous appartiennent pas : ils appar-
tiennent à la loi qui seule peut en disposer ; laissez
faire cette loi qui vous protèg-e, cette Providence qui
veille sur vous... Vivez, Bories, vivez pour entendre
du président de cette Cour cette déclaration dinno-
cence qui doit briser vos fers. Vivez pourrépondre au
ministère public par une vie utile et honorable, soit
que le devoir vous appelle encore dans les combats,
soit que vous rcnt^'icz dans la vie privée. Vivez pour
14
242 LES COMPLOTS MILITAIRES
justifier le dévouement sans réserve de votre défen-
seur, et pour prouver que si des présomptions peu-
vent amener un innocent sur le banc des accusés,
elles ne peuvent prévaloir contre les lumières d'un
débat, et contre la raison et l'indépendance d'un jury
français. »
Les débats furent clos, et le président en donna un
résumé clair et impartial.
Une discussion s'éleva ensuite sur la question à
soumettre au jury pour chacun des accusés de la pre-
mière catég-orie. Cette question était la suivante :
« L'accusé est-il coupable d'avoir, dans les derniers
mois de 1821^ et dans les premiers mois de 1822,
participé à un complot concerté et arrêté entre plu-
sieurs individus et ayant pour but, soit de détruire ou
chang-er le g-ouvernement, soit de changer l'ordre de
successibilité au trône, soit d'exciter les citoyens ou
habitants à s'armer contre l'autorité royale, soit
d'exciter à la g-uerre civile en armant et en portant
les citoyens à s'armer les uns contre les autres ? »
Chacun des quatre cas énumérés dans cette ques-
tion entraînait la peine capitale. Or, Mérilhou de-
mandait qu'on posât la question subsidiaire de pro'
position de complot non agréée, qui n'aurait en-
traîné que le bannissement. Cette question d'ailleurs
établissait la situation véritable telle (ju'elle eût ap-
p.iruau jury si les accusés principaux, au lieu d'o-
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE 243
béir à leur mot d'ordre, n'avaient pas nie, contre
toute évidence, les faits de société secrète et les réu-
nions d'Orléans et de La Rochelle. S'ils avaient avoué
ces conciliabules, on aurait pu en discuter le degré
de gravité, et peut-être aurait-on prouvé qu'il n'en
était sorti aucune résolution coupable. Dans ce cas.
c'était le salut. A cette heure, il n'était plus temps.
Vivement combattues par Marchangy, les conclu-
sions du défenseur furent rejetées par la Cour.
A six heures du soir, le jury se retire pour délibé-
rer et rentre en séance à neuf heures et demie. Sa dé-
claration est lue par le baron Trouvé. Des accusés
de la première catégorie, Bories, Goubia, Pommier,
Raoulx, sont coupables du crime de complot, lequel
embrasse à la fois les quatre buts différents spécifiés
dans la question; Henon est coupable du même crime,
mais à la majorité de sept voix contre cinq ; Goupil-
lon est coupable, mais avec cette modification qu'il
a révélé en temps utile. Les autres sont absous (Ba-
radère, Gauran, Rozé, le capitaine Massias, le ser-
gent Asnès, le soldat Bicheron).
Des accusés de la deuxième catégorie, sept : La-
bouré, Cochet, Castille, Perreton, Barlet, Lefevre,Da-
riotseq, sont coupables du délit de non-révélation.
Les autres sont absous.
La cour, après en avoir délibéré, déclare, quant à
Hénon, se réunir à la minorité du jury. En couse-
244 LES COMPLOTS MILITAIRES
quence, elle le déclare non coupable. Elle fait entrer
les- accusés absous par le verdict, et prononce leur "
acquittement. Les autres accusés sont ensuite intro-
duits. Ils pressentent déjà leur sort. Ceux de leurs ^
camarades qui ont été appelés les premiers n'ont pas
été fouillés, comme d'ordinaire. Eux viennent do
l'être encore, et minutieusement. f\
Il est plus de onze heures du soir, et le spectacle
est étrang-e. Ouelques bougies éclairent mal le tribu-
nal, le banc des jurés et celui des avocats. Le reste
de la salle est dans l'obscurité. Il y règ-ne un morne
silence. -J
Un g-reffier donne lecture de la déclaration du jury
et l'avocat-g-énéral requiert l'application de la loi.
M^ Berville,la voix étrang-lée par l'émotion, demande
la parole. — Parlez plus haut, je n'entends pas, s'é-
crie Marchangy. — Comment voulez-vous qu'il ait la .,
force de parler? fait observer M" Renouard. — C'est
dans l'intérêt même des accusés, riposte aigrement
l'avocat-général.
^l" Boulay (de la Meurthe), — Tout le monde n'a
pas la même puissance d'organe dans un aussi triste
moment.
Berville rassemble ses forces pour soulever une
dernière difficulté juridique. La Cour se retire pour
en délibérer. Alors éclatent les sentiments ju.squ'alors
conteîius. Les condamnés et les défenseurs se cher-
I
LF.S QUITRR SERGENTS DR L.V ROCITRLLE 243
client et s'embrassent : des' larmes jaillissent de tous
l(^s yeux. Seuls les condamnés sourient et consolent
lours amis. Rories donne ses dernières instructions à
un jeune avocat, Goubin prononce le nom de son
père. — (^e n'est pas mon père que je plains, dit
Iiaoulx, c'est ma mère.
La Cour revient, et le président prononce l'arrêt
qui condamne Bories, Goubin, Pommier et Raoulx,
ï la peine de mort ; Castille, Lefèvre, Dariotseq,
( Iiacun h cinq ans de prison ; Barlet, à trois ans ; La-
l)ouré, Cochet et Perreton, à deux ans. Goupillon est
exempté de toute peine, mais placé pendant quinze
ans sous la surveillance de la police.
Une nouvelle scène de désespoir accueille la sen-
tence. Des cris et des sang-lots retentissent dans l'au-
ditoire. Seuls encore, les condamnés conservent leur
(•ourai>-e et leur sani;--IVoid. Bories demande qu'on
ne les sépare pas pendant le temps qui leur reste à
vivre. Quand les gendarmes les font sortir, Pommier
s'écrie : « Adieu, mes amis, adieu, vous tous ! Nous
sommes innocents ! » Et Bories ajoute, de sa voix
toujours calme : « La France nous jugera. »
Pommier, Ptaoulx et Goubin sig-nôrent leur pourvoi
en cassation. Bories refusa. A son exemple, les au-
tres se désistèrent. Quant au recours on grâce auprès
du roi, aucun d'eux n'ysong-ea.
Les quatre sergents de La Rodielle inspii-aiont un
246 LKS COMPLOTS MILITAIRES
vif intérêt à tout le parti libéral. Déjà, avantl'ouver-
ture du procès, lorsqu'ils étaient détenus à la Force,
on avait fait une tentative pour les délivrer qui avait
failli réussir. Il s' agissait de pratiquer un souterrain
qui^ d'une maison voisine, aboutissait à la prison. Ce
travail était presque achevé lorsqu'ils furent transfé-
rés à la Conciergerie.
Après le procès, lorsqu'ils furent enfermés à Bicê-
tre, le Carbonarisme s'ag-ita. Il semblait, en effet,
qu'avec eux le Carbonarisme avait été frappé à mort,
et que, les abandonner à réchafaud, c'était abdiquer.
On proposa de les enlever de vive force sur le chemin
de Bicêtre au Palais de Justice"; de convoquer, sur le
chemin de la Grève, tous les bons cousins de Paris ;
on était plus nombreux que les soldats du roi, on les
désarmerait, on couperait les liens des condamnés
qui s'enfuiraient dans une chaise de poste prépa-
rée ; etc.
Tous ces projets furent abondonncs lorsqu'on ap-
prit d'un jeune étudiant en médecine, Cuillié-Latous-
che, employé à Bicètre, que le directeur de la prison
se pi'rtcrait à l'évasion des prisonniers, si on lui as-
suiait lin capital équivalent à son traitement annuel.
On rétmit difficilement 70.000 fr., qui devaient être
olTcrts par le jeune étudiant, de concert avec un in-
tiTiie en médecine de service à Bicétre. .Vu dehors,
les colonels Denlzel et Fabvier, Arv Sclicrrcr, Horace
LES QUATRfï: SERGENTS DE LA ROCHELLE 247
Vernet et quelques autres préparaient les moyens de
faire passer les prisonniers en Angleterre, avec le di-
recteur de la prison. L'aumônier de Bicêtre, oncle de
celui-ci, et mis par lui dans la confidence, révéla le
projet àla police.On ordonna au directeur de conduire
l'affaire jusqu'au flag-rant délit. Guillié et l'interne.
Marg-ue, furent en effet surpris au moment où ils
comptaient une partie de la somme. Guillié réussit à
s'échapper (i).
Ce fut le dernier effort du Carbonarisme en faveur
de ses quatre victimes.
Le 2 1 septembre, à huit heures du matin, les qua-
tre sergents furent extraits de Bicêtre et conduits,
sous bonne escorte, à la Conciergerie. On leur an-
nonça qu'ils seraient exécutés à quatre heures, et on
les plaça dans des cellules séparées. L'aumônier ne
tarda pas à s'}^ présenter. C'était le vénérable abbé
Montés. Ils refusèrent son ministère. On avait fait
de la religion un instrument politique ; on l'avait as-
(i) Cette tentative devint l'objet de poursuites correctionnel-
les contre les colonels Fabvier et Dentzel, les étudiants Margue
et Latousche. Fabvier fut acquitté, Dentzel condamné à quatre
mois de prison : les deux étudiants à trois mois(i8 novembre).
En outre, de sévères condamnations furent prononcées contre
des journaux libéraux, le Cunstitutionnel, le Courrier, le Jour-
nul du Commerce, le Pilote, pour des comptes rendus du procès,
où l'autorité signalait « de l'infidélité et de la mauvaise foi ».
Toute l'iinnée 1832 fut d'ailleurs marquée, en même temps que
par ces rii;ueurs contre lespersonnes, parde nombreuses poursui-
tes contre les journaux. Conséquences des lois nouvelles sur la
presse.
248 LKS COMPLOTS MILITAIHr.S
sociée aux passions et aux vcng'eances de la monar-
chie. Les conspirateurs vaincus ne voyaient plus en
elle qu'une ennemie.
Quatre heures ayant sonné, les condamnés se diri-
g-èrent vers la porte. Elle s'ouvrit devant le président
des assises. On avait attendu des aveux; ces aveux
ne venant pas, AI. de Montmerqué les sollicita d'une
voix émue. Jjories avait été en relations avec La-
fayette, ses camarades avaient communiqué comme
lui avec plusieurs membres de la vente centrale ;
d'un mot, ils pouvaient racheter leur vie. Ce mot ne
fut pas dit. '
Une demi-heure après, quatre charrettes sortirent
delà Coucierererie et s'enta itèrent entre une double
haie de soldats, échelonnés du Palais de justice à la
place de Grève. Toute la e^arnison de Paris était snr~
pied. Une foule immense et silencieuse g-arnissait
toutes les fenêtres, couvrait les quais, les ponts et
jusqu'aux toits des maisons. Quelques carhonari en
armes, disséminés rà et 1h, attendirent un sig-nal qui
ne vint pas.
Les charrettes arrivées aupiedderéchafaud,Raoulx,
qui devait passer le premier, demanda à embrasser
ses camarade*; ; ce qui lui fut accordi". Il monta les-
tement les deiii-rés, l't tandis (|n"i)n l'attiichait sur la
bascule, il (lia d'une voiv retentissante : Vive la li-
berté !
LES QUATRR SRRGENTS DE LA ROCHELLE 249
Pommier et Goubin montèrent à leur tour, avec
le môme courage, et poussèrent le même cri. Quand
Bories fut arrivé sur la plate-forme, il se tourna vers
la foule et lui jeta ces paroles : « Rappelez-vous que
c'est lesang- de vos filsqu'on fait couler aujourd'hui (ij. »
C'est par cette mort dramatique et touchante que
les quatre serg-ents de La Rochelle sont entrés dans le
cœur du peuple et qu'ils y restent. Le peuple ne s'est
pas demandé si ces soldats nont pas failli au devoir
militaire, si leur procès ne diminue pas leur lég-ende.
Il n'a vu en eux que la jeunesse héroïque, la frater-
nité jusque dans la mort, le dévouement absolu à la
liberté.
Les historiens favorables à la monarchie ont fait
comme ses magistrats. Ils n'ont vu, dans les quatre
malheureux sergents, que les victimes des meneurs
du parti libéral, de ceux que Marchangy appelait les
seigneurs de la Haute Vente. Il est certain que
ces chefs du libéralisme furent égoïstes et pusilla-
nimes. Quand on veut défendre la liberté, il faut
avoir le courage de l'avouer ; il faut savoir combattre
et, au besoin, mourir pour elle. Les républicains
(i) Par une déplorable coïncidence, qui n'était peut-être qu'un
audacieux défi, le soir de cette sanglante journée, il y eut hal
aux Tuileries pour l'anniversaire de la naissance d'une tille de la
duchesse de Rerry. Le public y répondit parce distique indi-
gné :
r.oiils sait se donner deux fêtes en un jour :
On éyorge à la Cirève et l'on dan-;e â la Conr.
2oO LES COMPLOTS MILITAI RFS
comme les Trélat, les Godefroy Cavaig^nac, les Gui-
nard, les Barbes, qui ont lutté plus tard contre
Louis-Philippe, au g^rand jour de la rue et des bar-
ricades, étaient d'une autre taille que les Lafayette,
les Corcelles et les Mérilhou, avec leurs trames
obscures et prudentes.
Mais les fautes d'un parti n'excusent pas celles
du pouvoir. Louis - Philippe, plus attaqué que
Louis XVIII, n'a jamais relevé l'échafaud politique,
lég'alenient aboli par le g-ouvernement de 1848.
La Restauration n'a compris aucune des nécessités
de son temps, et la clémence fut une de celles-là. Sa
justice n'eut que le caractère de la veng'eance. Après
l'exécution du maréchal Ney, celle des quatre ser-
g-ents de La Rochelle a mis le comble à son impo-
pularité .
Dans le maréchal Ney on n'avait frappé que l'ar-
mée. Dans les serg-ents de La Rochelle, c'est 1^
peuple même qui fut atteint et qui se souviendra
toujours (i).
(i) Le 21 septembre i83o, une f^rande cérémonie funèbre en
leur mémoire fut célébrée sur la place de Grève. Elle fut conduite,
au milieu d'un immense concours de citoyens, par Mérilhou.
L'avocat de 1822 était devenu ministre de la justice.
On ne s'étonnera pas que les sergents de La llochelle aient
défrayé plusieurs romans, fort médiocres d'ailleurs. Ils furent
portés à la scène, en 18.'} i (théâtre de l'Ainbii^u), dans un
« drame militaire », en cinq actes, de MM. de Labouhiy et Ju-
les, qui s'est borné à reproduire les péripéties du procès et de
l'e-xéciitioii, cl (|(ii wnil les l'oiniuis.
CHAPITRE VIII
La Bidassoa (1823).
Les complots, ou, pour mieux dire, les projets de
complots dont ou vient de lire le récit ne donnent
qu'une faible idée de l'hostilité qui entourait les
Bourbons en 1822.
C'est en feuilletant les papiers de la police et en
dépouillant la correspondance g-énérale du minis-
tère de la g-uerre, qu'on se rend compte de la défa-
veur que rencontrait le g"ouvernement dans la popu-
lation civile et surtout dans l'armée. D'après Vaula-
belle, celui-ci ne connut jamais la profondeur ni
l'étendue des colères qui, pendant plus d'un an,
menacèrent d'éclater contre lui. Au contraire, il savait
à quoi s'en tenir, et c'est ce qui le porta au système
de rig-ueur employé dans les derniers mois de 1822.
A ne voir que les résultats immédiats, ce système
réussit, et les Bourbons purent se ilatter, sinon d'a-
voir désarmé, au moins d'avoir effrayé leurs en-
nemis.
2o2 LES COMPLOTS MILITAIRES
Pour sa part, la Charboiinerie fut profondément
atteinte. à
Comme il était naturel, ses membres rejetèrent î
les uns sur les autres la responsabilité des revers. ]
La vente suprême prétendait que ses ordres avaient ■'
été mal compris. Les ventes particulières semblaient j
peu disposées à s'y soumettre désormais. Une lutte
ouverte s'eng-ag-ea entre les républicains du Carbona-
risme, dont Lafayette était le chef, et le parti modéré,
qui recevait plutôt les inspirations de Manuel.
Plusieurs congrès essayèrent de rétablir l'unité et
la concorde. Au mois d'août 1822, il s'en était tenu
un à Bordeaux, à cause du voisinag-e de l'Espag-ne,
sous la présidence de Schonen, conseiller à la Cour
d'appel de Paris. Malg-ré la surveillance de la police,
il s'y était rendu de nombreux délégués de la Breta- ;
g-ne, de l'Anjou, de l'A uverg"ne, de l'Est et de Paris (i).
Les procès des serg-ents de La Rochelle et de Berlon
allaient commencer. On y débattit la question d'une
nouvelle prise d'armes. Les délég-ués de la Bretagne
firent prévaloir l'ajournement.
Deux autres réunions, à Paris, n'aboutirent pas.
« La Charbonnerie, dit Trélat, se ressentait déjà trop
des divisions qu'on avait fait g-ermer dans son sein
j)our qu'elle pût se pliera un mode d'action uniforme.
(i) Arcli. -Nat., fonds cilé : G04u. [Comjilvl de Bordcuu.v .)
m
LA BIDASSOA (1823) 2o3
Depuis quelques mois, des commissaires parcouraient
la France avec des instructions différentes : les uns
s'appliquaient à recommander Lafayette à la confiance
de leurs concitoyens, les autres ù le perdre dans l'o-
pinion publique. »
C'en était fait de la période d'action de la fameuse
société. Elle ne fut plus que le noyau d'autres sociétés
secrètes, plus restreintes, destinées à agiter les pre-
mières années du règ-ne de Louis Philippe.
Aussi bien, avec le temps , les luttes politiques
allaient-elles changer de caractère. Les libertés parle-
mentaires firent abandonner les complots, et le jour-
nal devint une arme plus redoutable que le poig-nard
symbolique.
En outre, la Charbonnerie tirait son principal ap-
pui de l'armée. Or, cet appui, elle le perdait.
C'est l'armée qui avait le plus souffert, depuis
1820, des rig-ueurs du g-ouvernement. Aux tracas-
series de la police, aux mises en réforme, à l'empri-
sonnement, elle avait vu succéder les condamna-
tions capitales. Et dans quel intérêt ? Le sien, ou
celui des civils dont elle servait les ambitions et les
rancunes ?
Si les ventes particulières repoussaient la tutelle
onéreuse ou maladroite de la Haute vente, l'armée
avait ég-alement assez des sug-g-estions du dehors. « On
ne frappe que nous seuls, disaient les soldats ; tous
16
254 LES COMPLOTS MILITAIRES
les accusés civils ont été acquittés; la cliaucc n'est
plus égale. »
Cependant, en 1828, on ci'ut l'occasion venue d'une
véritable révolution militaire. Il ne s'ag-issait plus du
soulèvement de quelques rég-iments, mais de l'armée
tout entière rassemblée au pied des Pyrénées. On se
proposait d'imiter contre Louis XVIII le pro/iuncia-
iniento que l'armée espag'uole avait accompli, en
1820, contre Ferdinand VII. Ce fut la veille de l'ex-
pédition d'Eapag-ne. Et la tentative restée infructueuse
sur le bord de la Bidassoa fut essayée un peu plus
tard sous les murs delà Corog^ne, à l'autre extrémité
de la Péninsule. Ce double épisode est curieux, et le
second n'est pas connu. On n'en lira pas les détails
sans intérêt.
Auparavant, il faut dire quelques mots des affaires
d'Espag-ne, qui servirent de prétexte à notre interven-
tion.
Ferdinand VII, que nos revers avaient rendu à ses
sujets, pour leur malheur, juslifiaitla phrase dont l'a
Uétri Chateaubriand : « 11 y a des monarques de faux
aloi qui sont sur le trône par méprise. » II avait
promis de gouverner avec la constitution de i8i2pro_
clamée par les Espagnols pendant leur lutte contre
nous. Son premier soinfuttlelasupprimeretderétablir
l'absolutisme. Le pays était appauvri par ses gêné-
leux cllurls en faveur de riudépeudancc. Il ne lit rici;|
LA BIDASSOA (I823j 255
pour en relever l'agriculture, l'industrie et le com-
merce. L'armée ne recevait plus de solde depuis
quelques années : elle manqua bientôt de vètemeuts,
Je chaussures, et même de pain. Elle ne vivait que
lIls aumônes et des soupes des couvents, restés riches
au milieu de la détresse générale. La marine était à
CL' point ruinée que le roi l'ut forcé d'acheter de vieil-
les t'rég-atcs à la Piussie pour transporter des soldats
eu Amérique. Car au délabrement intérieur s'était
ajoutée la révolte des colonies.
Le mécontentement n'était nulle part plus vil" que
dans l'armée. Celle-ci était d'ailleurs travaillée par
la franc-maçonnerie qui était d'importation française,
comme la Gharbonuerie, chez nous, fut d'importa-
tion italienne.
La franc-maçonnerie était très répandue dans nos
icgimenLs de l'Empire, et, comme je l'ai montré ail-
leurs, plusieurs sociétés secrètes, entre autres celle
des Philadelphes, ont tiré leur principale force de
1 organisation maçonnique (i). Nos régiments ont
propagé la maçonnerie en Italie, particulièrement
dans le royaume de Naples. Ils l'ont introduite en
i:> pagne.
(i) Les Complots militaires sous le Consulat et l'Empire. —
(La conspiration Malet.) — Voir dans les Mémoires du général
Tliiebault, en cours de publication, la Ibudulion d'une loye ma-
çonnique à Salamanquc par le colonel Lacuée, et l'alliliatiou de
plubieuri Espatjuols, t. lu, cli. 8.
256 LES COMPLOTS MILITAIRES |
Ils avaient fondé des log-es dans les villes qu'ils
avaient occupées. Ces log-es, recrutées dans les pro-
fessions libérales, survécurent à notre départ. Après
la restauration de Ferdinand VII, elles se transfor-
mèrent en associations politiques sous la direction
d'un comité supérieur. Elles avaient inspiré les premiers
complots qui éclatèrent dans l'armée contre le déplo-
rableg-ouvernement de Ferdinand : ceuxdePorlier, de
Lascy, de Vidal, qui furent punis de mort. C'est elles
encore qui suscitèrent le pronunciamienlo de 1820,
qui fut plus heureux.
Il avait été préparé parmi les ti^oupes rassemblées
autour de Cadix et destinées à l'Amérique, par le
lieutenant-colonel Quirog-a et le chef de bataillon
Riego. Plusieurs des officiers ayant commis l'impru-
dence de s'en ouvrir au g-énéral de l'Abisbal (O'Don-
nel), g-ouverneur de Cadix, furent arrêtés, et dans le
nombre Quirog-a. Rieg"o dut ag-ir seul (i).
(i) Riejo 1/ Nunec (Rafaël del) était ne en 1785, près d'OviedO'
(Asiiirics), d'une famille noble et reeut nue éducation soignée.
Officier au régiment des Asturies, il servit contre nous pcn-ii
dant la guerre de l'Indépendance. Fait prisonnier, et envoyé eqj
France, il y étudia notre langue et se laissa gagner aux idées li^
bérales. Capitaine en i8i/(, chef de bataillon en i8iy, son avan-i
cernent fut rapide a])rès i8'!0. Successivement colonel, brigadier;
général, capitaine-général de l'Aragon, il fut élu député des As
turies en 1823, et président des Cortès, lo 7 février i8;i3. Aprèljj
avoir joui d'une immense popularité, il fut viclime de la réaction
royaliste, et pendu à Madrid le 7 novembre i8r!3. ■(]
Quiroffd (Antonio) était né en Galice en 1784, et put y mourir
tranquillement en i8/|i, après une vie encore pins agitée qu«
celle de Hiego. 1
LA BIDASSOA (1823) 257
Le ler janvier 1820, Riego, cantonné àtjuelque dis-
tance de Cadix, soulève son bataillon aux cris de ;
V^ive la Constitution de 1812 ! marche sur Arcos, où
1 s'empare du général en chef, puis sur Alcala de
os Gazules, où il délivre Ouirog-a, emporte Xérès,
nais échoue devant Cadix. Il se rabat sur Alg-eciras
t par In côte arrive à Malag-a.où il est accueilli avec
nthousiasme, mais d'où il est bientôt forcé de repar-
ir. Il se jette alors dans la campag-ne sans pouvoir
ntraîner les paysans, atteint le Guadalquivir à Cor-
loue, dont les portes se ferment devant lui, s'enfonce
ans l'Estrémadure et s'arrête à quelques lieues de
adajoz (10 mars). En six semaines, il venait de faire
ent cinquante lieues. Par suite des combats de détail,
es fatig-ues, des désertions, sa troupe de i.5oo hom-
les était réduite à 3oo, Il allait les licencier lorsqu'il
aprit que d'autres soulèvements avaient réussi en
alice, en Navarre et à Madrid.
En Galice, les colonels Acevedo et Espinoza, à la
orog-ne, au nom de la g"arnlson et du peuple, avaient
oclamé la Constitution de 181 2 (24 février). Le
ndemain, le Ferrol; le 23,Vig-o; le 2G, Pontevedra,
Ihéraient au mouvement qui se propag-ea dans les
sturies.
En même temps, le g-énéral Espoz y Mina insur-
ait la Navarre. Enfin, à Madrid même, l'Abisbal,
i vovnit les chances tourner, força Ferdinand VII
I
258 LES COMPLOTS MILITAIRES
de renoncer à l'absolutisme et de revenir à la Consti
tution qu'il avait supprimée (9 mars 1820).
Des élections eurent lieu sur tous les points de
l'Espag-ne, et lesCortès se réunirent. Labesog'ne était
immense. Les nouveaux ministresqu'avait dû prendre
Ferdinand VIT, et qu'il était allé chercher au bagne
— où il les avait envoyés en i8i4 — s'y employèrent
avec dévouement. Mais ils furent bientôt attaqués et
par les partisans de l'absolutisme (les serviles) et par
les radicaux [e.xaltac/os) qui trouvaient qu'on n'allait
pas assez vite, et dont Rieg"o était un des chefs, {,
A la faveur de ces divisions, le parti absolutiste |
reprit confiance, et poussa le roi à entraver l'œuvre il
de réforme constitutionnelle. ['
Un fléau terribles'ajoutaà ces difficultés politiques. I
A la fin d'août 1821, un bâtiment, arrivé de Cuba,
apporta à Barcelone la fièvre jaune. Elle y fit du-
rant plusieurs mois d'affreux ravag-es, et dans la ville
même enleva près de ving-t mille personnes. Tarra-
g-one et Tortosa furent ég-alement éprouvées. Le g-ou
vernement français, pour prévenir la contag-ion, plaça
sur les Pyrénées un cordon sanitaire formé par des
troupes.
La présence de ces troupes, que l'opposition libé
raie en France sig-nala comme une menace d'interJ"
vention, enhardit les émig-rés espag-nols, 1'
Taudis que l'Espag-ne était devenue, depuis 1820,
J
LA BIDASSOA (1823) 259
li'refug-e des proscrits de Naples, du Piémont, de
1 I ance, débris des insurrections comprimées et des
<()mplots découverts; en revanche, de nombreux
royalistes espag-nol s chassés par les réformes libérales,
hommes d'Etat, évoques^ moines de toute couleur,
--"étaient retirés en France. Ces réfug-iés étaient en
correspondance avec les royalistes de Paris, dont ils
recevaient des subsides et des encourag-ements. Ils
avaient formé à Bayonne une junte apostolique qui
prétendait diriger les résistances à la Révolution.
Enfin, ils soudoyaient des bandes de partisans,
siildats déserteurs, moines, paysans, contrebandiers,
(]ui, sous le nom d'armée de la foi, pénétraient sur
li^ territoire espag-nol. Une de ces bandes, conduite par
le moine AntonioMaranon,dit le Trappiste, s'empara
[lar surprise de la place d'Urg-el et massacra la gar-
nison (21 juin 1822).
Cette nouvelle amena à Madrid de nouveaux désor-
dres. Les Cortès travaillaient alors à licencier une
|)artie de la g-arde royale, troupe inutile, d'esprithos-
tile et d'un entretien coûteux . Le 3o juin, six batail-
lons de cette garde se soulevèrent aux cris de Vive
Ir roi absolu, massacrèrent un de leurs officiers,
Landabusu, connu pour ses sentiments constitution-
nels, et prirent position hors de la ville. Ils y rentrè-
rent le 7 juillet, pour marcher sur le palais royal, et
-supprimer la Constitution. Mais ils furent accueillis
260 LES COMPLOTS MILITAIRES
par les troupes de lig"ne et la g'arde nationale,
repoussés après un sang-Iant combat dans les rues,
et dispersés. Ferdinand, qui s'apprêtait, le matin, à
tirer veng-eance des constitutionnels, applaudit, le
soir, à la défaite de ses partisans. Tel était Thomme
dont un refrain populaire disait :
Espagnols, que Dieu vous garde |
Du pardon de votre roi (i) ! I
Le lendemain de cette affaire, le ministère passait
des mains des modérés entre celles des exaltados qui
donnaient au g"ouvernement un caractère plus éner-
g-ique. Sous leur impulsion, le g-énéral Espoz y Mina
commençait une active campag-ne en Catalog-ne, bat-
tait l'armée de la foi dans toutes les rencontres, et
forçait une régence royaliste, qui s'était installée à
Urg-el, à rentrer sur le territoire français.
Nous nous faisons difficilement une 'idée de l'intérêt
que cette ag-itation de la Péninsule excitait alors dans
notre pavs. Jour par jour, en quelque sorte, depuis le
soulèvement de l'île de Léon, les réformes libérales, les
résistances de Ferdinand VII, le cordon sanitaire, les
(i) Pour tous ces événements, je ne peux (jue renvoyer aux
ouvrages spéciaux, parliculièrement : Histoire de la révolution
d' r.spfujne de 1820 à 182,'}, par un ICspas^nol, témoin oculaire
(Minano). Paris, 2 voL in-S", 1824; î'/ix/mf/ne sous Ferdituuid
VU, ])ar le marquis de Custine, Paris, l\ vol. in-8*. i8.i8; et
surtout Histoire contemporaine de l'Espagne, par G. Hulibard,
LA RIDASSOA (1823) 261
incursions de l'aiTiiée de la Foi, l'émeute du 7 juillet,
lesag-issementsde la rég-ence, etc., tous ces événements
étaient racontés et commentés dans nos journaux, et
avaient leur retentissement dans nos Chambres.
C^'est qu'en effet la France était partag-ée en deux:
camps, comme l'Espagne, et que les deux partis étaient
entrés en lutte avec leurs passions. Les libéraux fran-
çais voyaient leur cause eng-ag-ée dans celle des libé-
raux espag-nols ; ils applaudissaient à leurs succèsou
déploraient leurs revers. Les royalistes ne se mon-
traient pas moins ardents à soutenir l'absolutisme
ilans la Péninsule. Après le 7 juillet, beaucoup d'offi-
ciers de lag"arde royale, regardant comme personnelle
Il défaite de la g-arde espagnole, ouvrirent en sa fa-
veur des souscriptions publiques, accompag-nées de
circulaires dans le goût suivant : « Les officiers des
i^ardes espag-noles peuvent se présenter à nos rég'i-
inents. Ils y seront accueillis comme des frères. Ils y
lecevront tous les secours qu'il nous sera possible
de leur donner. Puissions-nous être bientôt à même
de partag-er leur g-loire et leurs dang'crs, en délivrant
IFspagne des inonsfres qui la g'ouvernent. »
Voilà comment lasituation de notre g-ouvernement
devint difficile.
Le ministère Richelieu avait adopté, à l'égard de
1 Espag-ne, l'attitude qu'il avait prise à l'ég-ard de
Naples et du Piémont : celle de la circonspection et de
la.
262 LES COMPLOTS MILITAIRES
la conciliation. Elle lui fut reprochée par une adresse
delà Chambre qui amena sa chute (i5 décembre 1821).
Le parti royaliste attendait mieux du ministère Vil- ;
lèle qui lui succéda. Mais M. de Villèle, malgré sesf
attaches avec la Congrégation, n'était pas favorable à
une intervention militaire. Sans parler des dépenses
inévitables d'une pareille entreprise, qu'arriverait-il si
l'Espagne se soulevaitcontre nous comme elle s était
soulevée contre Napoléon ? Et enfin était-il prudent de
nous engagerdans la Péninsule, quand l'insurrection
de la Grèce menaçait de rouvrir la question d'Orient?
La Sainte-Alliance réunit à Vérone un congrès char-
gé de délibérer sur les affaires d'Espagne et sur les
mo3'ens d'y comprimer la Révolution (octobre 1822).
M. de Montmorency, ministre des affaires étrangères,
y représentait la France. Il manqua aux instructions
formelles de M. de Villèle. Il laissa espérer aux puis-
sances que la France se chargerait de rétablir l'ordre^
dans la Péninsule. Il fut rappelé. Il donna sa démis
sion, le 20 décembre, et fut remplacé par Chateau-
briand.
Celui-ci semldait devoir marcher d'accord ave
M. de Villèle. Mais sa vanité personnelle, les instan
ces de ses amis de l'extrême droite, et ses vues poli"i
tiques le poussèrent à l'intervention. Avec la hauteur;
de son génie, Chateaubriand voyait plus loin que
M. de Villèle avec son bon sens. 11 vovait, dans une
j
4
i
LA BIDASSOA (1823) 263
g-uerre avec l'Espagne, l'occasion inespérée de mener
le drapeau blanc à la victoire, de donner à la monar-
chie un peu de cette g-loire militaire qui avait accablé
l'Empire, et de réconcilier ainsi l'armée avec la Res-
tauration. Et l'avenir lui donna raison.
En dépit de M . de Villèle, de l'opposition libérale et do
l'opinion publique, sous la pression de l'extréme-droite,
il fallut arriver à l'intervention. Une note commina-
toire des puissances au g-ouvernement espag-nol fut
écartée avec une fière énerg'ie par le ministre des af-
taires étrang-ères, le colonel San-Mig-uel , et les amba.s-
sadeurs furent rappelés (9 janvier 1823) (i).
La session de 1828 fut ouverte par un discours de
Louis XVIII, qui fit éclater la joie des royalistes
(28 janvier).
Après s'être félicité, dans la première partie de ce
discours, de l'action de la justice qui avait mis fin
(i) San-Afiguel (Evariste), né à Gijon (Asturies) en 1780. sol-
dat, écrivain, homme d'Etat, une des fig-ures les plus orig'inales
de ce temps.
Volontaire au i" régiment d'Araçon en iSoâ, lieutenant en
1807, capitaine en 1808, combattit bravement contre nous, fut pris
et envoyé en France.
Compatriote de Ricgo, il s'associa au mouvement de 1820.
C'est lui qui écrivit, à Algeciras, la chanson qui tut mise en
musique par un musicien de 17 ans (Huerta), et qui fut chantée
par toute l'Espagne, dont elle est devenue comme la Marseillaise
sous le nom d' Hymne de Riego.
Journaliste à ^ladrid, député des Asturies, ministre, nous le
retrouverons soldat sous Mina et proscrit en Angleterre. Il revint
d'exil pour être plusieurs fois ministre, et finir duc, grand
d'Espagne, etc., sous le règne d'Isabelle II, en 18G2.
264 LES COMPLOTS MILITAIRES
(( aux complots et aux tentatives de révolte qu'enhar-
dissait l'impunité » ; après avoir parlé des questions
traitées dans la session précédente, le roi disait :
(( Cent mille Français, commandés par un prince de
ma famille, par celui que mon cœur se plaît à nom-
mer mon fils, sont prêts à marcher, en invoquant le
Dieu de saint Louis, pour conserver le trône d'Es- %
pag-ne à un petit-fils de Henri IV, préserver ce Leau
royaume de sa ruine et le réconcilier avec l'Europe...
Que Ferdinand soit libre de donner à ses peuples des
institutions qu'ils ne peuvent tenir que de lui et qui,
en assurant leur bonheur, dissiperaient les justes .|
inquiétudes de la France, dès ce moment les hosti-
lités cesseront... »
Le principe de l'intervention fut vivement attaqué
par les libéraux des deux Chambres, dans la discus-
sion de l'adresse qui fut présentée au roi, le 9 février.
Les débats recommencèrent à propos de la demande
d'un crédit éventuel de 100 millions. Les considéra-
lions politiques de Rojer-Collard, les objections mi-
litaires des généraux Foy et Sébastian! ne tinrent pas,
dans la Chambre, contre un remarquable discours de
Chateaubriand.
C'était la première fois que le grand <f/rivain par-
lait devant les députés (aâ février). « Son discours
laborieusement étudié était à la fois le manifeste de
son génie et le manifeste du royalisme devant l'Europe.
LA niHASSOA (1823) 205
La renommée qui le devançait le fit écouter, non
c iimme un discours, mais comme un oracle (i). »
Après avoir étudié l'intervention au point de vue
européen comme au point de vue français; après
avoir montré la nécessité d'éviter la contagion mo-
rale, dans l'Intérêt monarchique, il terminait en
découvrant sa véritable pensée, et il vantait les résul-
tats de l'expédition comme s'ilsétaient déjà obtenus :
« SI la g-uerre avec l'Espag-ne a, comme toute
t^ uerre, ses inconvénients et ses péiùls, elle aura eu
pour nous cependant un Immense avantag-e. Elle
nous aura créé une armée ; elle nous aura fait remon-
ter à notre rang- militaire parmi les nations; elle
aura décidé notre émancipation et rétabli notre indé-
pendance.
(c II manquait peut-être encore quelque chose à la
réconciliation complète des Français. Elle s'achèvera
sous la tente. Les compag-nons d'armes sont bientôt
amis, et tous les souvenues se perdent dans la pen-
sée d'une commune g-lolre.
« Le roi, ce roi si sage, si paternel, si pacifique, a
jiarlé. Il a jug-é que la sûreté de la France et la dig-nité
• le la couronne lui faisaient un devoir de recourir
aux armes après avoir épuisé les conseils. Le roi a
voulu que loo.ooo soldats s'assemblassent sous les
(i) Lamartine. Histoire de la Restauration, t. vu, livre 4o.
- 11 laul lire tout le passage consacré à Chateaubriand.
266 LES COMPLOTS MILITAIRES
ordres du prince qui, au passag-e de la Drôme, s'est
montré vaillant comme Henri IV. Le roi, avec une
o-énéreuse confiance, a remis le drapeau blanc à des
capitaines qui ont fait triompher d'autres couleurs;
ils lui rapprendront le chemin de la victoire; il n'a
jamais oublié celui de l'honneur. »
C'est le lendemain, 2G février, que Manuel pro-
nonça le discours qui souleva tant de tapag^e et qui
fit prononcer son expulsion (4 mars).
Le crédit voté parla Chambre des députés (5 mars),
à l'exception de toute la g-auche, rencontra dans la ;i
Chambre des pairs une assez vive opposition. Cha- |
teaubriand y répondit encore par des phrases élé- ï
g-antes et sonores, et l'expédition fut décidée (i4 mars), j
Dès le 29 janvier, on avait nommé l'état-major '*
charsré de la conduire.
Le duc d'Ang-oulême avait le commandement en
chef, avec le titre nouveau de généralissime. Il
n'avait pas voulu d'un maréchal de l'Empire auprès
de lui, de peur qu'on n'attribuât à celui-ci tout le
mérite delà campag-ne (i). Cependant, afin qu'on ne \
pût dire que les manJchaux avaient élé systématique-
ment écartés, on donna au vieux maréchal Moncey le
commandement d'une armée destinée à opérer en
Cataloirne.
\
(1) Cf. Pasqiiier, .l/^'//K)/V"P.<r, . v, rli. 18. — Pasqiiier rapporte ;
un entrplirn (|ii'il eut awc le Hue d'Ançoiiirme sur ce siij<l.
LA BIDASSOA (1823) 207
Le choix des officiers g-énéraux avait été difficile.
Les royalistes ne voulaient que des hommes de leur
parti. Au contraire, le duc cherchait les g-énéraux
les plus capables. Surtout, il entendait profiter de
l'occasion pour apaiser les dissentiments politiques.
Si quelques chefs lui furent imposés, comme le prince
deHohenlohe, principicule allemand qui s'était attaché
jadis à l'émigration, qu'on s'étonnait de trouver dans
nos rang-s, et qu'on s'étonna davantag-e de voir passer
marécJial de France après la campag-ne; comme
d'Autichamp, ancien chef vendéen ; comme Canuel
et Donnadieu. qu'il suffit de nommer: comme le baron
de Damas, qui n'était réputé que pour sa dévotion
excessive; la plupart étaient des officiers g-énéraux
de l'Empire qui avaient fait leurs preuves sur tous
les champs de bataille, comme Oudinot, Molitor,
Bourke, Bordesoulle, Curial, Domon, etc.
Toutefois, malg-ré sa bonne volonté, le duc d'An-
g-oulême ne pouvait se flatter de g-randes qualités stra-
tég-iques. Il n'avait fait campag-ne que pendant les
Cent-Jours, contre Grouchy, et Grouchv, après l'avoir
battu dans la vallée du Rhône, lui avait imposé une
capitulation qu'il ne tenait qu'à lui de rendre plus
humiliante. 11 lui fallait un major-général à la fois
habile et dévoué.
Le maréchal Victor, alors ministre de la g-uerre,
souhaitait ardemment cet emploi. Il avait préparé de
268
LES COMPLOTS MILITAIRES
sa main un plan d'invasion où se retrouvait l'expé-
rience de ses brillants services en Espagne (i). Le
duc ne voulait pas de sa tutelle. On avait pensé à
Macdonald. Mais sa santé ne lui permettait pas de
faire campagne. Soult était discrédité. Suchet aurait
été d'excellent conseil.
Sur la demande même du prince, on nomma le
général Guilleminot, directeur du Dépôt de la guerre,
officier du plus grand mérite, qui avait servi dans
les armées de la République et de l'Empire, et brave-
ment combattu à Waterloo. Ce choix fit pousser les
hauts cris aux royalistes. Le duc y persista et n'eut
qu'à s'en louer (.■>).
Comme l'avait annoncé le discours du trône, près
de 100.000 hommes étaient rassemblés au 'pied des
Pyrénées. (Exactement 90.062 hommes et 21.409 che-
vaux.) Ils comprenaient deux armées distinctes et de
force inégale, dont l'effectif était partagé en cinq
corps.
La première armée et la principale, sous le duc
d'Angoulême, avec les i'='', "x" et 3^ corps (Oudinot,
(i) Analiise des ojjérdtions militaires qui devront avoir lieu
en Espagne. Mss. ia-i8. Avec la signaUire de Louis XVllI. ,\r-
cliives de la guerre (avril iSsS). Ce manuscrit a été otl'ert aux
arcliivc.'i par le iluc de Hellune, [lelit-fils tlu inarcchal (riov<Mii-
bre 1893).
('!) (luilleniinot {i']']l\-i%t\(i) était né à Dunker(|ue. Après iSa."?,
il l'ut envoyé comme ambassadeur à Constantinople, où il resta
ju»([u'cii iS,'5i. Il a laissé un Précis de la (.'iiiii/inijne de iSa.'f.
lu-H", 1824.
LA BIDASSOA (1823) 2169
Molitor, Hohenlohe) et un corps de réserve (Borde-
souUe), composé de la plus grande partie de la g'arde,
devait entrer en Espag-ne par la Bidassoa, traverser les
provinces basques et marcher sur Madrid.
La deuxième (4^ corps), sous le maréchal Moncey,
était destinée à agir en Catalog-ne. Elle était formée
des trois divisions Curial, Damas, Donnadieu, et
comptait environ 21.000 hommes.
L'artillerie (78 bouches à feu) était commandée en
chef par le g-énéral Tirlet; le g'énie, par le g-énéral
Dode de la Brunerie. Quelques mois plus tard fut
formé un 2* corps de réserve sous le commandement
de Lauriston ; mais il ne fut guère employé qu'aux
sièg-es de Saint-Sébastien et de Pampelune.
Enfin, il faut ajouter à nos forces 26 ou So.ooo roya-
listes espag-nols, habillés et soldés par nous, partag"és
ta petites divisions attachées à chacun de nos corps
d'armée, et commandées par des chefs tels que le
liaron d'Eroles, le Trappiste, Ouesada, le comte
d Espag-ne, etc. Mais ce conting-ent nous fut plutôt
un embarras qu'un appui.
Le duc d'Ang"oulême quitta Paris le i5 mars. Il
y^ag-na d'abord Toulouse, d'où il poussa jusqu'à Per-
pig-nan, pour inspecter les quartiers du maréchal
Moncey. Puis, par Tarbes et Pau, il se rendit à
lîayonne.
Pendant que la Restauration préparait ses forces
270 LKS COMPLOTS MILITAIRES
contre l'Espag-ne, le parti libéral ne restait pas inac-
tif.
Depuis l'avortement des complots de 1822, la
lutte avait chang-é de théâtre. Elle avait passé en
Espagne, Une entente concertée entre la révolution
de Paris et celle de Madrid paraissait le meilleur
moyen de les faire triompher l'une et l'autre. Le
parti libéral avait song-é à accréditer auprès des Cor-
tès un agent secret et sûr qui imposât par son expé-
rience au gouvernement espagnol et lui suggérât 3
d'utiles conseils. t
Son choix s'était porté sur Benjamin Constant, qui
n'était plus député. Mais celui-ci n'était pas riche. Il
fallait à son déplacement assurer un traitement hono-
rable. Malgré la fortune dont disposait le parti, on ne
trouva pas la somme nécessaire. Comme le dit La-
martine, les libéraux achetaient avec économie leur
popularité même, et ils dépensaient plus facilement 1
pour leur cause leurs discours que leur fortune.
On s'adressa au duc d'Orléans, qui refusa. Cons-
tant resta à Paris.
Au.ssi bien, les Espagnols n'auraient pas accepté
de conseils. C'est d'eux, au contraire, que vint le
projet d'un pronnnciamfenfo analogue à celui de
('«dix, et de ce qu'on appelait alors une Quirogade.
( i était là une conception toute espagnole (i).
(1) CVst re qui ressort du livre ])fii ronnii tlii !réniT.il (\c Vnii-
I
LA BIDASSOA (1823) 271
La concentration des troupes au pied des Pyrénées,
en rapprochant les g-riefs épars dans tous les rang-Sj»
offrait à un soulèvement militaire beaucoup plus de
chances que celles qu'on avait jusqu'alors fondées sur
quelques bataillons isolés.
Les circonstances étaient d'autant plus favorables
que l'expédition était mal vue du pays et surtout de
l'armée. Sur le chemin que suivaient les régiments
pour g-ag-ner la frontière d'Espag-ne, ils étaient en-
tourés des manœuvres les plus dangereuses qui les
provoquaient à la révolte et à la désertion (i). La
g-uerre était impopulaire. On allait la faire pour des
moines contre la liberté. Telle était l'opinion cou-
rante des cabarets et des chambrées. C'est elle qui
sug-g-érait à Paul-Louis Courier la proclamation qui
parut à Bruxelles, sans nom d'auteur mais dans la-
quelle on reconnaissait son ironie mordante et tra-
vaillée.
« Soldats, vous allez rétablir en Espag-ne l'ancien
rég-ime et défaire la révolution.
« Les Espag-nols ont fait chez eux la révolution, ils
doncourt, dont les notes offrent plus d'intérêt que le texte même :
Ouinze années d'un proscrit. 4 vol. in-8", i835. Voir t. iv
(notes). Nous aurons l'occasion de parler plus loin de l'auteur,
(i) Arch. Nat., fonds cité,G937 et 6973. — {Manœuvres employées
pour détourner de leurs devoirs les corps qui se rendent à l'ar-
mée d'Espagne.) — Rapports des préfets, des maires, de la gen-
darmerie et de la police.
Arch. de la f^uerre. Corresp. ffén. — Février-mars i8'î3.
272 LES COMPLOTS MILITAIRES
ont détruit l'ancien rég-imejet à cause de cela on vous
envoie contre eux; et quand vous aurez rétabli l'an-
cien régime en Espag-ne, on vous ramènera ici pour
en faire autant. Or, l'ancien rég-ime, savez- vous ce
que c'est, mes amis? C'est, pour le peuple, des impôts;
pour les soldats, c'est du pain noir et des coups de
bâton; des coups de bâton et du pain noir, voilà l'an-
cien rég-ime pour vous ; voilà ce que vous allez réta-
blir, d'abord là, et ensuite chez nous...
« Ce sont les étrang-ersqui vous y font aller, car le
roi ne voudrait pas. Mais ses alliés le forcent à vous
envoyer là. Les alliés, le roi de Prusse, l'empereur
de Russie et l'empereur d'Autriche, suivent l'ancien
rég-ime. Ils donnent aux soldats beaucoup de coups de
bâton avec peu de pain noir, et s'en trouvent bien, eux
les souverains. Une chose pourtant les inquiète. Le
soldat français, disent-ils, depuis trente ans ne reçoit
plus de coups de bâton et voilà l'espag-nol qui les refuse
aussi. Pour peu que cela g-ag-ne, adieu la schlag-ue
chez nous. Personne n'en voudra. Ils ont donc résolu
de rétablir partout le rég-ime du bâton, mais pour les
soldats seulement. C'est vous qu'ils charg-ent de cela.
Soldats, volez à la victoire 1 Et quand la bataille sera
g-ag-née^ vous savez ce qui vous attend : les nobles
auront de l'avancement, vous aurez des coups de
bâton. Entrez en Espagne, marchez tambour battant,
mèche allumée, nu nom des puissances étrang-ôres.
LA BIDASSOA (1823) 273
Vive la schlague, vive le bâton ! Point d'avancement
pour les soldats, point de grades que pour les nobles !
«Au retour de l'expédition, vousrecevrez tout l'ar-
riérédes coups debàtonqui vous sont dûs depuis 1789.
Ensuite, on aura soin de vous tenir au courant. »
Dès la fin de 1822, un ag-ent espagnol à Paris, du
nom d'Olavarria, avait sollicité Fabvier de soulever
l'armée qu'on s'attendait à voir dirig-er contre l'Es-
pagne, et dont le noyau était formée par le corps
d'observation. Un officier proscrit, le lieutenant
Marotte, lui fut dépêché pour l'inviter à venir à Ma-
drid. Fabvier s'y rendit. Dans une note présentée
au ministère espagnol, le 26 janvier 1828, après
l'examen des moyens qu'on pouvait employer, il con-
cluait ainsi : « Nous pouvons tout espérer si nous
prenons l'armée française, sur le territoire français;
rien, sinous attendonsqueles hostilités commencent.»
Une convention fut signée avec le ministère, en
vertu de laquelle celui-ci mettait à la disposition de
Fabvier l'argent nécessaire, qui d'ailleurs ne fut point
versé .
Gomment allait-on procéder ? Agirait-on sur les
troupes par les piêmes moyens que précédemment,
c'est-à-dire à l'aide des officiers subalternes et des
sous-officiers? ou bien tenterait-on d'engager dans le
mouvement les officiers supérieurs et les généraux?
Le premier système ayant peu réussi, on résolut
274 LES COMPLOTS MILITAIRES
d'employci- le secoud. ûa attaqua ea quelque sorte
l'armée de deux côtés à la foisj du côté de l'Espagne
et du côté de la France.
Depuis le triomphe des idées constitutionnelles,
l'Espag-ne était le refuge des libéraux de Naples et du
Piémont, échappés aux vengeances de leurs princes
et de l'Autriche. Il s'y était ajouté, en 1822, quelques
réfugiés français. Au commencement de 1828, tous
les proscrits de la Restauration furent invités à s'y
rendre. Contumaces des procès militaires de l'Est, de
Nantes, de Poitiers, et d'ailleurs; prévenus acquittés,
mais renvoyés du service; carbonari jeunes et obsti-
nés, comme Joubert; officiers démissionnaires,
comme Carrel ; les uns débarqués de Belgique et
d'Angleterre; les autres venus de France; tous
affluèrent dans la Péninsule, se rapprochèrent des
Pyrénées, et ouvi^rent des intelligences avec les offi-
ciers et les sous -officiers des régiments placés aux
avant-postes.
Un journal d'Espagne, publié en français, sous
l'inspiration des réfugiés, l'Obserualeur, écrivait, le
i(j février 1828 :
a Plusieurs Français de distinction, de ces hommes
dont la nation se glorifie et qui ont tant contribué à
sa gloire, ont conçu le projet de passer en Espagne,
et d'y former une régence qui expédiera des ordres
et des décrcls au nom de .\aj)ulcun II, IcijUiinc
LA BIDASSOA fl823) 275
l'iiipereur des Français, et proclamera l'acte addi-
liounel de i8i5. Le consentement du g-ouvernement
rspagnol, qu'ils ont sollicité, ne leur sera probable-
ment pas refusé. » Et il ajoutait : « S. M. l'impéra-
trice Marie -Louise sera invitée à venir présider la ré-
i^ence. // est bien certain que si L'invasion a lieu,
nous verrons des choses étonnantes. »
En même temps, et sur l'autre versant de la chaîne,
tui reprenait lesintrig-ues commencées avant le départ
dans les g'arnisons, et poursuivies pendant les étapes.
Les dilig-ences de Paris amenaient tous les jours des
officiers en l'éforme ou en retraite, chargés de tra-
vailler les troupes et de s'assurer la connivence de
leurs anciens camarades.
Ils apportaient de faux ordres sig-nés en blanc par
le ministre de la guerre, des placards, des brochures,
des journaux, contre lesquels le ministre dut multi-
plier les circulaires. On répandait ég-alement les
manifestes annoncés, qui reprenaient contre une
qucrre injuste les arg-uments de Courier, et qui
revendiquaient contre les Bourbons les droits de la
ilynastie impériale, mais cela dans une lang-ue em-
phatique et déclamatoire qui atteig^nait parfois le
ridicule.
V un d'eus., Adresse à l'ar/née française, dôhixlail
ainsi :
276 LES COMPLOTS MILITAIRES
a Au quartier général de l'armée des hommes libres A
« sur les munis Pyrénées, le... 1823.
(( Français
« Les puissances étrang-ères, après s'être efforcées
d'effacer votre gloire qu'elles n'ont pu seulement ter-
nir, osent vous commander la honte et le déshon-
neur. Vainqueurs de Fleurus, d'Iéna, d'AusterlitzJ
de Wagram, vous laisserez- vous aller à leursinsinua-
tions perfides ? Scellerez-vous de votre sang- l'infamie-
dont on veut vous couvrir, etla servitude de l'Europe
entière? Obéirez-vous à la voix des tyrans pour com-
battre contre vos droits, au lieu de les défendre, et
ne viendrez-vous dans nos rang-s que pour y porter
la destruction et la mort lorsqu'ils vous sont ouverts
pour la liberté sainte qui vous appelle du haut de
l'enseigne tricolore quijlutte sur les monts Pyré-
nées et dont elle brûle d'ombrag-er encore une fois
vos nobles fronts couverts de tant d'honorables cica-
trices... Vive la liberté I Vive Napoléon ! Vivent
les braves ! »
L'autre, Manifeste à la nation française , finis-
sait de cette façon un peu moins dithyrambique :
« Nous, soussig"nés, Français et hommes libres réu-
nis sur le sommet des Pyrénées (?) et sur le sol
français, composant le conseil do rég-ence de Napo-
LA BIDASSOA (1823) 2*7
léon IJ, protestons contre la lég-itlmité de Louis XVIII
l't contre les actes de son g-ouvernement attenta -
turcs à la liberté et à l'indépendance de la nation
française.
« En conséquence, nous déclarons comme anti-
national tout attentat émané de Louis XVIII ou de
son gouvernement contre l'indépendance de la nation
espag-nole.
ft Les Membres du Conseil de régence
DE Napoléon II (i). »
Les sig-natures manquaient, mais une petite note
manuscrite les promettait pour plus tard. En effet, le
Lruit circulait (avec quelle vraisemblance !) que le
loi de Rome était en Espagne et que, les Pyrénées
l'ranchies, il allait apparaître à l'armée.
Le colonel Fabvier était le chef de cette conspira-
tion nouvelle. Etrang-er aux sociétés secrètes, il se
laissait égarer par la haine qu'il avait jurée aux
Dourbons. L'ardeur qu'il avait dépensée dans toutes
ses aventures, il la prodiguait dans la plus déplo-
rable, et ce soldat qui donna toute sa vie au droit et
ùla liberté, travaillait alors, sans scrupules, à retour-
ner des soldats contre la discipline et contre le dra-
peau.
Il avait repris avec des généraux et des colonels
'i) Moniteur, i«23, n° du i6 avril, p. 4/2-
16
278 LES GOMl'LOTS .MlLlTxVlRES
les rapports qu'il avait déjà entamés à Paris. Le
désordre était tel qu'il put rester quinze jours dans
un de nos cantonnements et y recevoir des visites de
nombreux officiers, sans que le g-énéral de division,
le comte d'Autichamp^ soupçonnât seulement sa pré-
sence. Les mêmes dispositions rég-naientdans d'autres
rég'iments. On ne parlait plus que du drapeau trico-
lore.
« Il parait certain que la plupart des g-énéraux et
des officiers supérieurs de la division Bourke étaient
de la conspiration ; que le général Guilleminot lui-
même était favorable au mouvement et que, de l'aveu
du général Vallin, l'avant-garde devait passer sous
le drapeau tricolore. Mais des indiscrétions avaient
été commises; les indications les plus précises étaient
parvenues au quartier-général; et, dans la nuit du 5
au G, on avait fait filer sur les derrières six bataillons
dévoués à la Piévolutiou. Dès lors, le g-énéral Vallia
s'était trouvé isolé, et, pour ne pas justifier les soup-
çons, il n'avait plus eu qu'à ag"ir comme il avait
fait (ij. ))
En pareille matière, il est difficile de se prononcer.
L'attitude du général Vallin, même avant le G avril,
ne confirme pas les sentiments qu'on lui prête, et
(i) Histoire de la lièuolulion française de i8i/j à i83o, par
Duluurc, t. Vil, cil. ■M. Le louic vii cbl d'uu député nommé Au-
u-uis. H vol. iii-8", 18,]». ■
LA BIOASSOA (1823) 279
Armand Garrel était mieux placé pour jug-er comme
il l'a fait plus tard, et comme nous le verrons plus
loin. La vérité paraît être dans ce que dit le brave et
judicieux g-énéral Pelleport, qui commandait la 2* bri-
gade du corps de Molitor,
(( On a beaucoup parlé dans le temps de l'esprit
soi-disant libéral qui animait l'armée des Pyrénées.
On a même affirmé que les états-majors étaient dans
le complot qui échoua faute d'énerg-ie. Je n'ai jamais
pu savoir au juste ce qu'il y avait de vrai dans cette
assertion. Je crois bien toutefois que les conspira-
teurs de l'époque essayaient de saisir cette occasion
pour entraîner l'armée à faire, comme ils disaient,
demi-tour en arrière; mais que l'importance de cette
tentative que l'armée, toujours fidèle à son drapeau,
fit échouer par sa fi-oide attitude, fut, des deux côtés,
exagérée (i). »
En attendant, personne ne voulait prendre l'ini-
tiative du mouvement. Les uns promettaient seule-
ment de se déclarer dès qu'un bataillon aurait arboré
le drapeau tricolore; les autres voulaient attendre un
soulèvement plus étendu; bref, on décida que le
signal serait donné par les Français réfugiés en Es-
pagne.
(i) Souvenirs militairett du général Pelleport. 2 vol. in-8",
1857, t. II, ch. G. Toiit le chapitre est consacré à l'expédition de
1823, et principalement aux opérations du corps de Molitnr.
1
280 LES COMPLOTS MILITAIRES
Réunis en aussi grand nombre que possible sur
le point de la frontière le plus rapproché de nos can-
tonnements, revêtus de l'ancien uniforme et groupés
autour du drapeau tricolore, les réfug-iés devaient se
jeter hardiment sur l'avant-garde où ils s'étaient
assuré des intellig-ences, la contraindre à se replier
sur le corps de bataille, et forcer ainsi l'armée à faire
demi-tour. Le demi-tour^ tel fut le nouveau mot
d'ordre, ou, comme on dit alors, le nouvel ordre du
jour, prescrit par la chanson militaire que lança
Bérang-er (mars 1828).
Brav' soldats, v'ia l'ord' du jour :
Point de victoire
Où n'y a point de gloire.
Brav' soldats, v'ia l'ord' du jour:
Gard' à vous ! Demi-tour !
On a dit(Vaulabelle) quelegouvernement ne savait
rien de ce qui se préparait. C'est une erreur.
Les menées qui avaient accompagné les troupes
pendant les étapes; les désertions qui se multipliaient
dans le voisinage de la frontière ; l'envoi des jour-
naux et des écrits séditieux; tout cela n'était pas fait
pour laisser le gouvernement dans l'ignorance. Enfin, .
dès le 17 mars, un rapport du directeur de la police,
Frauchet, lui signalait précisément le danger sous la
forme qu'il allait prendre.
Franchet écrivait au ministrede lag-uerre: « Mon-
'
LA BIDASSOA (18i3) 281
sieur le Maréchal, je suis prévenu que, d'après le
plan arrêté entre les révolutionnaires français et es-
pagnols, les réfugiés organisés dans la Péninsule
doivent pénétrer en France avec la cocarde et le
drapeau tricolores... D'un autre côté, le corps sous
les ordres du colonel Fabvicr à Vittoria va être aug-
menté de tous les réfug-iés français en Ang-leterre qui
se sont embarqués le 1 1 de ce mois pour LaCorog-ne,
à Gravesend, sur le brick anglais the Fanng .
Parmi les vingt-sept passagers portés sur ce bâti-
ment, on me signale Lavocat, (îaucbais, Teissier de
Lamotte, Rose, Graudménil, Quinette, Pombas,
George, Mathieu, Coudert, Walter, Trolé, Balland,
Monnier, Hennequin, Barthélémy, Chauvet, pour la
plupart compromis ou condamnés dans les conspira-
tions qui ont éclaté en France sur divers points, Tan
dernier.
Duvergier, Félix Cossin et Lallemand ont quitté
Londres en même temps. Mais on croit qu'ils se
rendent à Lisbonne, ..Il est certain encore que, cha-
que jour, il part de Paris ou de divers départements
d'anciens militaires ou autres particuliers qui sont
acheminés vers l'Espagne et trouvent près des fron-
tières des facilités pour y pénétrer. Etc. (i). «
(i) Archives de la çiierre. — Armée d'Espagne. Correspon-
dance militaire. Mars 1823. — Dans le même carton est si^ûale
l'envoi d'une marche militaire, qui est comme la contre-partie
de la clianson de Déranger, a Le pas de charge de l'armée fraQ-*
16<
282 LES COMPLOTS MILITAIRES
L'affaire bizarre du chef d'escadron de Lostende
aide-de-camp du général Guilleminot, acheva de
mettre le gouvernement sur ses gardes.
Les ultras ne pouvaient pardonner au duc d'An
ê:oulême le major-général qu'il avait choisi. Il fallait
perdre le général Guilleminot. Mais comment ^ En
faisant croire qu'il était d'accord avec les conspira-
teurs de l'armée des Pyrénées .
Le 2 1 mars prirent place dans la diligence de Paris
a Bavonne plusieurs voyageurs dénoncés à la police
comme délégués>ar les sociétés secrètes pour soule-
ver les troupes. C'étaient le général Piat et plusieurs
officiers en inactivité comme lui, Sneck, Vieux dit
La Manne, Robert, etc. En même temps était déposée
une caisse à destination de Bavonne, qui contenait
quatre habits d'officier-général, trois paires d'épau-
ettes en or, des boutons à l'aigle, des cocardes trico-
lores, et une aigle de 1 armée impériale. Sur cette
caisse, on avait mis l'adresse du chef d'escadron de
Lostende, premier aide-de-camp du major-général
« Tout cela, écrit Pasquier, avait été préparé et
exécuté, yen ai eu la certitude, par les soins d'un
s.eur Hinau.v, commi.ssaire central à la préfecture de
police, aidé par le commissaire de police de Saint-
Thomas d'Aquin, nommé Genaudot, et un officier de
i;aise en Espaerne, » miisiaur do l To.i.r,
du roi. Dc.Iic'. S. X. ] \rV e^l.; vV^^'V-"""""" '^'' f''^^'^^
LA BIDASSOA (1823) 283
paix nommé Morlot. La caisse, suivant le plan con-
venu, ne devait <Àtre visitée qu'à Bordeaux par un
sieur Tessières de Boisbertrand, commissaire g'éné-
ral de police. Et on devait faire grand bruit de la
découverte, njiii qu'il fût impossible ai/ duc d'Au-
goulême de conserver sa confiance au général
Giiilleminot (i). »
Les voyageurs furent arrêtés à peu de distance do
Paris. Mais, par suite d'un malentendu, la caisse fut
rapportée à la préfecture de police. On l'ouvrit dans
la nuit, on en fit l'inventaire, et dès le lendemain
matin, 22, le directeur delà police, Franchet, adres-
sait un rapport au ministère sur la grande Conspi-
ration de l'armée des Pyrénées, et on envoyait
l'ordre d'arrêter Lostende, à Bayonne.
L'arrestation eut lieu le 25. Lostende put se justi-
fier. Mais le général Guilleminot se plaignit haute-
ment, et quand le duc d'AngouIême arriva à Bayonne,
le 3o mars, il trouva tout le monde en émoi.
Ce n'était pas tout. Le Conseil des ministres avait
décidé de remplacer Guilleminot comme major-géné-
ral par le duc de Bellune, ministre de la guerre. Vil -
lèle, qui n'aimait pas son collègue, saisissait l'occa-
(1) Pasquier, Mémoires, t. v, ch. 19. — Vaulabelle dit que
Vieux reconnut que l'adresse de la caisse était de sa main. C'est
une erreur, à moins de supposer que Vieux était de connivence
avec la police, ce qui serait possible. D'ailleurs, le récit de Vau-
labelle dénature complètement l'incident.
284 LES COMPLOTS MILITAIRES
sion de s'en séparer. Il espérait que Victor, une fois
sorti du ministère, n'y rentrerait plus, et tandis qu'il
montrait au maréchal une ordonnance qui confiait
ses fonctions ministérielles par intérim au g-énéral
Dig-eon^ il en faisait signer au roi une seconde qui
nommait Dig-eon à titre définitif. « Cet imbrog-lio,
fait observer justement Pasquier, tient plus de la
comédie que de la politique. Il faut, pour l'écrire,
être aussi certain que je le suis de son exactitude. »
Le duc d'Aîig-oulème était déjà irrité des intrig"ues
dirig-ées contre son major-g-énéral. Mais quand il ap-
prit la nomination de Victor, il éclata. Il écrivit sur-
le-champ à Paris se déclarant prêt à quitter l'armée
si on lui imposait un autre major- g-énéral que celui
qu'il s'était donné lui-même. Il fallut en passer par
la volonté d'un neveu cher à Louis XVIII.
Victor, qui s'était empressé de courir à Bavonne,
y arriva le 3o mars et se présenta aussitôt chez le
duc d'Ang-oulême. Sans lui donner le temps de placer
une parole : « Monsieur le Maréchal, lui dit le prince,
je vous préviens que j'ai écrit au roi pour lui de-
mander la révocation de l'ordonnance (jui vous nom-
ine major-général de mon armée et que, si elle m'est
refusée, je quitterai le commandement. Je suis bien
décidé à ne pas jouer ici le rôle secondaire qu'on
paraît vouloir m'imposer. Les raisons sur lesquelles
on a fondé votre nomination ne sont pour moi qu'un
LA BIDASSOA (1823) 285
prétexte d"é!oig-ner le g-énéral Guilleminot dont je
suis très satisfait. » Victor fut tellement déconcerté
par cette réception ■ — et cette déception — qu'il en
perdit la tête et qu'il parut admettre les reproches
qui s'élevèrent alors contre son administration.
En effet, au dernier moment, on prétendit que l'ad-
ministration de la g-uerre et l'intendant g-énéral de
l'armée, Sicard. n'avaient pas su préparer les appro-
visionnements nécessaires à l'expédition. On fut forcé
de passer avec le célèbre fournisseur Ouvrard, aussi
habile que décrié, des marchés onéreux qui ont sou-
levé de vives discussions (i).
Les marchés furent sig-nés dans la nuit du 5 au 0
avril. Victor, qui se faisait passer pour malade, les
ratifia tout en protestant, et en rejetant la responsabi-
lité sur les chefs de son administration qu'il parlait
de faire poursuivre, etc. Il quitta Bayonne pour ren-
trer à Paris, le i4, et reprendre possession du minis-
(i) Je me borne à signaler cette affaire, qui fit alors tant de
bruit, sans y insister, ce qui n'est pas de mon sujet.
On pourra consulter les ouvraç^es suivants : Administration
militaire de l'armée des Pyrénées, du 28 janvier au 21 avril 182.3,
par Sicard, intendant général. Paris, 1828, in-4", et Réponse au
mémoire de M. Sicard, par de Perceval, ex-intendant général
de l'administration de la guerre Paris, 1826. — Mémoire du dur
de Del lune sur les marchés Ouvrard, 182G. — Revue impar-
tiale des opérations administratives de la campagne de 182.1,
principalement relatives aux marchés des subsistances et trans-
ports, par le lieutenant-colonel d'Aulnois, ancien inspecteur-gé-
néral des subsistances des armées. Paris, 1826, in-4". — Enfin
et surtout les curieux Mémoires de G.-./. Ouvrard, sur sa vie
et ses opérations financières, 3 vol. Paris, 182G-1827, in-S".
286 LES COMPLOTS MILITAIRES
tère. Dig-eon, qui n'avait fait qu y passer, fut dédom-
mag-é par le titre et le traitement de ministre d'État.
Comme l'affaire Lostende, tout en tournant à la con-
fusion des ultras, avait ouvert les yeux sur les me-
nées des conspirateurs, on décida d'y soustraire l'armée
le plus tôt possible. Les marchés sig-nés, l'ordre fut
donné sur toute la lig'ne de franchir la frontière, le
7 avril au matin.
L'heure était venue d'agir pour les réfugiés.
En apprenant l'arrestation de Lostende, dont la
nouvelle lui parvint le 28, Fabvier avait aussitôt
quitte nos cantonnements, passé la frontière et g'ag-né
Saint-Sébastien. C'est là qu'il avaitdonné rendez-vous
aux proscrits de France et d'Italie. Mais sa déception
fut profonde. Au lieu d'un corps de 7 à 800 hommes
qu'il y comptait voir, sur la foi des comités de Paris,
il ne trouva qu'un peu plus deiôo hommes, parta-
g'és en deux compag-nies : l'une, d'environ 120 Fran-
çais, sous Caron, l'ancien commandant du o^'delig'ne
à Marseille, qui se donnait le nom de Leg^ros; l'au-
tre de 4o à 5o Piémontals.La discorde avait d'ailleurs
éclaté parmi les réfug-iés ; les uns bonapartistes, les
autres républicains. Tandis que les uns étaient au
rendez-vous, les autres étaient encore à Bilbao ou
dans l'intérieur de la Péninsule.
Le temps man(|uait pour attendre et pour prêcher
l'union. I''ahvicr ne put ([n'employer ce qu'il avait
I
LA BlDASSUA (ISii;!,^ 28?
sous la inaiu. 11 y avait là, avec Caron : Nantil et de
Lamotte,du procès de 1820 ; Delon, ûloreau, Pombas,
Cliauvet, Gaucliais, Grandménil, Cossin, Heureux^du
procès Berton ; Delaliaye, Dupuy, Fouré, Gamelon,
Raymond, du procès de Nantes ; Trolé, Walter, du
procès de Belfort ; le lieutenant Marotte, le lieutenant
Bénies, lorrain comme Nantil et Fabvier, et quelques
carbonari, comme Rozé, du procès des serg^ents de
La Rochelle ; Thomas, Gauja, Degeorg-e, etc. ; enfin
des déserteurs de l'armée des Pyrénées.
Une démonstration analog-ue à celle qu'il se pro-
posait venait d'être tentée, le 26 mars, et n'était pas
faite pour encourag-er Fabvier.
Le g-énéralGrundler, chef d'état-major du i''^" corps,
écrivait au g-énéral Guilleminot :
« Au (luartier-général de Saint-Jeaa-de-Luz, 27 mars.
« M. le maréchal de camp, vicomte Vallin, qui,
d'après les instructions de M. le maréchal (Oudinotj,
avait ordre de surveiller la distribution des proclama-
tions et les tentatives qui pourraient être faites près
de nos troupes, rend compte à S. E. qu'il vient de
parcourir la lig"ne de la Bidassoa, qu'il a pris des in-
formations près le chef de bataillon qui la commande
et qu'il s'est assuré (jue rien de semblable n'avait en-
core pénétré.
« Ildonne avisque, le:<() mars, le rég-lmontd'Alcxan-
288 LES COMPLOTS MILITAIRES
(Ire, la troupe de Pastcr et 20 chasseurs à cheval du
rég-iment de la Reine, formant environ i .000 hommes,
sont venus se former eu bataille sur la route, près
de la culée du pont, et que le commandant a fait
jouer par la musique et chanter des chansons cons-
titutionnelles, en criant : Vive l'armée française ! Nos
troupes sont restées froides spectatrices de cette pa-
rade, n'ayant pas même pris les armes aux postes en
sig-ne de mépris (i). »
En dépit de ses faibles ressources, et peut-être de
ses faibles espérances, Fabvier ne tenta pas moins
l'aventure.
II ordonna aux deux compagnies de se transporter
à Irun, sur la Bidassoa, en face du village français
de Béhobie (2). Elles y arrivèrent dans la nuit du 5
au 6 avril, et apprirent que le passage de l'armée
était fixé au lendemain, 7 avril. Le pont qui joignait
autrefois les deux rives avait été détruit par nous
dans notre retraite de 181 3 et n'avait pas été rétabli.
Un bac servait au passage des voitures, particuliè-
rement à la diligence de Bayonne à Madrid, tous les
jours, vers onze heures. Fabvier comptait profiter de
la circonstance pour traverser la rivière. Dès que le
(i) Archives de la Guerre. Ibid., mars 182.3.
(2) On sait que la Bidassoa forme, pendant plusieurs kilomè-
tres, la t'ronli(M-c cuire rEs]iagne et la France, et qu'elle est cé-
lèbre par le traité des Pyrcuces de iCuij, sijjné dans l'ilc de la
Cuafércucc, que l'oa voit encore, mais qui menace de disparaître.
LA BIDASSOA (ISiîS) 2§9
bac aurait abordé, les deux compag-nies s'en saisi-
raient, le ramèneraient sur la rive droite, et se jette-
raient sur nos avant-postes aux cris de : Vive la
liberté !
Le 6 avinl, à dix heures du matin, la colonne quitta
Irun, partagée en trois détachements. Le premier,
composé d'officiers, était commandé par Fabvier lui-
même ; le second était sous les ordres de Caron ; le
troisième, formé des Piémontais. Les hommes avaient
revêtu l'uniforme des g-renadiers et des chasseurs à
pied de l'ancienne garde impériale ; tous portaient la
cocarde tricolore, et marchaient précédés d'un dra-
peau tricolore porté par le lieutenant Marotte. Con-
trairement aux calculs de Fabvier, la dilig"ence de
Bayonne ayant passé plus tôt que d'ordinaire, le bac
était ramené sur la rive fi^ançaise, lorsque la colonne
arriva au bord de l'eau.
Cependant, la mer baissait^ et on pouvait espérer
de passer à g-ué, dans une heure. Les réfugiés s'étaient
arrêtés auprès de la culée du pont détruit, conmie avait
fait quelques jours auparavant le régiment espag-nol.
Ils ag-itaient leur drapeau et chantaient la Mar-
seillaise. Une pièce de canon, charg-ée à mitraille,
servie par quelques artilleurs et soutenue par un ré-
g-iment d'infanterie, occupait la culée opposée. La
courte distance qui sépare les deux rives permettait
de distinguer les moindres mouvements et d'entendre
17
I
290 LES COMI'LOTS MILITAIRES
parler à haute voix. Fabvier toutefois n'apercevait
pas les sig-nes d'iatellig-ence qu'il attendait. C'est que,
pendant la nuit, six bataillons de l'avant-g-arde, g-a-
gnés au mouvement, avaient été renvoyés sur les
derrières et remplacés par le ge lég-er, sur lequel le
gouvernement croyait pouvoir compter. Le général
Vallin, de peur d'être accusé lui-même, était résolu
à faire son devoir.
En entendant le chant des réfugiés et les interpel-
lations échangées d'une rive à l'autre, le général
accourt au galop et, sans parlementer, fait mettre la
pièce en batterie et tirer. Les artilleurs obéissent, le
coup part et n'atteint personne. Les réfugiés crient :
Vive l'artillerie! en agitant leur drapeau.
Vallinj pour toute réponse, fait recharger la pièce.
Cette fois^ la mitraille renverse morts le lieutenant
Marotte et trois autres officiers. Le drapeau était
abattu. Le lieutenant Bénies le relève et l'agite avec
une force nouvelle. Une troisième décharge éclate;
mais, dirigée contre les Piémontais, elle n'atteint que
les hommes de ce détachement, dont plusieurs tombent
blessés.
Le général Vallin, au lieu de recourir au g^ léger,
fait avancer une compagnie de gendarmes. Ceux-ci
ajustent et tirent. Bénies est tué et le drapeau tombe
encore. Alors les réfugiés se dispersent, laissant sur
le terrain huit morts et quatre blessés. Derrière eux,
LA BIDASSOA (1823) 291
une compag-nie du q^ franchit la rivière et releva les
blessés qui furent aussitôt interrogés et remis au
g-rand prévôt de l'armée, d'André. C'étaient les nom-
més Jacquin et Jordan, soldats français déserteurs ;
Giorelli, réfugié Piémontais, Martin, volontaire
belg-e (i).
Le rég-iment espagnol dit d'Alexandre, qui occupait
Irun, avait assisté à l'affaire sans y prendre part. Il
s'éloig-na le lendemain.
Le coup de canon du g-énéral Vallin, en ouvrant
la frontière, allait entraîner l'armée. Il eut autant de
résultats que bien des batailles. « Général Vallin,
s'écria plus tard Louis XVIII, en revoyant le vieux
soldat, un ancien de Waterloo, votre coup de canon
a sauvé l'Europe. »
(i) Arch. de la guerre. — IiUerroçaloire des blessés. Inven-
taire des pièces trouvées sur eux.
I
I
CHAPITRE IX
La Corogne (1823)
Le coapdecanoa de la Bidassoa retentit douloureu-
setnent au cœur des libéraux.
Le général Lamarque écrivait de Paris, dès le
1 1 avril : « D'après un rapport du g-énéral Guille-
minot, le premier coup de canon tiré sur la Bidassoa
a été dirig-é contre quelques iFrançais qui faisaient
entendre des cris séditieux. Le coup de canon, ordon-
né par Vallin, a devancé les hostilités et il est, par
conséquent, une espèce de trahison. Il eût été loyal
de ne répondre que par des paroles à ceux qui ne
nous attaquaient que par des cris. Huit malheureuxj
Français ont été tués, et quatre blessés grièvement.
Je ne sais pas ce qui doit m'étonner le plus, leur
folie ou la petitesse d'un ministère qui s'applaudit
dune si misérable victoire. C'est à une nation qui
n'a pas encore oublié les trophées de Fleurus, de
Mareng-o, de Hohenlinden et de Wagram, qu'on
vient solennellement annoncer que 8 hommes, que
8 Frau<;ais, ont clé tuéb par raïuice IVançaise com-
LA COROGNE (1823) 293
mandée par le premier Prince du sani»- ! Cela suffit
pour donner la mesure de ceux qui nous g-ouvernent.
Au reste, ce premier coup de canon est parvenu à
son adresse ; il a frappé des Français, et c'est à la
France, à ses institutions, à sa liberté que les Bour-
bons font la g-uerre. » {Correspondance, t. ii.)
Et Corcelles écrira plus tard : « Le canon de la
Bidassoa acheva de briser les associations... Le parti
révolutionnaire avait besoin de l'armée, il ne l'avait
plus (i). »
D'ailleurs l'armée française de 1828 était-elle ca-
pable de se (( prononcer » comme avait fait l'armée
espag-nole de 1820? Ce n'est pas l'avis d'un homme
qui la connaissait bien et qui n'est pas suspect de
faveur pour les Bourbons.
Dans un article publié quelques années après, A.
Carrel analysait les éléments de l'armée d'Espag-ne,
et n'y trouvait rien qui pût justifier de coupables
espérances (2).
D'abord, il y restait très peu de soldats de l'Em-
pire. « Il n'y avait plus de vieux soldats dans l'armée
(i) Documents pour servir à l'histoire des conspirations, i83i,
{1) Revue française. Mai 1828. — Armand Carrel, né à Rouen,
en 1800. Elève à l'école militairede Saint-t^yr.lieutenantausgHle
lig'neiors des complots de l'Est. Changéderégiment et démission-
naire en 1823, il s'était rendu en Espagne et nous le retrouverons
en Catalogne. Rédacteur au Globe, à. la Revue française, etc.,
fondateur du iVo//o«a/ (janvier i83o),il nous promettait un bril-
lant écrivain. Tout le monde saitqu'il fut tué en duel, par Emile
de Girardin (juillet i830).
294 LES COMPLOTS MILITAIRES
réunie sur les Pyrénées. Ainsi, plus de souvenirs
ennemis de l'état de choses fondé par la Restaura-
tion ; peu d'enrôlés volontaires, ainsi peu de cet esprit
turbulent qui a besoin de la g-uerre et vit des tumultes
intérieurs. »
Les sous-officiers sortaient delà loi de 1818. Parmi
les officiers, les lieutenants étaient au service depuis
la Restauration. Ils désiraient la g-uerre pour avoir
de l'avancement. Quant aux capitaines du temps de
l'Empire, « ils avaient plié sous la nécessité de con-
server le morceau de pain attaché à l'épaulette ».
Enfin, les généraux de l'Empire n'étaient pas ceux
qui témoig-naient le moins d'enthousiasme.
« De vieux g-énéraux dont on n'avait pas cru pouvoir
se passer et qu'on avait rappelés après une disg-râce
qui datait de i8i4 se croyaient obligés, en reparais-
sant à la tête des brig-ades et des divisions, de faire
preuve de bons sentiments. Ils parlaient du panache
de Henri IV et de la monarchie de Louis XIV, comme
eussent pu le faire les La Rochejaquelein et les Fitz-
.lames. »
Et Garrel ajoute, après cet examen : « Quels que
fussent les sentiments de l'armée, l'ordre de passer
les Pyrénées trouva tous les esprits disposés à l'obéis-
sance; les uns comme à un devoir, les autres comme
à une nécessité. » "%
Lf -y avril i8?.3, ainsi (|iril nvaif été décidé, l'ar-
L\ COROGNE (1823) 29j
mée française entra en Espag-ne. Le i^'' et le 2" corps
par Irun ; le 3" (Hohenlohe) fléboucha en Navarre
par le col de Roncevaux. Le 4® (Moncey) ne devait
commencer son mouvement que lorsque l'armée serait
en lig'ne sur l'Ebre.
Le II, le duc d'Ang-oulôme était à Tolosa. Le len-
demain, il détacha le 2^ corps (Molitor) sur l'Èbre,
afin d'assurer la communication entre son armée et
celle de Moncey. Molitor traversa la Navarre, attei-
g-nit l'Èbre^ et le descendit tranquillement jusqu'à
Sarragosse, où il arriva le 26. C'est au son des cloches
et aux acclamations des habitants qu'il entra dans
cette ville qu'il nous avait fallu emporter, en 1809,
au prix d'un siège formidable.
Maîtres de lalig-ne de l'Èbre, qu'allions-nous faire?
Beaucoup inclinaient, — et Villèle et Victor étaient
du nombre, — pour qu'on s'y établît solidement,
qu'on couvrît les derrières de l'armée, et qu'on atten-
dît que Moncey se fût emparé de toute la partie de la
Catalogne qui est sur la rive g-auche du fleuve. On
pouvait alors espérer que les chefs du g-ouvernement
constitutionnel feraient leur soumission, et que le
but que nous poursuivions serait atteint à peu de
frais.
Mais ce n'était pas le compte des royalistes ardents.
Ils voulaient aller jusqu'au bout, écraser la révolution
espag"nole, et restaurer Ferdinand VIT, comme on
296 LES COMPLOTS MILITAIRES
avait restauré Louis XVIII, Ils étaient appuyés par
la noblesse qui peuplait létat-major et qui entourait
le g-énéralissime. Celui-ci était du même avis. Il fal-
lut donc s'enfoncer dans l'intérieur de la Péninsule.
L'Espagne avait attendu notre invasion pour rom-
pre avec nous. Le 28 avril, un décret des Cortès ap-
pelait aux armes tout le pays, et enjoignait aux auto-
rités « de combattre l'invasion par terre et par mer ».
Tout Espagnol fut autorisé à lever des corps francs,
ou guérillas, dans les provinces envahies, et les
étrangers furent admis à former un corps spécial
appelé légion libérale étrangère.
Les troupes de ligne qui nous étaient opposées s'é-
levaient à environ iSo.ooo hommes, partagés entre
<|uatre armées : l'armée d'opérations sous Ballesteros,
l'armée du centre sous l'Abisbal, l'armée de Galice
sous Morillo. l'armée de Catalogne sous Mina.
Les places étaient bien garnies; les soldats étaient
braves ; les chefs, qui avaient tous servi dans la guerre
de l'Indépendance, auraient pu lutter contre nous
avec des chances de succès. Mais il arriva le contraire
"^ de ce qu'on avait vu sous l'Empire. Sous l'Empire,
c'était le peuple qui s'était soulevé contre nous, à la
voix des curés et des moines. En 1828, c'est lui qui
nous accueillit et nous aida, tandis que la bourgeoi-
w sie et les hautes classes défendaient la cause libérale.
En outre, le calcul des constitutionnels se trouva
1
LA COROGNE (1823) 297
déjoué par l'activité et les millions (.rOuvrard.
Les constitutionnels avaient décidé de n'opposer à
notre armée que des corps isolés et peu nombreux,
destinés à nous harceler plutôt qu'à nous combattre;
de couper nos communications et d'intercepter nos
convois, de faire en sorte que la g"uerre, en se pro-
long-eant avec ses excès, finît par indisposer même la
population qui nous était favorable, et réunît tous les
partis dans un commun soulèvement contre l'étran-
g-er.
L'Espag-ne, en effet, et nous en avions fait la triste
expérience, n'est pas de ces pays où la g-uerre nourrit
la g"uerre. L'irritation que peuvent soulever les exigen-
ces d'une armée de loo.ooo hommes condamnés à
vivre sur un pays pauvre, c'était là le plus grand dan-
g-er que nous eussions à combattre. Grâce à Ouvrard,
qui se charg-ea de tout acheter et qui paya tout au
poids de l'or, le danger fut conjuré. Vivres, fourra -
g-es, voitures, chevaux et mulets de transport^ nos
troupes demandaient tout à l'Espag-ne, et Ouvrard
assura tout, sans magasins et sans réquisitions.
Devant cette tactique nouvelle, la cause que défen-
daient les g-énéraux espag-nols leur parut compro-
mise. Ils ne la soutinrent que mollement. Ils se
laissèrent g-ag-ner aux promesses que leur fit par-
venir le duc d'Angouléme, et qu'Ouvrard appuyait
des arg-uments les plus persuasifs. L'Abisbal, Morillo,
17.
298 LES COMPLOTS MILITAIRES
Ballesteros furent achetés tour à tour, et nos succès
de 1828 furent de ces victoires à coups de gainées,
où excellent nos voisins d'Ang-leterre.
Le duc d'Ang-oulême était arrivé le 17 avril à Vito-
ria. Il y resta trois semaines, et descendit sur Madrid
sans obstacle, par Burg-os et Somo-Sierra, appuyé
sur sa droite par Oudinot, qui s'avançait par Valla-
dolid et Ség-ovie.
Il y entra le 24 mai, au milieu d'un enthousiasme
extraordinaire. La population se pressait sur son
passag-e, en semant des fleurs. Des tentures, des dra-
peaux, des g-uirlandes de feuillag-e ornaient les mai-
sons. Les balcons et les fen^'-tres reg-org-eaient de
femmes élég-antes et parées qui ag-itaient des drapeaux
blancs où se trouvaient unies les armes de France et
d'Espag-ne. Le bruit des cloches, les accords des mu-
siques se mêlaient aux cris d'allég^resse et de triom-
phe. Quel spectacle pour ceux de nos soldats qui
avaient vu les sombres journées de la guerre d'Indé-
pendance, les villes fermées et sinistres, partout le
silence, la trahison et le meurtre !
Devant nos progrès, les Cortès avaient entraîné le
roi, la famille royale et les services du g-ouvernement,
d'abord à Séville (10 mai), puis à Cadix. C'était jus-
qu';\ Cadix qu'il fallait pousser.
Après avoir org-anisé, à Madrid, une rég-ence abso-
lutiste, le duc d'Ang-oulème s'arliomina vers l'Anda-
LA COROGNR (1823) 299
lousie. Mais, derrière nous, la réaction éclatait,
féroce et sang-lante, contre les constitutionnels. Dans
plusieurs villes, à Sarrag-osse, à Burg-os, et ailleurs;
dans les campag-nes, on emprisonnait, on pillait, on
massacrait.
Ces excès avaient déjà forcé le duc d'Ang'oulême
de renouveler, à Madrid^ la proclamation qu'il avait
adressée au peuple espagnol, avant de franchir la
Bidassoa, et dans laquelle il déclarait « que son en-
trée en Espag-ne avait pour seul but d'y rétablir la
justice, l'ordre et la paix, et qu'il promettait respect
aux propriétés, sûreté aux personnes, protection aux
habitants paisibles ».
Ce fut en vain. La rég-ence couvrait ces excès de
son indulg'ence. hes ff lier il las absolutistes se sig-na-
laient par des exploits qui faisaient roug-ir nos sol-
dats. Obéissant à sag'énéreuse indig'nation,leg'énéra-
lissime rendit, le 8 août, l'ordonnance d'Andujar,qui
mettait les Espag-nols sous notre protection. Elle sou-
leva de telles récriminations dans le parti royaliste
d'Espagne, et même de France, qu'elle resta pres-
que aussitôt lettre-morte.
■ Les Cortès, a^^ant avec elles le roi et la famille
royale, occupaient Cadix et l'île de Léon. Elles y
furent assiég-ées, tandis que la mer était g-ardée par
une escadre sous les ordres de l'amiral Duperré.
Elles pouvaient tenir long"lemps. Il y avait, sur cet
I
300 LES COMPLOTS MILITAIRES
étroit espace, des défenses couvertes de 2.000 pièces
de canon, des munitions en quantité considérable, et
une bonne armée de i5.ooo hommes (i). Rieg-o pro-
posait de quitter Cadix, de nous enfermer entre la
place et l'Andalousie, et de nous couper de Madrid.
On le laissa sortir, son énerg-ie devenait un danger.
Malg"ré la prise du Trocadéro, qui fut célébrée par le
gouvernement à l'ég-al des plus g-randes victoires, et
qui ne nous avait coûté que 35 hommes tués et iio
blessés (3i août), les Cortès pouvaient résister encore.
Elles furent travaillées par Ouvrard, et se laissèrent
g-ag-ner comme leurs g'énéraux. Elles permirent à Fer-
dinand VII d'aller rejoindre le duc d'Ang'Ouléme, à
son quartier de Port-Sainte-Marie (3o septembre).
Dès le lendemain, elles furent dissoutes, et la mo-
narchie absolue rétablie, avec ses représailles et ses
excès.
Le 1er octobre, le roi signa un décret par lequel,
après avoir qualifié, dans les termes les plus inju-
rieux, le rég-ime qui venait d'être renversé, rétabli,
disait-il, sur le trône de Saint Ferdinand par la
main juste et sage duTout-Puissant,par les géné-
reuses résolutions de ses nobles alliés et par les
(i) Voir Précis des opérai ions du sièr/e de Cadix en jSa.'i.pur
If lieutcnant-çénéral Dode de la Bniiierie. Paris, i8a/), in-8*. El
])Our toute la campa2;nc, consulter Histoire de la guerre d'Es-
pagne par Abel Iliuro (le frère du poète), a vol., 1824. iti-8".
L'ouvrajje est clair et intéressant.
LA COROGNR (182:1) 301
courageux efforts de son cousin le duc dWuffou-
lènie et de sa vaillante armée, il déclarait nuls tous
les actes du gouverneur soi-disant constitutionnel,
attendu que, depuis le 7 mars 1820 jusqu'au i'' octo-
bre 1828, il avait été constamment obligé de sanc-
tionner des lois et de donner des ordres contraires à
sa volonté. Il approuvait, en revanche, tout ce qui
avait été décrété et ordonné par la junte provisoire
et par la régence de Madrid, se réservant, lorsqu'il
aurait pu s'informer des besoins de ses peuples, de
donner les lois et de prendre les mesures les plus
propres à assurer leur bonheur.
En attendant, et malgré les sages conseils de son
cousin d'Angoulême, auquel il offrit vainement le
titre de prince du Trocadéro, les premières mesures
de Ferdinand furent dirigées contre tous ceux qui
avaient fait partie du gouvernement constitutionnel
ou qui en avaient accepté des emplois. Une immense
proscription s'abattit sur l'Espagne.
Notre marche d'Irun à Cadix n'avait guère été
qu'une brillante promenade militaire, ad usuni Del-
phini (i).
(1) Il serait injuste de ne pas mettre en relief sur ce fond in-
siEjnifiant, la campagne de Molitor contre Ballesteros, qui lut
vaincu à Campillo deArenas.le 28 juillet, et forcé de capituler
le 4 août.
Cette campagne entre la vallée de l'Ebre et la province de
Murcie, dans une région montagneuse et difficile, menée avec
une précision et une rapidité dignes de l'Empire, valut à Molitor
302 LKS COMPLOTS MILITAIRES
1
i
La lutte ne présenta de difficulté qu'en Galice et
en Gatalog-ne, parce que les réfug-iés étrangers s'y
trouvèrent mêlés. Il y eut, dans ces deux provinces,
aux deux extrémités opposées de la Péninsule, des
épisodes militaires peu connus, qui augmentent l'in-
térêt des événements de 1828, et qui se rattachent à
l'histoire des complots dirigés contre la Restauration.
Morillo, comte de Carthagène, avait été chargé de
couvrir les Asturies et la Galice, avec les g-énéraux
Ouiroga et Palaréa. J
Colonel pendant la guerre de l'Indépendance, Mo-
rillo avait eu le commandement des troupes envoyées
contre l'insurrection de l'Amérique du Sud, et s'était
signalé par de sanglants exploits. Rappelé en 1820,
il se trouvait mêlé aux événements de 1828 sans
partager les idées constitutionnelles. Aussi, n'atten-
dait-il que l'occasion de trahir. Il la saisit à la fin de
juin, en apprenant la translation du roi de Séville à
(^adix. Il traita alors avec le général Rourke qui
marchait contre lui, et le rejoignit à Lugo.
Quiroga, chargé particulièrement de la Galice,
avait été, avec Riego, un des chefs du mouvement de
1820. Il était trop eng-ag-é dans la révolution pour
imiter Morillo. Il refusa de le suivre, se concentra
1c liAton de marérlial. Avec ses servires antc^rieurs, ]\folilor
l'avait bien ga^-iié.
LA COROGNE (182.1) 303
dans la Galice et y org-anisa vig-oureusement la
résistance.
II y fut aidé par les libéraux étrang-ers.
Après l'affaire de la Bidassoa, Fabvier et Caron
s'étaient retirés à Saint-Sébastien. La place ayant été
investie par nos troupes, ils g-ag-nèrent par mer Bil-
bao, puis La Corog"ne. Fabvier, qui n'avait cherché
qu'à obtenir le demi-tour, ne voulait pas combattre
contre nous. Il s'embarqua pour TAng-leterre, où il
fut bientôt rejoint par Caron.
Les hommes qu'ils avaient laissés à Bilbao prirent
à pied le chemin de la Galice, par les montag-nes, et
arrivèrent à Lug-o^ où ils séjournèrent quelques mois.
Il yavait là Nantil, Delamotte^ Delon, Moreau, Pom-
bas, Chauvet, Cossin, Heureux, Fourré, Gamelon,
Delaha^e, etc., et les Piémontais. Ils se g-roupèrent
sous les ordres du commandant Gauchais, de l'ancien
capitaine de cavalerie Michelet et d'un officier italien.
Ils furent renforcés par le concours d'un certain
nombre d'officiers ang-lais. Telle était la bizarrerie
des événements que, dans cette même Péninsule où
ils s'étaient trouvés opposés, les anciens habits bleus
et les habits roug-es combattaient maintenant côte à
côte.
Il n'est pas inutile de rappeler que l'Ang-leterre,
étrang-ère à la Sainte-Alliance, s'était prononcée contre
l'intervention en Espag-ne. Cette politique lui parais-
304 LFS COMPLOTS M1L1TA[RF.S
I
sait contraire à tous les droits. Le premier de tous,
pour un peuple, n'est-il pas celui de disposer libre-
ment de lui-même ? Le ministre Canning- disait à
notre chargé d'affaires à Londres, M. de Marcellus:
« Je ne comprendrai jamais qu'on tire le canon contre
des idées et contre des formes de g-ouvernement. » '
En outre, depuis qu'elle avait protég-é la Péninsule 1
contre nous, l'Ang-leterre semblait s'en réserver la 1
tutelle avec une jalousie où le souci de ses intérêts
commerciaux'tenait plus de place qu'une sympathie
véritable pour la nation espagnole (i). Le discours de
Louis XVIII d'abord, plus tard nos succès militaires,
n'avaient fait qu'irriter l'opinion publique en Angle-
terre. On se livrait à de violentes sorties contre nous
dans les deux Chambres, où whigset tories se retrou-
vaient d'accord sur cette question, et les journaux
débordaient d'invectives à l'adresse de notre gouver-
nement.
En dépit de toutes les excitations, le ministère
Canning ne se départit point de la neutralité à la-
quelle il s'était engagé dans le congrès de Vérone.
(i) Pendant la guerre de l'Indépendance, il est curieux de voir
le dédain des Anglais j)our leurs alliés, et l'irritation des Espa-
tçnols contre les hérdlir/iies dont le concours assurait leur salut.
11 faut lire parallèlement, pour s'en rendre compte, l'ouvraj^e
classique anj^^lais : Histoire de lu (jiierre de la J'éiiinsule.dc sir
Charles Napier, et l'excclieul ouvrage esi)aj|^nol du fjencral Ar-
teclie, Historia de la ffuerru de Inde pende ncia, en cours de
publication. Le tome vu (i8ii^ a paru eu i8(ji.
LA COROGNE (1823) 305
II arrêta les préparatifs de plusieurs expéditions par-
ticulières, destinées à secourir la cause espaiSfnole.
Mais il ferma les yeux quand le colonel sir Robert
Wilson s'embarqua à Falmouth avec une vingtaine
d'officiers ang-Iais pour La Corogne.
Il semblait que Wilson était indiqué pour ces
aventures. Il était de ceux, comme Fabvier, qui les
cherchaient partout.
Wilson avait fait partie de l'état-major de l'empe-
reur Alexandre et servi contre nous en 1812 eten i8i3.
En 18 16, à Paris, il avait contribué à l'évasion de
Lavalette. Brouillé avec la Russie, inactif en Angle-
terre, il était allé dans l'Amérique du Sud offrir son
épée à Bolivar, Député à la Chambre des communes,
il quitta le Parlement pour l'Espagne (i).
Nos succès forcèrent la légion libérale de quitter
Lugo et de se replier sur La Corogne. Elle y trouva
une seconde légion, organisée par un officier belge
du nom de Janssens, et se fondit avec elle, à l'excep-
tion de Gauchais, deMichelet et de Pombas, qui n'en-
tendaient servir qu'avec leur grade.
Il s'y joignit un détachement de lanciers de la
liberté qui avait été formé à Madrid par l'ancien
chef d'escadron Pascal Eymard. Ces lanciers étaient
(i) Thomas Robert Wilson était né en 1777. Après i83o, il
fui replacé dans l'armée anglaise et passa lieutenant-général en
i84i. En 1842, il reçut le gouvernement de Gibraltar, qu'il cou-
serva jusqu'à sa mort, en 1849.
?M LES COMPLOTS MILITAIRES
arrivés trop tard pour ag-ir sur la Bidassoa. Ils re-
culèrent sur les Asturies, en dispersant quelques
Landes royalistes, atteig-nirent Lug-o, où ils furent
passés en revue par Ouirog-a, et de là gag-nèrent La
Corog-ne.
Ces troupes, réunies à 4 ou 5oo hommes de lig'ne,
c\ i.5oo miliciens du Guipuzcoa, sous la conduite de
l'énerg-ique colonel Soroa, et à la g-uerilla du chef
El Pastor, formaient une garnison solide, décidée à la
résistance, et servie encore par les avantag-es naturels
que présente La Corog-ne.
La ville est, en effet, composée de deux parties : la
villebasse, qui estle port (pescaderia), avec des rues
étroites et tortueuses; la ville haute, sur le flanc du
coteau, protégée par une citadelle et une ceinture de
murailles. Autour de la ville haute, des collines
rocheuses couvertes de défenses. C'est au pied de ces
collines que Soult avait atteint l'armée anglaise du
général John Moore après quinze jours d'une pour-
suite acharnée à travers les ravins de la Galice, sous
la pluie, et par des chemins affreux (janvier 1809).
Mais les Anglais nous y avaient arrêtés toute la jour-
née, et ils avaient profité de la nuit pour s'embar-
quer. La Galice, occupée d'abord par Soult, l'avait
été ensuite par Ney, pendant que Soult descendait en
Portugal. C'est au milieu de tous ces souvenirs que
innrchnient les soldats de i8?3.
>LA COROGNK (1823) 807
Le 22" Bulletin de l'armée d'Espag-ne s'exprimait
ainsi :
« Le lieutenant-g-énéral comte Bourke annonce à
S. A. qu'il est arrivé à Lugo le lo. Il a été parfaite-
ment accueilli par toute la population de cette ville
et de ses environs. Le g"énéral Morillo, qui lui avait
fait connaître depuis plusieurs jours qu'il remplirait
les conditions d'après lesquelles le comte Bourke était
autorisé à recevoir ses propositions, l'attendait à
Lug-o afin de s'entendre avec lui sur les mesures à
adopter pour que ses troupes pussent agir de con-
cert avec les nôtres. Par suite de cette conférence, le
mouvement sur La Corog-ne a commencé le 12.
v Le g"énéral Huber, qui n'a pas cessé de pour-
suivre les débris des corps révolutionnaires battus par
lui, ainsi que parle g'énéral d'Albig-nac dans les Astu-
ries, e.st entré en Galice en suivant les bords de la
mer. Etc.
» An quartier g-énéral de Madrid, le iG juillet.
« Par ordre de S. A. R.
« Le major -général, comte Guilleminot (i). j>
Appuyé à droite par Huber et d'Albig-nac, à
g"auche par Morillo, dirig-é contre Orense, où s'é-
tait enfermé Palaria, Bourke s'avança contre La
(i) On voit que la Restauration, qui empruntait à l'Empire ses
généraux, lui empruntait aussi ses Bulletins.
308 LES COMPLOTS MILITAIRES
Gorog-ne. Il arriva devant la ville, le i5 juillet. Elle
était bloquée du côté delà mer par une escadre fran-
çaise.
Les hauteurs de Sainte-Marg"uerite, défendues en
1809 par les Ang-lais et que des Ang-lais contribuaient
encore à défendre en 1828, furent attaquées avec
vig-ueur par le 7* de ligne et enlevées (i). Les Espa-
g-nols reculaient et nos troupes approchaient des murs
quand elles virent tout à coup se dresser devant elles
un drapeau tricolore autour duquel se serraient deux
ou trois cents hommes. Des interpellations — en fran-
çais — partent des deux rangs opposés. Après un
moment de surprise, le 7^ de lig-ne s'élance à la baïon-
nette, et s'efforce de saisir le drapeau proscrit. Les
réfugiés l'arrêtent par une fusillade bien nourrie, le
repoussent et permettent aux Espagnols de reprendre
les positions abandonnées. Mais l'affaire avait été
(3) a Le 7' léguer, à la lète duquel était M. deLaRocliejaquelein,
a fait des prodiges de valeur. 11 a escaladé des rochers presque
inaccessibles dont dépendait le sort de cette journée, qui m'ont
rendu maître des hauteurs où l'ennemi s'était retranché. Parve-
nus au sommet, les soldats da 7', guidés par ce brave général,
ont couru sur les ouvrages qui ont été aussitôt enlevés. La pré-
cipitation a forcé l'ennemi à nous laisser ses munitions de guerre
et de bouche ; plusieurs caissons et 3 bouches à feu sont restés
en notre pouvoir. On m'assure que Wilson est dans cette place
ainsi que plusieurs transfuges (raDrals. Je serais porté à le croire
par lu vi(juureiise résistance (juej'ai éprouvée, cl racharnement
de la défense. Etc. «(Rapport de Hourke. Au bivouac, devant La
Corogne, i5 juillet.) Arcli. Guerre. /^/V/., juillet i8a.'L Hourke
ne parle pas du drapeau tricolore, et ses soldats imitèrent ]ilus
tard sa discrétion.
LA COROGNE (i823) 309
chaude. Le colonel Soroa restait sur le terrain, avec
plusieurs officiers, et Wilson était blessé.
Voilà comment, à l'extrémité de la Péninsule, loin
de la Bidassoa, nos deux drapeaux se retrouvèrent
encore une fois en présence.
La ville fut bientôt investie et Bourke offrit à Qui-
rog-a une capitulation honorable. Loin de l'accepter,
Ouiroga publia une proclamation qui portait peine
de mort contre quiconque correspondrait avec les
Français, tiendrait un lang-age capable d'affaiblir le
courag-e du peuple, ou parlerait indirectement de
capituler.
Wilson, à peine rétabli de sa blessure, sortit de La
Gorogne pour se rendre à Vig-o. Il y chercha, de con-
cert avec Palaréa^ une diversion destinée à couper
nos communications. Il essaya, en outre, de nég-ocier
avec Morillo, pour obtenir une suspension d'armes
pendant laquelle le g-ouvernement anglais aurait oc-
cupé Vig-o, La Gorog-ne et d'autres points du littoral.
On voit que l'Ang-leterre ne s'oubliait pas dans ses
sympathies pour le libéralisme espag'nol. Il ne réussit
pas. Il ne réussit pas davantag-e à provoquer un
mouvement révolutionnaire dans le Portug-al. Il se
rendit alors à Cadix, et de là en Ang-leterre.
Quant à Quirog-a, après avoir poussé activement la
défense, il laissa le commandement de la place au
g-énéral Novella Gampillo, et s'embarqua, lui aussi,
310 LES COMl'LUTS MILITAIRES
pour Cadix et de là pour l'Angleterre. La ville n'ou-
vrit ses portes que le 1 1 août.
Avant la capitulation, les réfugiés français
s'étaient retirés à Vig-o. Une partie d'entre eux mit à
la voile pour lAngleterre, Les autres, avec Gauchais,
reprirent le projet de Wilson de soulever le Portu-
g-al. Ils descendaient vers Tembouchure du Minho
quand ils furent entourés, à La Guardia, par des
bandes royalistes qui s'eng-agèrent à leur laisser la
liberté s'ils désarmaient. A peine désarmés, ils furent
livrés aux autorités françaises.
Ramenés à Bayonne, ils furent poursuivis comme
ayant porté les armes contre la France. Un tiers en-
viron fut mis hors de cause après une long-ue ins-
truction. Les autres, au nombre de 45, et parmi
eux Gauchais, Aymard-Desforg-es, Lefebvre, Christ,
Final, Poyanne, Broissin, Chaumereau, etc., furent
traduits devant la Cour d'assisesde Toulouse (24 avril
1824) (i;.
Les débats portèrent principalement sur le combat
du i5 juillet 1823. Les officiers et les soldats de la
division Bourke, cités comme témoins, s'accordèrent
à ne pas reconnaître les accusés, qui furent acquittés.
Mais Gauchais ne fut pas remis en liberté. Retenu
pour l'aflaire Berton, il comparut devant la Cour de
(ij Arcli.Nat.,t'oiuli5 cité : 6070. (Transfuges d'Espagne. )— Acte
d'accusation devant la (lour de Toulouse. — Uauchais, ouv. cité.
LA COROGNE (18J3) 311
Poitiers et lut condamné à mort pour la seconde fois.
Comme nous l'avons vu^ sa peine fut commuée.
Les événements de Gatalog-ne finirent de la même
façon pour les réfug-iés que les papiers royalistes
appellent les transfuges.
Le corps d'armée confié au maréchal Moncey com-
prenait les trois divisions Curial, Damas et Donna-
dieu, dont l'effectif s'élevait à environ 21.000 hommes,
renforcés de la division espagnole du baron d'Éroles.
Il entra en Gatalog-ne le 18 avril.
Moncey avait fait campag-ne sous la République
dans les Pyrénées-Occidentales, sous l'Empire on
Catalog-ue. Rompu à la g-uerre de montag-nes, attentif
et prudent, il s'avançait avec une lenteur qui ne
laissait rien au hasard. Son adversaire, avec uneég-ale
prévoyance, lui opposait des qualités singulières d'ac-
tivité, de rapidité et d'audace (i).
Des g-énéraux espag-nols de 1828, Mina fut le plus
orig-inal et le meilleur.
Francesco Espoz y Mina était un paysan de la Na-
varre. Il avait quitté la charrue pour lutter contre
(i) Voir : Campagne de Catalo/jne, par le marquis de Marcil-
lac, coloael à l'état-major du 4° corps. Paris, 1824, in-S". —
Méinuires sur la dernière guerre de Catalogne, par FlorciU
Gain, aide-de-camp de Mina. 1828, in-S». — Mina, ne en Navarre
eu 178 1, mourut eu i836. Il ne faut pas le confondre avec sou
neveu Xavier, qui fut mêlé au soulèvement du Mexique, pris cl
lusilloen 1817.
312 LES COMPLOTS MILITAIRES
Napoléon, et sa bravoure l'avait porté aux plus hauts
grades. En i8i4, il s'était retiré en France pour
échapper au despotisme de Ferdinand VII. En 1820,
il repassa la fiontière, dispersa les bandes royalistes
de la Navarre, puis de la Catalogne.
Il avait pour chef d'état-major leg-énéral Zorraquin,
de l'arme du g'énie, excellent officier; pour lieute-
nants, les g-énéraux Milans, Llobera et Torrij os. Torri-
jos devait être fusillé en i83i pour tentative d'insur-
rection contre Ferdinand VII. On voit que si les com-
plots militaires ont cessé de bonne heure chez nous,
ils ont duré long-temps en Espag-ne.
Après avoir nettoyé la province des bandes roya-
listes et org-anisé ses forces, Mina avait adopté un
plan conforme à ses anciennes habitudes militaires.
Il consistait à éviter tout eng-ag-ement, à harceler sans
cesse nos troupes, à intercepter nos convois, à couper ,
nos communications. Pendant plus d'un mois, il '
évolua avec une habileté et une rapidité remarquables
dans le quadrilatère formé par Urgel, Fig-ucras,
Lerida et Tarrag-one, échappant à toutes les pour-
suites, ravitaillant les places, levant des contributions
et, par ses exécutions militaires, frappant de terreur
ceux qui se déclaraient pour nous. Serré de près par
nos troupes, il éprouvait parfois des échecs. C'est
ainsi qu'il fut repoussé devant Vich^ et perdit Zorra-
quin, qu'il remplaça par l'ancien ministre San-
LA COROGNK (1823) 31 3
Miguel. Il ne put ravitailler Fig-ueras, et i^evint à
Barcelone, vers la fin de juin.
Pendant qu'il manœuvrait dans la montag"ne, où
l'on voyait souvent l'oncle François {el tio Fran-
cisco) marcher lui-même à pied, un fusil à la main,
à la tête de ses troupes, ses lieutenants opéraient du
côté de la mer. Barcelone était le foyer de la résis-
tance.
C'est à Barcelone quêtaient accourus les réfugiés
d'Italie et de France. Des officiers italiens, comme les
colonels Olini, Linati et Pachiarotti; français, comme
les lieutenants Carrel et Bride; des sous-officiers et
des soldats déserteurs; des étudiants des universités
d'Allemag-ne , des Polonais et des carbonari s'y
étaient rassemblés. Ils formaient une légion libérale
partagée en trois compagnies, deux de Français, la
troisième d'Italiens, avec un peloton de lanciers de
Napoléon II. Nous avons revu quelque chose de cet
assemblage hétéroclite dans nos auxiliaires garibal-
diens de 1870.
La légion était commandée par Pachiarotti, qui
avait servi avec distinction dans l'armée impériale.
Une partie alla contribuer à la défense de Tarragone,
l'autre resta dans Barcelone. Or, la ville allait être
investie par, la division Curial ,
Mina craignit d'y laisser les Français. Si la ville
succombait, leur iiiuit était certaine. Il les fil partir
18
314 LES COMPLOTS MILITAIRES
avec une colonne destinée à soutenir la garnison de
Fig-ueras.La place est à deux pas de notre frontière.
Ce voisinag"e permettait aux réfugiés de se jeter dans ,-.
la montagne et de pourvoir isolément à leur sûreté.
La colonne, forte de 1.700 hommes, sortit de Barce-
lone, le 10 septembre, sous les ordres du brigadier
Fernandez. Elle approchait de Figueras, le i5 au J
matin, quand elle se heurta, près de Llado, à la bri-
gade Maringoné, de la division Damas. Il s'ensuivit
un combat très vif, dans lequel la légion fit des per-
tes énormes. La moitié des officiers et des sous-offi-
ciers resta sur le terrain. Tous les lanciers furent tués
ou pris.
La lutte recommença le lendemain, à Llers, entre
les mêmes troupes. Epuisés par six jours de marche,
ébranlés par l'échec de la veille, écrasés d'ailleurs par
le nombre, les soldats espagnols lâchèrent pied, et
Fernandez entra en négociation avec Maringoné. La
légion refusa de mettre bas les armes, se déclarant r
prête à se faire tuer jusqu'au dernier homme. Le
général de Damas, qui venait d'arriver, signa alors
une capitulation qui faisait espérer aux réfugiés fran- f
çais que leur vie serait épargnée (i).
(( Le lieutenant général, commandant la 9^ divi-
sion de l'armée des Pyrénées (4"^'^ corps), certifie
1) ReluliuiL (les mouvements cl nj/èrulions des Iruupcs pcn-
ilanl les Juiirnèes des i5 el iG seplemhre. A. G, Ibid,, sept. ib23.
LA GOROGNE (18^3) 345
avoir accordé à une des colonnes constitutionnelles
qui se sont rendues à lui, le i6 du présent mois,
sous le fort de Fig-uières et après de sang-lants com-
bats, la veille à Llado, et le jour même auprès de
Llers, les conditions suivantes :
« Article I''''. — Les troupes constitutionnelles es-
pag-noles se rendront prisonnières de g-uerre. Elles
auront les honneurs de la g-uerre; les officiers conser-
veront leurs épées.
« L'article II était relatif aux bag-ages.
«Art. III. — Tous les étrang-ers qui font partie des
troupes constitutionnelles seront traités selon leur
g-rade, de la même manière que les autres prisonniers
de l'armée constitutionnelle. Quant à ceux de ces
étrang-ers qui sont Français, le lieutenant-g-énéral
s'eng-ag-e à solliciter vivement leur g-râce. Il espère
l'obtenir.
« Llers, le 17 septembre, à sept Iieures du soir.
« Sig-né : le baron de Damas, Juan Cuadros et
Carlos Brauneck.
(( Approuvé cette capitulation, Fernandez (i). »
En dépit de cette capitulation, les Français, au
nombre décent ving-t, furent arrêtés. Quatre-vint-six,
qui appartenaient encore à l'armée, furent envoyés
(i) Le texte de cette capitulation, signée sur le champ dp
lialaille, comme on le voit, suit la Relation citée plus liaiii.
316 LES COMPLOTS MILITAIRES
devant les conseils de g-uerre et condamnés à mort.
Heureusement pour eux, le baron de Damas remplaça
le duc de Bellune au ministère de la g-uerre
(ig octobre 1828). Il obtint une commutation de peine.
Plusieurs des prisonniers, entre autres Carrel,
n'étaient plus au service. Ils n'en passèrent pas
moins devant un conseil de g-uerre qui les condamna
à la peine capitale. Le jug-ement fut cassé. Un nou-
veau conseil de g-uerre, à Marseille, les condamna à
mort, une seconde fois. Le jug-ement fut encore
annulé. Ils comparurent enfin devant la Cour d'as-
sises de Toulouse, qui les acquitta.
Fig-ueras avait ouvert ses portes, le 2G septembre.
Lerida et Urg-el avaient succombé le 1 7 et le 2 1 oc-
tobre. Hostalrich, Tarrag-one et Barcelone tenaient
toujours. Barcelone avait été entourée par Moncey
d'un véritable camp retranché. Défendue par une
nombreuse g-arnison, pourvue d'un matériel considé-
rable, soutenue par l'exaltation des habitants et par
la présence de Mina,de]Milans,de Rotten, les derniers
chefs del'armée libérale, la ville pouvait nous opposer
une long-ue résistance, et renouveler les merveilles de
courag-e et d'énerg-ie qu'elle a fait éclater si sou-
vent (1). Mina cependant offrit de traiter, et sig-na le
(i) Parcxetnple, lors du siège ilc 171/1, conduit par une arm(''e
française sous les ordres du maréciial de Uemicii. Ce siège,
peu connu, fut aussi etlVo}ableque celui de Sarragosse uu siècle
plus tard.
LA COROGNT. (18-23) 317
2 novembre une capitulation qui nous remettait,
avec Barcelone, Tarrag-one et Hostalrich.
C'était la fin de la résistance de l'Espag-ne consti-
tutionnelle.
En capitulant entre nos mains, les g-énéraux d'ar-
mées et les chefs de places stipulaient des garanties
pour leur sûreté qu'ils s'empressaient de chercher eu
France. C'est ainsi qu'on vit affluer chez nous, avec
des membres des Cortès et de nombreux fonction-
naires civils, la plupart des officiers généraux de
l'armée constitutionnelle. Ils y avaient été précédés de
l'Abisbal, de Morille, de Ballesteros, qui, malgré
leur défection, ne se souciaient pas d'affronter le
légendaire pardon de Ferdinand.
Lu seul ne parvint pas à se dérober à la réaction
absolutiste. Ce fut le chef même du mouvement
de 1820, l'illustre et malheureux Riego.
Les Cortès de Cadix, pour s'en délivrer, l'avaient
nommé au commandement de l'armée de IMalaga,
dont le.chefZayas inspirait de légitimes défiances.
A Malaga, Riego fit embarquer pour Cadix Zayas
et d'autres généraux, fit fusiller quelques suspects,
rétablit la discipline, leva des contributions, puis
partit pour rejoindre Ballesteros. Celui-ci, battu par
nous, s'était engagé à ne plus marcher contre nous.
(Capitulation de Grenade, 4 août.) Riego essaya de
l'entraîner, et, n'obtenant rien des prières, le fit arrê-
is.
\
3if! LES COMPLOTS MILITAIRES
ter. Mais il fut forcé do le relâcher, par les soldats
mêmes de Ballesteros, et il reprit la campagne en
Andalousie.
Coupé de la mer par le g-énéral Loverdo (du corps
de Molitor), poursuivi dans la montag-ne par le
général Bonnemains, il fut battu à deux reprises,
près de Jaen et près de Jodar, et abandonné de ses
soldats. Blessé, suivi seulement de trois officiers, un
Espag-nol, un Italien et un Anglais, épuisé de fatigue
et mourant de faim, il s'arrêta dans une ferme à
Arguillo, près de la Caroline. Beconnu par les paysans,
il fut dénoncé et aussitôt arrêté (17 septembre). II y
avait juste un mois qu'il était sorti de Cadix.
Il fut amené à Andujar, où était une colonne fran-
çaise du général Foissac-Latour. Il y fut accueilli
par les cris de mort de la populace. Il dit à nos
officiers qui le protégeaient contre cette foule hur-
lante et féroce : « Ce sont les mêmes qui, l'an der-
nier, dans cette ville, me portaient en triomphe,
dansaient toute la nuit sous mes fenêtres et m'em-
pêchaient de dormir. »
Qu'allait on en faire? Les Espagnols le réclamaient
comme rebelle, mais les Français voulaient le garder
comme prisonnier de guerre. C'était le sauver. Le duc
d'Angoulême crutdevoir en référera Paris. Déjà les re-
présentantsde la Sainte- Alliance à Madrid protestaient
contre l'idée de soustraire un (jrand coupable au
LA COROGNE (IS^H) S19
( liùtiment qui l'attendait. Le conseil des ministres
il('cida que Rieg-o serait remis aux Espagnols. C'était
ligner son arrêt de mort.
Il fut conduit à Madrid, jug-é, et condamné à mort
non comme militaire pour la révolte de 1820, mais
cumme membre des Cortès et pour la part qu'il
avait prise à la déposition temporaire du roi, lors de
la translation à Cadix, Mis en chapelle le 5 novembre,
il fut conduit, le 7, sur la place de la Cebada. Là se
dressait une potence de cinquante pieds de hauteur. En
présence d'une foule immense, contenue par des régi-
ments français, Riego fut livré au bourreau qui, après
lui avoir passéIacordeaucou,lui sautasurles épaules,
tandis que deux aides le tiraient parles pieds. La foule,
jusqu'alors silencieuse, cria alors : Vive le roi! et le
corps demeura suspendu au gibet toute la journée.
Quelques jours après, le 12 novembre, le roi rentra
dans Madrid, sur un char de triomphe, au milieu du
délire populaire et de manifestations incroyables.
Le duc d'Angoulème fut de retour à Paris le 2 dé-
cembre.
Son voyag"e, depuis la frontière, n'avait été qu'une
succession de fêtes. Sa réception à Paris dépassa la
mesure. Il le reconnut lui-même avec .son bon sens or- /"
dinaire. En montant à cheval auprès de la porte Mail-
lot, il dit à ses aides-de-camp : « On nous fait faire
\k de la Don-r[uichotterie. »
V
320 LES COMPLOTS MILITAIRES
Il fut reçu, à l'Arc de Triomphe, par une députation
de tous les corps de l'Etat et de la capitale. Au dis-
cours ditlij'rambique du préfet de la Seine, il répon-
dit simplement : « Je suis heureux d'avoir accompli
la mission qui m'était confiée, d'avoir rétabli la paix,
et d'avoir montré qu'on peut tout faire à la tête d'une
armée française. »
On avait fait venir par mer, de Cadix à Brest,
o.ooo hommes de lalig-neet delag-arde, choisis parmi
ceux qui avaient contribué à la prise du Trocadéro. i
Ils formaient la haie depuis l'Arc de Triomphe jus- 1
qu'aux Tuileries. Louis XVIII attendait sur le balcon
du palais, avec la famille ro^^ale, les ministres et la
cour. Le prince suivit lentement l'avenue des Champs- J
Elysées et ne descendit de cheval que pour aller
se jeter aux genoux de son oncle, auquel il rendait ^
une armée et peut-être un royaume. « Mon fils, lui
dit le roi, avec la majesté qu'il savait prendre dans
les g-randes circonstances, je suis content de vous. »
Puis, le tenant par la main, il le présenta ù la foule,
du haut du balcon des Tuileries, au milieu d'accla-
mations enthousiastes.
Celte l)L'lle journée réconciliait dans la gloire la
royauté et l'armée. .Mais elle nous coûtait 207 mil-
lions (ij.
i
(i) 207, 827, 1)85 l'r., tel fut e clii tire des d/pcnses extraordi
I
LA GOROGNE (1.S23) 321
Au point de vue militaire, malgré réclal donné à de
modestes succès, la g-uerre d'Espag-ne n'eut qu'une
médiocre importance. « Ce qui me fâche dans tout
ceci, disait le vieux maréchal Oudinot, c'est que ces
vens-là croient avoir fait la guerre. »
Mais comme l'a dit avec raison M. de Martignac :
'< La question de la guerre de 1828 n'est pas une
questioTi de stratégie. C'est une question toute sociale, vV-
toute politique... » {Essai historique sur la révolu-
lion d'Espagne. M. de Martignac avait été commis-
saire civil du gouvernement auprès du duc d'Angou-
lème.)
Non pas de politique étrangère. Car Ferdinand VII
n'écouta pasplus nos conseils qu'auparavant, et notre
influence dans la Péninsule fut bientôt annulée par
celle de l'Angleterre, subordonnée même à celle de la
Piussie.
La guerre n'eut qu'un heureux résultat, encore
qu'il fût payé bien cher. Ce fut de rapprocher la Res-
tauration et l'armée. C'est le sentiment commun à
tous les royalistes. « Il y avait en France deux gloi-
res; la Restauration les a confondues. Il y avait deux
armées; lorsqu'elle tomba, il n'y en avait plus
qu'une. » (Lubis, t. i.)
Jusqu'alors, en France comme à l'étranger, on
naires de la guerre de iSaS.d'aprèsl'évaluation de ISI. de Viilcle
i^n présentant le budE^et de 182,'). (Séance du 5 avril 1824.)
322 LES COMPLOTS MILITAIRES
croyait qu'il était impossible à la Restauration de
réunir dix mille hommes sans s'exposer à une révo-
lution; sans voir le drapeau blanc succomber devant
le drapeau tricolore. Les complots militaires des an-
nées précédentes n'avaient fait qu'aug-menter cette
impression. L'épreuve venait d'être faite, et dans des
circonstances difficiles, puisque, à deux reprises au
delà de la frontière, on avait ag-ité devant les troupes
le drapeau tricolore. L'épreuve avait tourné au profit
de la monarchie.
C'est ce résultat qu'avait en vue Chateaubriand,
lorsqu'il poussait à la guerre. C'estcelui qu'il escomp-
tait, dans un mag-nifique lang-ag-e, avant môme la fin 1
de la campag-ne, lorsqu'il s'écriait, dans la Chambre
des pairs :
« ...Vous le savez, Messieurs, tous les efforts ré-
volutionnaires s'étaient tournés contre notre armée.
On n'avait pu soulever le peuple, on voulait corrom-
pre le soldat. Que de tentatives faites sur nos trou-
pes ! Que de complots toujours dénoncés et sans cesse
renaissants ! On employait jusqu'au souvenir de la
victoire pour ébranler la fidélité...
«Eh bien, l'expérience a été faite, et comme je n'en
avais jamais douté, elle a parfaitement réussi. Le
coup de canon tiré à la Bidassoa a fait évanouir bien
des prestig'es, a dissipé bien des fantômes, a ren-
versé bien des espérances. Huit ans de paiv rivaient
LA GOttOGJNE (1823) 3:23
moins affermi le trône lég-itime sur ses bases que ne
l'ont fait vingt jours de guerre. Un roi qui, après
nous avoir rendu la liberté, nous rend la gloire; un
prince qui est devenu, au milieu des camps, l'idole
de cent mille soldats, n'ont plus rien à craindre de
l'avenir. L'Espagne, délivrée de la Révolution; la
France reprenant son rang en Europe, et retrouvant
une armée; la légitimité conquérant la seule force
qui lui manquait encore ; voilà, Messieurs, ce qu'aura
produit une guerre passagère que nous n'avons pas
voulue, mais que nous avons acceptée. Ces grandes
considérations devraient faire cesser toutes les divi-
sions politiques. Nous devrions imiter ces vieux com-
pagnons de Gonegliano, ces vétérans de l'armée de
Gondé, qui dorment aujourd'hui sous la même tente
et qui n'ont plus qu'un même drapeau. »
Cette guerre marquait la fin des complots militai-
res. Voilà pourquoi elle avait sa place dans ce livre.
CHAPITRE X
Les proscrits de la Restauration.
Pendant que la Restauration et l'armée se rappro-
chaient pour s'unir enfin dans la g-Ioire, que deve-
naient ceux de ses ennemis atteints par la réaction de
i8i5, par les procès de 1820 et de 1822, et dont le
triomphe de 1828 renversait les espérances ou prolon
g-eait l'exil ?
Les proscrits de 18 15 et de 1816 étaient les plus
illustres. Aussi l'histoire les a-t-elle suivis dans les
vicissitudes de leur, destinée. Tandis que beaucoup
d'entre eux, anciens membres des assemblées de la
Révolution, se retiraient en Belgique, en Hollande, en
Ang-leterre, en Allemag-ne, les g-énéraux, surtout ceux
qui avait combattu à Waterloo, ne se crurent pas en
sûreté dans la vieille Europe et plusieurs passèrent
dans le nouveau Monde.
Ils y avaient été précédés par Joseph Bonaparte,
l'ancien roi d'Espagne, qui avait gag-né les États
Unis dès le mois d'août 18 if), sous le nom de comte
de Survilliers. Avec l'a uluiis;it ion du Congrès, Joseph
f
LES PR(JSCK1TS DE LA RESTAURATION 320
fonda sur la rivière Delaware la propriété de Point-
Breeze, où il mena jusqu'en 1882 une vie de gentle-
man-farmer conforme à ses modestes goûts, em-
bellie pourtant par les objets d'art et les souvenirs de
famille qu'il avait conservés de sa grandeur passée (i).
Auprès de lui, sur le mcmesol hospitalier, s'étaient
fixés le comte Real, Reg-nault de Saint-Jean d'Angély,
et Ouinette, tous les trois à New- York; Garnier, de
Saintes, à Philadelphie ; Lakanal, ancien membre
de la Convention, qui avaitrendu tant de servicesdans
le comité de l'instruction publique, et professeur au
lycée Charlemag-ne sous l'Empire; Lakanal, retiré
dans rAlabama,où il cultivait sa terre en philosophe,
comme Gicéron à Tusculum, jusqu'au jour où il fut
appelé à dirig-er l'Université de la Louisiane.
Avec eux, parmi les hommes de g-uerre, on trou-
vait le maréchal de Grouchy et son fils, le colonel
Alphonse, le g'énéral Clausel, qui avait refusé le
commandement de l'insurrection espag-nole de l'Amé-
rique du Sud, pour s'établir sur la baie Mobile et s'y
occuper d'agriculturejusqu'en 1820; le g'énéral Simon
Bernard, qui devint brig"adier-g"énéral dans le corps
des ing-énieurs de l'Union, et qui mourut ministre
de la g-uerre de Louis-Philippe, en 1889 ; le g'énéral
(i) Voir : Joseph Bonaparte en Amérii/ue (i8i5-i832), par
G. Berlin, ia-i8, Paris, iSgS. Cette histoire d'exil, appuyée sur
(les documents américains, est pleine de dctails et d'intérêt.
19
326 LES COMPLOTS MILITAIRES
Rig-au, que Napoléon appelait, dans son testament, le
martyr de la gloire (i) ; le g-énéral Vandamme, hé-
ros des armées de la République et de l'Empire, qui
méritait d'être maréchal, mais que Napoléon n'aimait
pas, parce qu'il avait servi sous Moreau et qu'il était
resté républicain; les deux Lallemand, Lefebvre-Des-
nouettes, et bien d'autres réfugiés, français, italiens,
polonais, débris de nos armées, « intrig-ants et hom-
mes sans aveu, dont les Etats-Unis foisonnent, » ^j
comme l'écrivait dédaig-neusement Hyde de Neuville,
chargé d'affaires de Louis XVIII auprès du gouver-
nement de Washington (2).
Hydede Neuville les surveillait d'assez près. Il avait
craint d'abord qu'en se groupant autour du « roi in-
partibus », ainsi qu'il appelait Joseph, les réfugiés \
ne s'entendissent pour conspirer contre Louis XVIII •
ou pour favoriser l'évasion du prisonnier de Sainte-
Hélène. Leur tranquillité le rassura. Il finit par les voir
(i) Voir Souvenirs des guerres de l'Empire, par le colonel de
cavalerie Rigau. Paris, in-S", 184G. Ils sont suivis d'une notice
sur le général, père de l'auteur. Le général était né à Agen, en
1758, et il était entré au service en 1779, comme soldat au régi-
ment de la Sarre. 11 mourut en 1820, à la Nouvelle-Orléans.
(2) Mémoires et souvenirs du baron Hyde de Neuville, 3 vol.
in-8', 1888, t. II. Restaiirution et Louis XVIII. — Hyde
de Neuville avait habité les Etals-Unis pendant l'Empire. Il y
avait connu lu général Moreau. Il y lut ambassadeur de i8i6à
ibaa. Ambassadeur en I ortugal (iS'.ili!, il devint ministre de la
marine dans le cabinet Marlignac. Royaliste dévoué, mais clair-
voyant, il condamna à plusieurs reprises la politique des ultras.
Né en 177^*, mort en 1857.
LES PROSCRITS DE LA RESTAURATION 327
avec moins de défiance et par espérer de les récou-
( ilier avec la monarchie légitime.
M. de Richelieu lui écrivait : « Je vous invite à
suivre envers les réfug-iés la marche que vous avez
observée jusqu'ici. Cherchez à ramener par des vues
(le douceur les opinions ég-arées. Si le malheur donne
(|uelque exaspération et si l'on ne peut pas toujours
exiger de lui la modération dans les démarches et
Ils paroles, on peut du moins lui faire sentir que les
expressions de la plainte ont leurs limites et qu'un
rct'ug-ié ne doit point oublier son caractère de Fran-
çais. .. »
Et un peu plus tard : « Votre conduite, envers les
1 cfug-iés me paraît dictée par le meilleur esprit. Seu-
lement, il en est parmi eux à qui il ne faut pas
donner d'espoir de retour, tels que Lallemand et Le-
lehvre-Desnouettes, dont la trahison a précédé de
beaucoup l'arrivée de Bonaparte à Paris. Une espé-
1 a lice dans un avenir plus éloigné doit être laissée à
(iiouchy et à Glausel^ mais dépendant de leur con-
duite, et des sentiments qu'ils manifesteront... » (ii
auiU 1817, t. 1 1.)
Les aventures dug-énéral Lallemand aîné fournissent
r épisode dramatique et véritablement romanesque de
( ette monotone histoire de l'exil.
Après la deuxième abdication de Napoléon, Sava-
I y et Lallemand l'avaient accompagné jusqu'à Roche-
LKS COMl'LOTS MILITAIRES
fort. Ils ne furent pas autorisés à partir avec lui
pour Sainte-Hélène; en revanche, malgré leurs pro-
testations, ils furent embarqués sur un vaisseau an-
g-lais et conduits à Malte, où ils subirent une captivité ;
de plusieurs mois. Relâché, Savary se rendit à Trieste,
d'où le gouvernement autrichien l'envoya à Gratz. Il
j séjourna jusqu'en 1819, passa en Angleterre et re-
vint à Paris, où il se constitua prisonnier (1820). Il
comparut devant un conseil de g-uerre et fut acquitté.
Mais avec un zèle intempérant, il offrit ses services à
la Restauration qui n'en voulut point (i).
De son côté, Lallemand se rendit à Constantinople.
Il s'y heurta à un firman du sultan Mahmoud II qui /
interdisait ses États aux suppôts de son ancien allié. '■
Il se dirig-ea vers la Perse, qu'il trouva ég-alement
fermée. Il se rabattit sur l'Ég-ypte, où Mehemet-Ali
refusa de l'employer. Il se décida alors à rejoindre
son frère. Celui-ci s'était retiré aux Etats-Unis dès
18 16, et s'y était marié, en 181 7, avec une demoiselle
Girard, de Philadelphie (2).
Lallemand aîné n'était pas fait pour ces joies do- ^
mastiques et tranquilles. Il avait besoin d'action et
(ly Cf. Mémoires du duc de Jiuvù/o, I. vin. — Savar}' se re-
lira alors dans ses terres et s'y occiii)a d'agriculture. Il publia
ses Mémoires en i8;!8(8 volumes in-H°). Après i83o,il commanda
quelques mois en Algérie. 11 mourut en iHlVA.
(■>.) Lallemand jeune (Henri) mourut en i8;!3. Sa veuve, rema-
riée à un médecin, n'rst morte qu'en 1880
LES PROSCRITS DE LA RESTAURATION 329
(!■ mouvement. C'est alors qu'il conçut le projet de la
( ilonie agricole et militaii^e restée si célèbre sous le
Tijmde CJiamp d'Asile. II y fit travailler d'abord son
Il ère, puis le g-énéral Rigau (i).
Le g-ouvernement fédéral avait concédé aux réfug-iés
(lis terrains dans la région de l'Ouest. Mais c'était
lii.n loin. Lallemand aimait mieux s'établir à proxi-
mité du Mexique, dont l'insurrection pouvait faire
appel à ses talents militaires. Après avoir soug"é aux
liords de la baie Mobile, il préféra un coin du Texas,
[.endroit n'était pas mal choisi, sur les bords du rio
T;inidad, à ving-t lieues de son embouchure dans le
- ilfe du Mexique ; pays désert, mais dont le sol
jiaraissait fertile, avec de vastes forêts dans le voisi-
nage.
Une g-oëlette, partie de Philadelphie le i8 décem-
liie 1817, transporta dans l'île Galveston environ
Mjo réfug-iés. Le g-énéral Rig^au en amena un second
(1) Sur cet épisode curieux, voir : Le Texas ou Notice liislo-
■iiie sur le Champ d'Asile, par Hartmann et Milliard. Paris,
'ijin-S". — Le Champ f/'.4sz7e. Tableau topographique et histo-
jue du Texas, au profit des réfug-iés. ChezLadvocat. Paris, 181 9,
ii-s°. — Le Champ d'Asile au Texas, ou notice curieuse et in-
icicssante sur la formation de cette coloniejusqu'à sa dissolution,
avec des renseii;-nements propres à éclaircir les faits et à venger
li>s malheureux colons descalomiiies qu'on leur a prodiguées, par
(;. D. Paris, 1820, in-i8. Ce petit volume est précédé d'une
gravure qui représente quelques colons occupés aux travaux
rustiques avec celte lé;,'ende : « On reconnaissait dans ce camp
ces braves qui pendant 2.t ans étonnèrent l'Europe par leurs
briilanls exploits. »
330 LES COMPLOTS MILITAIRES
convoi qui g'ag'na avec le précédent l'intérieur du
pays. Chacun reçut dix hectares de terrain avec les
instruments de construction et de culture nécessaires.
On commença par tracer le plan de quatre forts,
Henri, Charles, du Milieu, de la Palanque, élevés ^
par d'anciens officiers d'artillerie. Quelque temps
après, le g-énéral Lallemand lança une proclamation
datée de Galveston, dans laquelle il disait :
«... Nous nommerons la place où notre colonie a v;
été établie le Champ d'Asile. Ce nom, en nous
rappelant nos adversités, nous rappellera aussi la
nécessité de créer une nouvelle patrie.
«Lacoloniejessentiellementag-ricoleet commerciale,
sera militaire pour sa conservation. Elle sera divisée"
en cohortes. Chaque cohorte aura un chef qui sera
tenu d'avoir un reg-istre g-énéral, composé des reg-is
très réunis de chaque cohorte. Un code sera rédigé
sur-le-champ pour g-arantir la sûreté des propriétés
et des personnes, pour prévenir et réprimer l'injus-
tice, pour assurer la paix des hommes et déjouer les 7
projets des méchants.
«Les réfugiés n'admettent parmi eux que des Fran-
çais ou des militaires qui ont servi dans les rang-s de
l'armée française. Pour se joindre à eux, il suffit de
posséder l'un de ces deux titres et de se rendre à la
Nouvelle-Orléans. »
L'état-major g-énéral était représenté par Lallemand
I
î
LES PROSCRITS DE LA RESTAURATION 331
et par le g-énéral Rig-au, commandant en second. Les
colons étaient partagés en trois cohortes, commandées
cliacune par les colonels Douarche, Sarrazin, Four-
nie. Chacune possédait un médecin. L'effectif total
ctait d'environ 4oo personnes, sur lesquelles 5 fem-
mes, et parmi elles la fille du g-énéral Rig-au.
Les colons se livrèrent d'abord à la chasse et à la
pèche. Quelques-uns furent massacrés et mang-és par
lies tribus sauvag"es de la région. Mais, sauf ces acci-
dents, l'établissement s'annonçait assez bien. Mal-
lieureusement, l'Espagne, de qui dépendait le Texas,
souleva mille tracasseries et obligea les soldats-labou-
reurs à déguerpir. L'exode fut lamentable. Il fallut
tout embarquer sur le rio Trinidad, descendre la
rivière et s'entasser dans l'île basse et malsaine de
(jalveston, où on souffrit de l'inondation, du froid et
la disette, pendant plus d'un mois, en attendant le
retour du général qui était allé à la Nouvelle-Orléans.
I^nfin, le corsaire Laffite, de la Nouvelle-Orléans,
envoya un de ses bâtiments qui ramena les colons à
Philadelphie.
Pendant ces vicissitudes, on avait ouvert en France
une souscription en faveur des réfugiés, et il s'était
formé un comité de répartition. Les fonds étaient
reçus dans les bureauxde la Minerve, et chez le ban-
quier Davilliers. Mais la souscription n'atteignit pas
100.000 francs (90.0 10 fr. iG centimes, exactement).
i
332 LF.S COMPLOTS MILITAIRKS
C'était maigre pour un Eldorado, et tandis que Be- ^
rang'er célébrait le Champ d'Asile, on apprit qu'il "
n'existait déjà plus.
Les Etats-Unis, pour dédommager les malheureux
colons, leur accordèrent un territoire dans l'AJabama,
sur le Tombedg-e. Le g-énéral Lefebvre-Desnouettes
traita avec le Congrès de l'établissement nouveau, de
ses limites, de la distribution des concessions, etc. Il
reçut le nom de canton de Marenr/o, et la capitale
celui à'Aigleville. Les x-ues en rappelèrent les prin-
cipales victoires de l'Empire. Mais ce fut la dernière
étape des réfugiés.
Sing-ulière destinée que celle de ces soldats de la
grande guerre, qui essayaient vainement de tromper
l'inaction pour laquelle ils n'étaient pas faits.
Lefebvre-Desnouettes, tout le premier, ne pouvait
s'habituer à l'exil. 11 avait été un de nos plus bril-
lants cavaliers avec Lasalle, Montbrun, Fournier-
Sarloveze, Exelmans et Nansouty. Lieutenant de dra-
gons en 179^^, il était aide-de-camp de Bonaparte à
Marengo. Général d'avant-c;arde, il avait été pris par
les Anglais en Espagne (1808), et conduit en Angle-
terre. Evadé, il avait conduit ses chasseurs sur tous
les champs de bataille jusqu'à Waterloo.
Il joignait à sa bravoure impétueuse les qualités
morales qui forcent l'estime. Hyde de Neuville disait
<1(' lui : (( Ce caractfVo étnit de cfuv qu'on admire
LES PROSCRITS DE LA RESTAURATION 338
dans toutes les causes, quelles qu'elles soient : une
i;iande douceur unie à une grande fermeté, un dé-
vouement sans phrases pour celui qu'il avait servi. »
Il s'était efforcé d'obtenir pour lui la clémence des
lîourbons. Le général n'eut pas la patience de l'at-
tendre. Il s'embarqua sur V Albion, qui partait pour
l'Europe et qui fit naufrage sur les côtes d'Irlande,
le 22 avril 1822. Il ne se sauva que huit personnes,
dont deux passagers. Après les chevauchées héroï-
ques, les misères des pontons, les joies du triomphe,
les revers de la gloire, l'injustice de la proscription
et les amertumes de l'exil, telle fut la fin d'un des
plus nobles soldats de Napoléon et de la France (i).
Lallemand, après le départ de son ami, s'était fixé
juiprès de la Nouvelle-Orléans. En 1823, il alla, en
llspagne, mais trop tard pour être utile à l'armée
(•onstitutionnelle. 11 fut enfermé ([uelque temps à Ca-
dix, gagna l'Angleterre et revint aux Etats-Unis. Il
avait fondé à New- York un pensionnat qui promet-
tait de réussir, quand il fut rappelé par les événe-
ments de i83o à Paris (2),
(i) Le générai Lcfchvrc-Dosnoiicllcsclait ne à Paris, en 177^.
Il laissait une femme et une fille, qui devint RI"' de !»ancy de
Parabère, dame d'honneur de l'impératrice Eugénie.
{'>.) L'avènement de la Monarchie de Juillet mit un ferme aux
aventures de Lallemand. Il trouva le repos dans un siège à la
Chambre des pairs, en i832, devint inspecteur-général do la
cavalerie en t833, gouverneur militaire de la Corse en 1835, et
mourut en 1889, sans laisser de postérité.
19/
334 LES COMPLOTS MILITAIRES
On trouvait, d'ailleurs, un peu partout de ces dé-
bris des armées impériales.
Quelques-uns s'étaient mis au service des insurgés
espagnols de l'Amérique du Sud, en attendant que la
cause de Bolivar et de Saint-Martin fût aidée par les
Wilson, les Dundaset lesCochrane. Quelques-uns s'é-
taient retirés au Brésil, comme legénéral hollandais
Dirk de Hoggendorp. Hoggendorp, ancien aide-de-
camp de Napoléon, combattant héroïque de Waterloo,
honoré des dons testamentaires de l'Empereur, comme
Rig-au, Lallemand "et les autres fidèles, faisait de la
culture au Brésil, comme ses frères d'armes des Etats-
Unis, mais avec plus de succès. Il y'mourut en 1822.
D'autres avaient gagné les Indes et y servaient les
princes Indigènes en lutte avec l'Angleterre. D'autres
avalent trouvé asile en Egypte, auprès de Mehemet
Ali, fondaient des écoles militaires et des arsenaux,
dressaient son armée à l'européenne, etc. Tels étaient
le général Boyer, les colonels Godin et Varin, le ca-
pitaine Bolognini, de l'armée italienne ; tel surtout le
lyonnais Sèves, qui avait été marin à Trafalgar, hus-
sard à Waterloo, et qui s'illustra sous le nom de So-
liman-Pacha, en conduisant à la victoire ces régi-
ments de fellahs que les coups de bâton avaient trans-
formés en héros.
Quelques-uns enfin, comme les frères Baclieville,
anciens capitaines dans la garde, sf bornaiont à
LES PROSCRITS DE LA RESTAURATION 335
vovag'er dans le Levant et l'Archipel jusqu'en 1820 et
nous laissaient un curieux récit de leurs promena-
des (i).
La plupart, cependant, sans aller si loin, s'étaient
réfugiés en Angleterre, comme Drouet d'Erlon, Vau-
doncourt, Marbot, et bien d'autres.
Drouet, proscrit par l'ordonnance du 24 juillet,
avait d'abord trouvé refuge en Allemagne lorsqu'il
fut condamné à mort, le 10 août 1816. Il était en
Suisse lors de la conspiration Didier à Grenoble.
Gomme nous l'avons vu, il était prêt à prendre la
direction militaire du mouvement, et il avait passé la
frontière.
L'échec de cette tentative le força de se dérober
sous un déguisement et de se réfugier en Angleterre.
Vaudoncourt a raconté lui-même ses vicissitudes (2).
Chef des confédérés de la Moselle, en i8i5, il avait
réorganisé la garde nationale de Metz, et s'était chargé
de défendre la ville contre l'invasion. Mal secondé
par Miollis^ il fut forcé de quitter Metz, et fut con-
damné par contumace tandis qu'il gagnait la Bel-
gique.
Il passa de là en Allemagne et en Italie. C'était le
moment où éclatait le soulèvement du Piémont. Vau-
(i) Voyages des frères Bacheville, « après leur condamnation
par la cour prévôtale du Rhône, en 1816 ». Paris, 1822, in-i8,
chez Corréard. Ils furent relevés de leur condamnation en 1820.
(2) Vaudoncourt, Ouince ans d'un proscrit.
336 LES COMPLOTS iMlLlTAIRES
doncourt, qui avait servi plusieurs années en Italie
sous le prince Eugène, fut nommé général de l'armée
piémontaise. II ne s'entendit pas avec la régence, et
après la défaite de Novare il passa en Espagne.
Il s'y trouva en relations avec Riego, auprès du-
quel il connut un singulier personnage, Cugnet, dit
de Montarlot, ancien officier de l'Empire, mêlé au
complot de l'Est, et débordant d'un bonapartisme ex-
travagant ; Cugnet, qui avait fondé un ordre du So-
leil, qui multipliait les brochures et la propagande
en faveur de Napoléon II, et qui s'intitulait lui-même
lieutenant-général de l'Empire.
Vaudoncourt et lui poussèrent Riego aux partis
extrêmes, et le compromirent aux yeux de Cortès. Le
gouvernement exila Riego à Lérida, et fit arrêter
Cugnet et Vaudoncourt qui furentdéférés à la justice.
Mais les poursuites ne furent pas menées avec beau-
coup d'activité. Vaudoncourt, délivré, passa quelque
temps dans Cadix auprès des Cortès, et regagna en-
suite l'Angleterre. Il y trouva les débris des légions
libérales qui venaient de paraître sur la Bidassoa, et
de combattre en Galice et en Catalogne.
C'est en Angleterre surtout que les officiers mêlés
aux affaires de 1820, et que les contumaces des procès
de 1822 avaient cherché un refuge. Déjà l'Angle-
terre et la Restauration avaient cessé de s'entendre.
Les événements d'I'^spaiiiie les avaient séparées : ceiiv
LES PROSCRITS DE LA RESTAURATION 3,!T
il'Oiient achevèrent de les brouiller. La chute des
Hourbons n'excita en Ang-leterre que des applaudis-
sements.
Ces proscrits de 1822 étaient moins illustres que
(eux de 181 5. Aussi leur exil n'a g-uéi'e attiré l'atten-
lion de l'histoire. C'est dans les souvenirs de quel-
ques-uns d'entre eux qu'il en faut chercher les
iletails (i).
Leur vie^ à Londres, se concentrait autour de
Suho-square, qui était déjà et qui est resté le quartier
français. Elle trouvait un foyer dans Danemark-
Sireet, chez l'ancien lieutenant Desfossés, un des
plus braves de la vieille g-arde, tué plus tard au ser-
vice de la Grèce. Dans la maison hospitalière de
I )esfossés se rencontraient la plupart des héros de ce
livre.
C'était d'abord Nantil, devenu d'introuvable en
l'rance, encyclopédique à Londres; Nantil, maître de
Jaug-ue, de mathématiques, de dessin et de musique;
combinant l'enseignement de la g-ymnastique avec
celui de la fortification ; mais toujours pauvre, en
dépit de tant de ressources, parce que sa bourse res-
tait toujours ouverte aux camarades (2).
Avec lui, quelques-uns de ses associés de 1820 ;
(i) Vaudoncourt, Ibid. ; Frédéric Degeorg^e, les Proscrits de
la Restauration, dans Paris Révolutionnaire, t. iv (^i834).
{:'.] Nantil. réintéçrédans l'armée après i8.3o, devint lieutenanl-
colonol. 11 mourut coiiimandaiU de place à Sainl-lMalo.
338 LES COMPLOTS MILITAIRES
l'ancien lieutenant Gaspard Lavocat, condamné à
mort par contumace, devenu plus tard député ;
l'avocat Rey, de Grenoble, également condamné à
mort par la Chambre des Pairs, plus tard mag-istrat
auprès des cours d'Ang-ers et de Grenoble ; le capi-
taine de cavalerie Michelet, l'ancien g-arde du corps
de Lacombe.
C'étaient ensuite des proscrits de 1822 : le com-
mandant Caron, de Marseille ; le lieutenant Delon,
de l'école de Saumur, devenu maître de lang"ue
comme Nantil ; Pombas, le compagnon de Berton
dans sa marche sur Saumur ; l'ancien professeur au
lycée d'Angers, Chauvet ; Poulain, compatriote de
Chauvet.
On y voyait encore parfois Bénies, frère de l'offi-
cier tué sur la Bidassoa, le journaliste Degeorge, de
Béthune, condamné pour délit de presse; l'ancien
adjudant-général Zenovitz, qui prétendait descendre
de l'empereur byzantin Zenon, compromis en 18 iG
dans l'affaire du Nain tricolore; et surtout Persat,
l'extraordinaire Persat, ancien capitaine aux lanciers
de la garde, qui, ne pouvant plus se battre pour son
Empereur, s'était battu en Italie, en Espagne, en
Grèce, en Amérique, partout où le droit avait eu be-
soin d'une épée, et qui ne survécut à tant de folies
héroïques que pour finir de la plus lamentable, dans -S
un cabanon de Bicôtre.
LES PROSCRITS DE LA RESTAURATION 339
En dehors du groupe Desfossés, on trouvait dans
la colonie française le général Lallemand, dont a vu
les pérégrinations, Drouet d'Erlon, Vaudoncourt, qui
avait fondé avec le colonel belg"e Janssens une fabri-
que de liqueurs, mais qui abandonna la distillerie
pour en revenir à la cartographie et à l'histoire mi-
litaire (i) ; le colonel, plus tard g-énéral Marbot, dont
les Mémoires ont justifié l'estime que faisait de lui
Napoléon ; le capitaine Teyssié de Lamotte, et le
lieutenant de Laverderie, du complot de 1820 ; enfin
le chef descadron Duverg-ier.
Duverg-ier avait été un des ag-ents les plus actifs
de Lafayette. Arrêté pour sa participation aux
troubles de juin 1820, il avait été condamné à cinq
ans de prison. Enfermé à Sainte-Pélag-ie, il s'en était
évadé, le 26 décembre 182 1, g-râce au concours du
poète Eug-ène de Pradel (2). Duverg-ier, aventureux
comme Persat, entra plus tard dans l'armée de Por-
tug-al, et se fit tuer au service de D. Pedro.
On y vit le colonel Fabvier, de retour d'Espagne,
en 1828.
Les événements d'Espagne avaient arraché les
(i) Vaudoncourt fut compris dans l'amnistie de 1826 et revint
en France. 11 participa aux journées de i83o, mais ne fut pas
employé par le gouvernement nouveau. Il mourut en i84.t. Il a
laissé de nombreux ouvrages d'histoire militaire.
(2) Qï.Une évasion en 1821, par Eug.de Pradel, et le Moniteur
du iT) février 1822.
340 LES COMPLOTS MILITAIRES
proscrits à leur vie triste et monotone. Pendant quel-
ques mois ils avaient échangé le brouillard de la
Tamise contre le soleil de la Péninsule. Ils avaient
promené leur vieil uniforme en Galice et délivré de
la rouille le sabre des grandes journées. Cette éclair-
cie fut courte, et la défaite de l'Espagne les rendit à
l'Angleterre.
La vie s'y faisait plus sombre et plus difficile.
Quelques-uns n'y tinrent plus. Fabvier partit pour
la Grèce avec Delon et Robert. Il y racheta par plu-
sieurs années d'héroïsme quelques semaines d'erreur.
11 y arriva en 1820, au moment où elle semblait
écrasée par l'intervention de Mahemet-Ali. Jltravailla
d'abord à y organiser une armée régulière. Puis
il s'installa dans la presqu'île de Methana, y fonda
toute une ville avec des magasins, des casernes et des
arsenaux. Il l'occupa avec ses bataillons disciplinés à
l'européenne, et en fit le centre de ses opérations con-
tre les Turcs. Enfin, il conçut le projet de se jeter
dans Athènes assiégée et d'y soutenir la résistance.
Il traversa audacieusement le camp des Turcs et pé-
nétra dans la ville. Mais il perdit dans l'aventure son
lieutenant Robert, qui fut blessé et pris, et auquel le
pacha fit couper la tète (i3 décembre 1826).
Il fut assiégé à son tour dans l'Acropole, et forcé
de capituler après plusieurs mois de longues .souf-
frances (juin 18:^7). Il ne profita de sa liberté que
LKS PROSCRITS DK LA RESTAURATION 341
]ii)ur se remettre au travail dans sa retraite Je Mé-
thana, qu'il avait appelée Tactipolis, et à laquelle
les Grecs donnèrent son nom FabvieropoUs. Il n'en
sortit que lorsque l'indépendance de la Grèce fut pro-
clamée^ et il revint en France sans avoir voulu
accepter ni grade ni récompense, mais il laissait là-
bas un souvenir que la Grèce a conservé. « Ceux qui
ont le culte de la patrie apprendront avec une sur-
prise mêlée de joie que le nom deFabvier se prononce
encore, dans la lang-ue d'Homère, au pied du Taygète
et du Parnasse (i). »
Pour les proscrits restés à Londres, la détresse était
venue. 20.000 francs envoyés par Lafayette, et re-
cueillis par lui dans le cours du voyag-e triomphal
qu'il venait de faire aux f2tats-Unis (1824-1825),
avaient rapidement disparu. L'Ang-leterre se mon-
trait volontiers libérale envers les réfug-iés d'Italie et
d'Espag^ne, et leur dispensait quelques subsides. Aux
nôtres, elle n'accordait que le sol. Il est vrai que les
(i) A. Mezières, le Général Fabvier en Grèce. Nancy, i8.')8,
ia-S" (24 paçes).
Fabvier rentra en France pour assister aux journées de Juil-
let. Nommé maréchal de cacnp, le 4 août, il fut charçé du gou-
vernement de Paris jusqu'en i83i . Général de division en 1839,
pair en i845, député de la Meurthc en 1849, '' niourut trop
oublié en i855, à 78 ans.
11 fut pleuré par les Grecs comme un compatriote. En appre-
nant sa mort, tous les corps de l'Etal, le conseil des ministres,
les députés, la municipalité d'Athènes envoyèrent des adresses
à sa veuve. L'armer ])orl;i le deuil pendant trois jours.
342 LRS GOMI'LOTS MILITAIRES
nôtres lui rappelaient de fâcheux souvenirs. Voilà
pourquoi d'anciens soldats de Napoléon manquaient
parfois du shilling- qui leur était nécessaire pour
prendre leur repas dans une g-arg-otte de Princess'
Street.
Bien peu cependant demandaient à rentrer. Ils
continuaient de demander leur soutien à leur travail
et de faire respecter la France par la dig-nité de leur
vie et la fierté de leur disgrâce. Les savants de la
troupe, Nantil, André, Peg-ulu, étaient professeurs
de langue, de mathématiques et de dessin, dans des
pensionnats. Rey, Maillefer, Benjamin Laroche, De-
g-eorg-e écrivaient dans les journaux. Rey étudiait
les institutions judiciaires du pays, et les faisait con-
naître dans un livre plein d'intérêt (1826J, qui devan-
çait nos études contemporaines.
A l'exemple de Vaudoncourt, Duverg-ier fondait
une distillerie dans les environs de Londres. Brunet
et Mathieu se faisaient commissionnaires en mar-
chandises. Le capitaine Georg-e s'instituait médecin ;
le capitaine Michelet donnait des leçons d'équitation
et d'escrime; le capitaine Pombas faisait des jour-
naux, et un ancien ministre, San Mig-uel, réfug-ié à
Londres avec Mina, les imprimait.
Le sacre de Charles X (2g mai 1825) fut l'occasion
d'une amnistie g-énérale pour les proscrits et les con-
damnés politiques. \a^ phis grand nombre en profita.
LES PROSCRITS DE LA RESTAURATION 343
Drouet-d'Erlon, Marbot, Vaudoncourt, etc., rentrè-
rent. Quelques-uns, comme Nantil, Caron, Pombas,
furent exceptés de la clémence ro^^ale; d'autres ne
l'acceptèrent pas. Les uns et les autres, une trentaine,
attendirent que la France se délivrât des Bourbons;
mais cette heure tardait à venir.
La Restauration avait retiré trop d'avantages de
l'expédition de 1828. Malgré son attachement pour la
paix, elle avait compris que, dans un pays comme le
nôtre, si la guerre est la plus coûteuse des distrac-
tions, c'est aussi la plus capable de satisfaire l'orgueil
national.
Elle intervint en faveur de la Grèce soulevée depuis
plusieurs années contre les Turcs, et menacée de re-
tomber sous le joug" musulman. La bataille de Na-
Narin, célébrée par nous comme une victoire, reg"ardée
par l'Ang-leterre comme un malentendu déplorable^
détruisit la marine turque (20 octobre 1827). Mais
une armée ég-j'ptienne, commandée par Ibrahim-pacha.
iils de Mehemet- Ali, occupait toujours la Morée.
Un article sig-né à Londres le 19 juillet 1828 décida
qu'une expédition française serait charg-ée de faire
LL'sser les hostilités dans la Morée et d'obtenir l'éva-
cuation de cette contrée par les troupes turco-ég-yp-
tiennes ».
Depuis qu'on redoutait des complications en Orient,
le gouvernement de r4harles X avait fait de louables
344 LES COMPLOTS MILITAIRES
efforts pour réorg-aniser nos forces de terre et demcr.
Il avait été habilement secondé au ministère de la
g-uerre par le lieutenant g-énéral vicomte de Caux^
ancien officier de l'Empire; à la marine, par le
baron Hyde de Neuville, ancien ambassadeur aux
Etats-Unis. Tous les deux déployèrent une si intel-
lig-ente activité que, moins d'un mois après la
convention du 19 juillet, les troupes de l'expédition
étaient rassemblées et prêtes à prendre la mer.
Elles comprenaient trois brigades d'infanterie for-
mées chacune de trois rég-iments de Hg'ne, sous les g"éné-
raux TiburceSébastiani, Hig-onnet et Schneider ; un
rég-iment de chasseurs à cheval (le 3e) ; quatrecompa-
'»-nies d'artillerie (800 hommes), avec des pièces de sièee
et de campagne, sous le colonel de Lahitte ; deux
compag-niesdug-énie(4oo hommes), sousle lieutenant-
colonel Audoy. En tout, i4.ooo hommes avec le g-é-
néral Durrieu comme chef d'état- major, et le colonel
Trezel comme sous-chef.
A qui allait-on donner le commandement? Ce fut
l'objet de discussions assez vives entre Charles X et
son ministère, qui était alors présidé par M. de Mar-
tig-nac. Le ministère proposait le g-énéral Maison (i).
(1) Maison, né à Epinay ^Seine-el-Oisel, en 1771. Volontaire
en i7')3; officier des armées de la République. Générai de bri-
t^ade en iHoô (Auslerlilz,. de division, en 1812 (Russie), chargé
de couvrir la l^;l!;if]ue en i8i4. Rallié à Louis XViM.
Marécliui di- France imi iS'iS. Kaliié à Lotiis-Philijipe. Après
LES PROSCRITS DK LA RESTAURATION :rio
< h-, Maison, qui s'était sig-nalé par son zèle royaliste
«Il i8i5, qui avait été fait marquis en 1817, pair en
1819, avait donné dans les idées libérales. Dans le
procès du complot de 1820, devant la Chambre des
l*airs, il avait trop peu dissimulé ses sympathies. On
ne l'avait pas seulement accusé d'indulgence, mais
l'iicore de complicité. Enfin, depuis, il avait constam-
ment combattu la politique de M. de Villéle.
Charles X aurait préféré Marmont ou Bourmonl,
noms malheureux aux yeux du peuple, mais
agréables à la Cour. De Caux insistait pour un géné-
1 al populaire, connu dans l'armée, aimé du soldat.
Le roi céda. Maison fut nommé, il se rendit à Toulon.
Il débuta par une proclamation aux troupes qui
ressemblait plus aux fiers manifestes de la Répu-
blique qu'aux tristes ordres du jour de la g-uerre
d'Espagne :
Au quartier-général à Toulon, le ï3 août 1828.
Soldats,
De concert avec ses alliés, votre Roi vous charge d'une
s^Tande et noble mission. Vous êtes appelés à mettre un
terme à l'oppression d'un peuple célèbre. Cette entreprise
qui honore la France, à laquelle tous les cœurs généreux
applaudissent, ouvre devant vous une carrière de gloire
que vous saurez remplir. J'en ai pour garants les senti-
ments et l'ardeur qui vous animent.
iS3o, ambassadeur à Vienne et à St-Pétersbourg. Ministre en i835.
Mort en 1840.
346 LES COMI'LOTS MILITAIRES
Pour la première fois depuis le xiii® siècle, nos drapeaux
libérateurs vont apparaître aux rivages de la Grèce. Sol-
dats, la dig-nité de la couronne, l'honneur de la patrie
attendent un nouvel éclat de vos services ; dans quelque
situation que les événements vous placent, vous n'oublierez
pas que de si chers intérêts vous sont confiés. Des priva-
tions, des fatigues vous attendent; vous les supporterez
avec courage. Vos chefs vous en donneront l'exemple.
Le lieatenant-gcnéral , pair de France, commandant en chef
de l'expédition de Morèe,
Marquis Maison (i).
Le i3, l'expédition était sous voiles. Retenue par
des vents contraires, elle ne partit que le 17. Le 2g,
elle débarquait dans la rade de Navarin, la meilleure
de la Morée.
« Les Grecs sont dans l'enthousiasme de notre arri-
vée, écrivait Maison au ministre de la g-uerre. J'avais
fait placer sur le rivag-e où l'on devait descendre
deux pavillons blancs au bout de deux perches, afin
(i) Arch. de la Guerre. Corps expéditionnaire de Morée. —
Ou me pardonnera d'insister sur quelques détails de cette expé-
dition, lis ne sont pas connus, et ou ne les trouve nulle part.
Voici quelques imprimés à consulter : Souvenirs de l'expé-
dition de Morée, en i8a8, jiar licssan, ex-adjudant sous-officier
de ranciennc année. V'alojjnes, i83ô, in-8°. — Souvenirs de la
Murée,pour servira l'Iiistoirc de l'expédition t'ranraisc de i838-2y,
par Dulieaume. Paris, iH'M, in-8".
Une mission scientifique et archéologique était attachée à
l'expédition, sous la direction du colonel IJory de Saint-Vincent.
I^cs arciiilcctes Blouet et Dubois, qui en faisaient partie, ont com-
mencé des fouilles intéressantes à Olympic. Voir Expédition
sr.ii'ntifujue de Morée, .( vol. avec allas, i8.ii-i8;!ri, in-4", l'arisj
cIkv. Lcvrault.
LES PROSCRITS DE LA RESTAURATION 347
que les canots qui partaient des divers points du
inouillag-e pour porter les troupes à terre se dirig-ent
dessus. Les Grecs qui se trouvaient sur les lieux se
sont prosternés à terre pour saluer nos pavillons
et remercier le ciel de l'appui qui leur arrivait. Il
n'y avait pas une heure que nous étions à terre que
de toutes les directions nous avons vu venir des Grecs
avec des vivres pour vendre à nos troupes. » (3i août.
A. G.)
Bien que son père vînt de sig-ner à Alexandrie, le
f) août, avec l'amiral ang-lais Codring-ton, l'évacua-
tion de la Morée, Ibrahim cherchait à g-agner du
temps. Le g-énéral le mit en demeure de s'embarquer
ou de se battre. Il s'embarqua. Il avait près de 26.000
hommes, etses préparatifs, commencés le 9 septembre,
se prolong-èrent jusqu'au 2 octobre.
Le 2 octobre, il passa une revue de notre armée,
accompag-né du g'énéral en chef, des amiraux de
Rig'ny, Heyden, Malcom, des généraux Durrieu,
Hig'onnet,Sebastiani, de l'intendant g"énéral Volland,
etc. Il fut émerveillé de la bonne tenue des troupes,
de la rapidité et de la précision de leurs manœuvres*
Ensuite, il déjeuna sous la tente avec ce brillant état-
major, et il émerveilla tout le monde à son tour.
«... lia étonné tous ceux qui ne le connaissaient pas
par sa sagacité, sa finesse et ses manières ouvertes;
Il a bu, et bien bu, comme unchrétion. Il était ravi de
348 LIS COMPLOTS MILITAIRES
l'accueil qu'on lui faisait et y répondait de la meil-
leure g-ràce {i). »
Sa grâce était doublée de malice. En parlant de
notre expédition, il demanda « pourquoi la France, '
après avoir été faire des esclaves en Espag-ne, venait
maintenant en Grèce faire des hommes libres ». 11
était impossible de mieux apprécier la politique
contradictoire de la Restauration.
Le lendemain, 3 octobre, il nous reçut à son bord.
Le 4i il partit pour l'Eg-ypte. Aussitôt, nos troupes
occupèrent les places : Navarin le 6 ; !Modon, le 7;
Coron le 9 ; sans résistance. Seul le château de Morée
fit mine de se défendre. Il fut pris de vive force, le
3o octobre, par le g-énéral Schneider, sans que l'af-
faire nous coûtât plus de deux tués et d'une vingtaine
de blessés (2). Les pavillons des trois puissances
alliées flottaient sur la Morée et l'Archipel. Mais l'opi-
nion fut mécontente de ce qu'Athènes, illustrée par
tant de g-lorieux souvenirs et défendue si énerg-ique-
ment par Fabvier, lestât encore sous le pavillon
ottoman.
(i) Arch. de la Guerre. — Maison au ministre. (Au quartier
général de Navarin, le 3 octobre 1838.)
(2) AtcH. de la Guerre. — Journal des opérations de la bri-
gade Schneider dans le golfe de Patras (octobre i8:i8), jiar le
chevalier de Lostende, chef de bataillon au corps royal detat-
iiiajoi-.
LES PROSCRITS DE LA Ri:S'rAURA'nON 34i)
(Je n'était qu'une question de temps. La Grèce l'ut
affranchie l'année suivante.
Maison en revint avec le bâton de maréchal. Cette
courte et facile campagne n'ajoutait g-uère sans doute
à l'éclat de nos armes. Mais elle valait mieux que
l'expédition d'Espag-ne. Elle était dans la tradition
de ces g-uerres g-énéreuses qui ont fait Thonneur de
notre pajs^ celles qui ont mis nos armées au service
de la plus noble des causes, la défense du droit et de
la liberté.
Toutefois, si la Restauration achevait de se récon-
cilier avec l'armée, elle recommençait à s'aliéner le
pays. Les fautes du ministère faisaient oublier les
services des soldats. C'est en vain que, pour occuper
encore l'attention publique et la détourner des em-
barras intérieurs, M. de Polig-nac recourut à l'expé-
dition d'Alg-er. L'heure attendue par les proscrits
sonna enfin. Le drapeau blanc venait à peine d'être
arboré sur la Casbah d'Alg-er (5 juillet), quand il fut
renversé dans Paris.
Le mardi, 28 juillet i83o, quand le gour se leva
sur Paris, hérissé de barricades, on aperçut sur une
des tours de Notre-Dame un immense drapeau dont
les plis flottaient librement au vent frais du matin .
C'était lui qui reparaissait, tout à coup, après
quinze au^j d'absence, le drapeau de Valmy, de FJeu-
âû
380 LES GOMl'LOTS MILITAIRIiS
rus, de Marengo. d'Austerlitz et de Montmirail. Et
tous ceux qui étaient là^ dans la rue, attendant les
soldats de Marmont : ouvriers aux bras nus, noircis
par la poudre, g-ardes nationaux aux lourds shakos,
jeunes g-ens des Ecoles et vétérans de l'Empire, tous
se le montrèrent les uns aux autres, tous levèrent
leurs armes vers lui, et le saluèrent d'une immense
clameur de joie et d'espérance.
Le drapeau tricolore était revenu, et devant lui la
Restauration s'en alla.
CONCLUSION
On vient de voir la suite des complots militaires
uon pas tentés (il n'y eut qu'un seul commencement
d'exécution), mais formés contre la Restauration
[lendant plusieurs années : ceux de Paris en 1820,
(le Belfort en 182 1, de Saumur en 1822, de la Bidas-
soa en 1828.
Ils réunissaient des officiers de l'ancienne armée
et des soldats de la nouvelle ; les uns qui avaient à
se plaindre de la monarchie restaurée, les autres qui
croyaient mériter du parti libéral ; les uns et les
autres conduits par les chefs du libéralisme,
Lafayette et d'Arg-enson, dominés eux-mêmes par les
g-loires militaires de l'Empire, et forcés de recou-
rir contre les Bourbons aux souvenirs de Napoléon.
Ces complots n'ont pas abouti. Ils pouvaient
amener la g-uerre civile. Ils n'ont fait qu'attirer sur
quelques-uns des conspirateurs des rig-ueurs dont
l'excès a retourné l'opinion. Aujourd'hui, c'o'^t la
352 LES COMPLOTS MILITAIRES
Restauration menacée qui paraît avoir eu tort de se
défendre.
On lisait dans le Globe, du 28 août i83i : « II J
a eu comédie pendant quinze ans. Il y a eu des cons-
pirations soit actives, soit assoupies, pour renverser
le trône des Bourbons, et les conspirateurs prêtaient
et reprêtaient serment de fidélité à Louis XVIII et à
Charles X, les uns comme militaires, les autres
comme députés ; ceux-ci comme avocats, ceux-là
comme fonctionnaires. M. d'Argenson et beaucoup
d'autres, nous pouvons en parler savamment, ont
très sérieusement conspiré. »
Si cette comédie, pour parler comme le Globe, fait
peu d'honneur au parti libéral, que dire du rôle qu'elle
imposait à l'armée ?
Lafayette et d'Arg-enson, qu'on savait à la tête des
conspirations et qui s'en défendaient, corrompaient la
conscience de la jeunesse libérale et la liberté même,
comme l'armée, partagée entre ses regrets et son de-
voir, également prête à soutenir le trône et à le ren-
verser, corrompait la discipline, l'honneur et les ver-
tus militaires.
Heureusement cette crise a pris fin en 1828. L'armée
et la Restauration se sont réconciliées dans le succès
(le la g-uerre d'Espag-ne. Mais tandis que, dans les
expéditions de Moréeet d'Alg-er, l'armée restait fidèle
uses glorieuses traditions, la lU-stauialion, pour rus-
CONCLUSION 3."3
ter fidèle à ses préjug-és, travaillait à sa propre chute.
Voilà comment s'est fait, en quelques jours de
juillet i83o, ce que n'avaient pu faire quelques an-
nées de conspirations militaires.
FIN
TABLE DES MATIERES
Préface i
Chapitre premier. — La Restauration et l'Armée 5
Chapitre ii. — L'insurrection de la Tribune 4'
Chapitre m. — Les premiers complots. — Le complot
du bord de l'eau (1818} 78
Chapitre iv. — Le complot de Paris (19 août 1820) 110
Chapitre v. — Les complots de l'Est : Belfort et Colmar. i4o
Chapitre vi. — Les complots de Saumur : le général
Berton 178
Chapitre vu. — Les quatre sergents de La Rochelle 212
Chapitre viii. — La Bidassoa (1828) soi
Chapitre ix. — La Corogne (i823) 292
Chapitre x. — Les proscrits de la Restauration 324
Conclusion 'ôôi
*<oo